LES LIVRES NOUVEAUX

L'Argent, par Emile Zola. 1 vol. in-12,

3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache à la série des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitième, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arrivé déjà pour le Rêve, par un fil blanc, qu'on aperçoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le héros du livre, est le frère même du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitté le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rôle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola écrit avec tant de zèle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vécu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vérité que lorsqu'il les a baptisés d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est à celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse à penser quelle exactitude doit régner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des événements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant là ce qu'il a fait, si l'on sait lire Union générale où il a mis Banque universelle: car c'est tout un. Évidemment la passion qui pousse le financier de 1867 est la même qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-être suffire à un romancier psychologue; mais, quand l'écrivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une époque, n'est-on pas autorisé à lui demander de ne pas faire celle d'un autre?

Donc Saccard, ruiné vers la fin de l'empire, est à la recherche d'une idée qui lui permette d'édifier une nouvelle fortune. Cette idée lui est fournie par un honnête ingénieur qui a imaginé de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape à Jérusalem, tout simplement. Elle est peut-être un peu forte, mais, après tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser à des gens particulièrement naïfs, qui ne manquent pas de s'en éprendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'Universelle. Mais le banquier qui, une première fois, a déjà ruiné Saccard, ne lâche point sa victime. Il laisse grandir et se développer l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver à ses fins que l'événement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est là, tout le roman. Mais, malgré la force des peintures, est-ce assez pour l'intérêt du lecteur?

Il est certain que lorsqu'on a commencé ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intéresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste à voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le décrivant. Si l'auteur de la Terre a calomnié le paysan, l'auteur de l'Argent a évidemment moins chargé le financier. Nous ne dirons rien du rôle de la femme dans cette dernière œuvre, sinon qu'il est, à son ordinaire chez M. Zola, assez répugnant. Quant à la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entière. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est évidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant à éveiller l'idée d'un maître peintre de l'âme humaine, c'est autre chose.

L. P.