M. WINDTHORST
M. WINDTHORST Chef du parti catholique en
Allemagne, récemment décédé.--Phot. Schneider.
L'homme qui a dirigé pendant vingt ans le parti catholique allemand n'a guère eu d'histoire que celle de ses actes publics. Il est vrai qu'une telle activité, dans des circonstances si diverses de lutte et de victoire, suffit à remplir une vie et à marquer une époque.
Ce petit homme, court et bas sur jambes, à démarche incertaine de myope, au vaste front chauve, aux yeux débiles toujours couverts de grosses lunettes bleues, avait l'enveloppe d'un personnage hoffmannesque, d'un vieux bibliothécaire ou d'un antique juriste oublié dans les archives d'un tribunal très ancien. Tel on l'imaginait quand on le rencontrait, rentrant à petit pas dans son pied-à-terre de Berlin, au fond d'une rue tranquille, à l'ombre de la coupole et des arbres du jardinet de l'Observatoire. Or, il ne fut pas dans le parlement du nouvel empire d'esprit plus agile, de coup d'œil plus prompt, de manœuvrier plus fécond en ressources, de stratégiste plus ferme en sa marche et plus conscient en son but! Il fut le Moltke des batailles intérieures de l'Allemagne.
Le rôle de cet homme d'État dans sa patrie hanovrienne n'est rien auprès de celui qu'il a joué depuis 1870 sur le théâtre plus vaste du Reichstag allemand.
Lors de la constitution du nouvel empire allemand, Guillaume Ier l'avait baptisé du mot «d'empire évangélique», c'est-à-dire d'empire protestant, et son chancelier montrait des dispositions non équivoques à faire passer dans les instituions cette parole impériale. Les pays catholiques du nouvel empire s'émurent du caractère protestant qu'on semblait attribuer à l'empire constitué par les efforts et les luttes de tous. Les Bavarois, les Hanovriens, les Prussiens catholiques des bords du Rhin et de Silésie, formèrent rapidement le noyau d'un nouveau parti, le Centre, dont le nom marquait assez l'esprit. Il ralliait en effet, pour la défense des institutions catholiques, les éléments les plus divers: depuis le bas clergé à tendances démocratiques et presque socialistes des pays d'industrie, jusqu'aux grands propriétaires terriens aristocrates des pays d'agriculture. Ce fut le grand mérite, le tour de force renouvelé pendant vingt ans par M. Windthorst, de tenir unis des esprits si divers, de les amener, sinon à des votes unanimes sur toutes les questions, du moins à une cohésion que rien ne démentit, dans toutes celles où l'intérêt catholique était engagé.
C'est ainsi qu'à la tête de sa phalange de cent députés il soutint, sans rien relâcher de son opposition, les dix ans d'assaut de M. de Bismarck. Le chancelier et les exécuteurs de sa politique expulsaient les ordres religieux, emprisonnaient les évêques, suspendaient les traitements de centaines de curés et desservants, forçaient les prêtres qui n'allaient pas chercher l'investiture administrative à abandonner leurs paroisses. Contre cette force, il y avait une résistance: la parole de M. Windthorst dans les grands congrès régionaux, et, dans l'enceinte du parlement, le vote en bloc de cent députés catholiques contre les projets gouvernementaux les plus essentiels: les projets économiques.
Quand cette insurrection légale eut enfin convaincu M. de Bismarck qu'il ne pouvait pas faire de «finances impériales», celui-ci dut désarmer, en face du centre toujours armé, et révoquer ou laisser tomber en désuétude l'une après l'autre les lois de combat qu'il avait dressées contre l'église catholique et les ordres religieux en Allemagne.
EN ESPAGNE.--La procession de la Vierge noire au
monastère de Montserrat.--D'après une photographie de notre correspondant, M. H. Lyonnet.
Opéra: Le Mage, opéra en cinq actes, par M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet.
En plaçant l'action de son drame lyrique dans le Bactriane, à l'époque légendaire où s'est fondé le Mazdéisme, 2,500 ayant l'ère chrétienne, M. Richepin a confiance dans l'érudition du public. Je ne doute pas que le spectateur soit au courant des luttes des Touraniens et des Iraniens, mais pour moi, je l'avoue, il m'a fallu quelques lectures préliminaires pour me transporter dans ce milieu légendaire, un peu éloigné de nous. Par bonheur, le fait humain est là, et, malgré ce recul, nous assistons à un drame, qui, pour s'expliquer, n'a pas besoin du Mazdéisme, et qui se développerait tout aussi bien dans une autre époque, en dehors de la Djaki, la déesse des voluptés. Donc, les Iraniens, ou, si vous aimez mieux, les peuples de la Perse, ont vaincu les Touraniens, c'est-à-dire les peuples Tartares: Zarastra, le général triomphateur, va faire son entrée solennelle à Bakhdi, lorsque Varedha, la prêtresse de la Djaki, vient lui déclarer sa folle ardeur, et cela, sans beaucoup de précautions, comme il convient à une prêtresse d'une religion qui ne reconnaît que la passion pour puissance. L'aveu de cette énergumène de l'amour effraye un peu Zarastra, lequel adore Anahita, la reine des Touraniens, qu'il a défaits.
Amrou, le grand-prêtre des Dévas, et dont Varedha est la fille, a entendu les confidences faites à Zarastra par la princesse, et, témoin des dédains du général pour sa fille, il la console en lui promettant son appui; et il assiste, caché, aux aveux d'amour et aux promesses qu'échangent Zarastra et Anahita. Le vainqueur implore son pardon de la reine vaincue. Ce n'est pas pour l'amour de la gloire que Zarastra a soumis un peuple, c'était pour monter jusqu'au rang où il pouvait être aimé d'une reine; et le voilà qui demande en suppliant la pitié de la reine dans un baiser. Dans le cœur de la jeune fille la passion est plus grande encore que le regret de la patrie perdue, et, en entendant les lamentations des Touraniens qui passent chargés de chaînes à l'horizon, Anahita se défend en vain contre le vainqueur et contre elle-même; ils s'en vont, eux, mais elle, reste: son peuple est captif et son cœur aussi.
Au second acte, Amrou tente de relever le courage de sa fille, désespérée à ce point que, dans les souterrains du temple de la Djaki, elle s'enfonce de plus en plus dans les ténèbres pour éviter les cris de la fête nuptiale qui se prépare, et elle cherche la mort. Amrou lui apporte la vie. Il la vengera. L'âme de Varedha se refuse à une vengeance qui doit atteindre celui qu'elle aime encore, mais Amrou vainc facilement sa résistance en lui montrant Zarastra heureux dans son amour pour la reine qu'il épouse, et en lui répétant les paroles enflammées de passion qu'ils échangent. Ce grand-prêtre manque de grandeur morale; mais attendez, nous allons assister à bien d'autres événements.
Pendant la solennité du triomphe de Zarastra, quand le peuple entoure le général et que les ennemis défilent devant la foule, Zarastra fait hommage au roi des Iraniens de cette troupe prisonnière et de leurs biens. De tous ces trésors pris sur l'ennemi, il n'en veut garder qu'un seul, le plus précieux de tous: la reine. Anahita, dont le vainqueur soulève le voile qui cache sa merveille beauté, accepte cet hommage rendu en face de tout un peuple, et, dans les bras de celui quelle aime, oublie un trône perdu, lorsque la voix imposante et terrible d'Amrou se fait entendre. Le grand-prêtre s'oppose à ce mariage.
Zarastra ne peut épouser la reine; un autre serment l'engage et Varedha, qui s'avance en désignant le général du geste, dit que cet homme a été son amant. Zarastra se défend contre un pareil mensonge. Il crie à la calomnie; la prêtresse lui rappelle en vain leurs amours passées; le malheureux a beau se gendarmer contre cette inqualifiable trahison, Amrou en appelle aux prêtres qui jurent que le grand-prêtre et sa fille ont dit la vérité. Devant un tel serment, la foi d'Anahita est ébranlée; son amour est atteint à ce point que la reine retire sa parole et renvoie son fiancé à ses anciennes amours. A ces mots, la colère de Zarastra ne connaît plus de bornes, il est pris de fureur et contre les dieux qui ne le défendent pas, et contre ces prêtres menteurs, et contre le roi ingrat, et contre le peuple qu'il a sauvé et qui oublie ses services; il maudit ces imposteurs dans leurs trahisons et dans leurs blasphèmes; il maudit leurs divinités mensongères et, chassé, flétri par les imprécations de la foule, irrité par une telle folie, il en appelle, en la bravant du regard, à Mazda, le dieu de la vérité.
C'est sur la montagne sainte qu'il se retire: pendant que les mages et le peuple sont en prière au pied du mont sacré et que la foudre sillonne les nues amoncelées, Zarastra, face à face avec Dieu, reçoit la parole divine pour la rapporter à son peuple. L'élu du Seigneur répand sur la foule la parole céleste, mais, resté seul, l'homme devenu dieu un instant par sa communication avec l'être suprême souffre maintenant de toutes les faiblesses, de toutes les douleurs humaines. Il combat contre le souvenir troublant d'Anahita, il demande à son cœur la force de l'oubli, lorsque Varedha apparaît envoyée, sans doute, par Ahriman, l'esprit du mal. Le mage la repousse et dans ses prières et dans ses tentations de la chair. Il lui pardonne le lâche mensonge qu'elle avoue. Mais il a compté sans la méchanceté de la femme qui, ulcérée de ses mépris, l'atteint dans la jalousie et ravive les amours mortes. Varedha lui apprend que Anahita a un autre amant et que cette maîtresse adorée va épouser le roi de l'Iran; sur cette parole elle abandonne le mage, certaine de le revoir bientôt à Bakhdi.
Les noces du roi se célèbrent contre la volonté d'Anahita; mais l'infernale politique d'Amrou qui tient à venger sa fille veut les choses ainsi. Mise en face des ordres du roi, Anahita veut, avant tout, sa liberté; elle pleure la patrie absente; elle se défend, le roi enjoint au grand-prêtre de les marier, même sous les reproches, sous les menaces d'Anahita indignée qui fait appel à des retours de fortune; au moment où la parole sacrée d'Amrou se prononce, au moment où Varedha ivre de haine voit les époux unis et attend l'arrivée du mage pour jouir de sa vengeance à un tel spectacle, on entend des cris féroces: ce sont les Touraniens qui ont repris l'offensive. Ils arrivent la torche à la main; ils ont envahi la ville, ils envahissent le temple, dans une mêlée horrible, dans un affreux massacre. Ils tuent le roi, ils tuent Amrou. Varedha veut se jeter sur Anahita et la poignarder; les Touraniens entourent et protègent leur reine et Anahita, le sabre à la main, triomphante et féroce, se promène, comme une folle, au milieu de cette tuerie.
Avec M. Richepin nous étions sûr d'avance que nous irions jusqu'aux extrêmes du drame. L'acte qui suit est plus terrible encore. Pêle-mêle dans les décombres, éclairés par les reflets sinistres de l'incendie lointain, les cadavres gisent épars, parmi lesquels celui du roi et celui d'Amrou. Le corps de Varedha, raide, les yeux fixes, est adossé à un tronçon de colonne du palais tombé. Zarastra, que l'amour a ramené à Bakhdi, marche lentement à travers les ruines de sa patrie. Il retrouve Anahita, mais victorieuse. Ils s'aiment toujours, le mage sert un dieu complaisant qui permet ces amours. Le rêve de bonheur de Zarastra et d'Anahita va s'accomplir, quand Varedha revient à la vie, et, toujours irritée, invoque le Djaki contre eux. L'incendie se rallume soudain et les enveloppe; ils sont près de périr, lorsque Zarastra fait appel à son dieu qui entend la voix de son messie: les flammes s'éteignent, et, tandis que Varedha meurt dans un dernier cri de rage impuissante, le mage et sa bien-aimée passent d'un pas triomphant à travers les ruines.
Un livret aussi tourmenté, aussi violent, demandait au compositeur un éclat, une force toute particulière. Cette puissance d'exception était-elle dans M. Massenet, le musicien par excellence de la tendresse et de la grâce? Voilà la question que se posait le public anxieux de l'œuvre d'un maître dont l'autorité est si grande et si méritée. Il m'a semblé qu'à certains moments, ce public regrettait son compositeur favori entraîné trop avant dans le drame. Cette scène du mage sur la montagne sacrée, ce Moïse face à face avec le Seigneur sur le mont Sinaï, au milieu du tonnerre et de la foudre, et rapportant les tables de la loi à son peuple en prières, entraînait le musicien à des hauteurs de l'art qui ont été entrevues, mais qui n'ont peut-être pas été atteintes. Cette passion furieuse de Varedha, la prêtresse de la Djaki tout entière à sa proie attachée, ce fanatisme du grand-prêtre Amrou, féroce dans ses volontés, imposait à l'art ses exigences. M. Massenet n'a pas de ces intransigeances. Il a traité un peu à l'amiable avec ces grandes colères; au fond la salle, qui le sentait, ne lui en voulait qu'à moitié de ne pas aller jusqu'au bout dans les violences du drame; il lui suffisait de retrouver le jeune maître dans les qualités supérieures de son génie, dans l'élégance, dans la tendresse et dans la passion amoureuse. Elle était sous la séduction de cette inspiration pénétrante et de cette habileté de l'artiste, dont la conscience et le soin font de chacune des pages de sa partition, soit dans les parties vocales, soit dans les parties de l'orchestre, des pages magistrales.
Rien, dans une œuvre de M. Massenet, ne passe indifférent. Aussi Le Mage a-t-il été écouté d'un bout à l'autre religieusement, car le talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le premier a été accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant des prisonniers Touraniens et avec le chœur qui l'accompagne de ses lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour, entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des pages exquises dans les accents désespérés de Varedha. La phrase de Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une des plus heureuses inspirations du maître dans son œuvre si multiple. Si l'acte sur le mont sacré manque de puissance, il est traité dans un goût parfait orchestral. La salle a salué un solo de cor de ses applaudissements. La prière de Varedha: «Sous tes coups tu peux briser» est d'un effet dramatique irrésistible. Le chant d'Amrou au quatrième acte: «Fais fleurir, ô sainte ivresse» a fait merveille; mais le triomphe de la soirée était réservé aux strophes d'Anahita: «Vers la steppe aux fleurs d'or» qui rappelle la mélodie des prisonniers Touraniens du premier acte, mélodie exquise que le public a voulu entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalaïs chante avec un sentiment poétique adorable.
Le succès du Mage était assuré dès ce moment et le cinquième acte tout entier avec la scène de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita: «Ah! parle encor, encor!» n'a fait que le confirmer. Le maître de Manon, du Roi de Lahore, d'Esclarmonde et du Cid sortait triomphant encore de cette nouvelle épreuve.
Je ne sais ce que les événements prochains décideront de la direction actuelle de l'Opéra, peut-être MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus alors à la tête de l'Académie de musique, mais nous leur devons au moins cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de l'Africaine et de Hamlet nous n'avions vu une pareille interprétation et si digne de ce grand et noble théâtre. Ce sont: MM. Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs qui chantent le Mage avec une virtuosité et un ensemble incomparables. Les masses chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute beauté. Les décors surpassent tout ce qui nous a été donné de voir jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur exécution magistrale et l'Opéra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle de ses plus belles époques.
Savigny.