L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 cent.
SAMEDI 11 AVRIL 1891
49e Année.--N° 2511

LA LOY DE LYNCH AUX ÉTATS-UNIS.--Massacre de détenus italiens
dans la prison de la Nouvelle-Orléans.

e suppose un étranger, un Anglais, Australien, ou Tonkinois, n'ayant jamais vu Paris, et débarquant pour la première fois sur nos boulevards. Il lit tout d'abord les affiches. L'affiche moderne c'est le programme de la vie courante. Il déchiffre des inscriptions comme celles-ci:

--Les écumeurs de la Presse!

--Les filouteries de... tel journal!

--Beware of pickpockets!

--Les Mystères de... telle rédaction!

--Mon Dieu, se dit-il, en quel pays suis-je tombé, et quels sont ces gens qui se disputent ainsi?

Et le premier passant qu'il interroge lui répond:

--Mais, monsieur, ce sont des journalistes qui font de la polémique!

Elle continue, cette polémique, sur les voitures-annonces que traînent des coolies parisiens. Le pousse-pousse sert à ces batailles. La provocation se fait ambulante, et de pacifiques traîneurs promènent à travers la ville les mêmes épithètes agressives:

--Flibustiers!

--Maîtres-chanteurs!

--Professeurs d'escroquerie!

L'algonquin, l'iroquois ou le tonkinois en question est un peu abasourdi. Quoi! c'est là cet aimable Paris dont on lui avait parlé tout là-bas? Il hoche la tête, regarde sa malle à peine défaite, la refait et murmure à part soi:

--Bah! c'est partout la même chose. Je retourne chez les Hurons!

Donc, pendant que la presse prend envers elle-même des libertés qui finiront par mettre sa liberté en péril, la vie continue et, par la vie, il faut entendre la mort. Ce dernier mot est celui qui semblait le moins fait de tous pour le robuste Normand disparu la semaine passée. Pouyer-Quertier! Ou plutôt Monsieur Pouyer-Quertier!

Toute une race, toute une classe! Le type du bourgeois puissant, du grand bourgeois industriel français, et le type aussi du gars normand solide et superbe. Des cheveux roux, de fortes mains, de larges épaules, des favoris britanniques, un rire de buveur de cidre. On sait qu'il tint tête à M. de Bismarck lors des conférences du traité de Francfort. Le Teuton voulait stupéfier le Français. Il buvait, tout en causant, de vastes chopes de bière.

--Moi, disait Pouyer-Quertier, j'aime bien la bière, mais il me faut de l'eau-de-vie dedans!

Et, cette fois, M. de Bismarck admirait, ayant trouvé son maître. Le sentimental Jules Favre ne devait savoir à quelle palabre se vouer, entre ces deux mâles, ces deux forces, ces deux colosses.

Ce fut une sorte de roi en son pays que Pouyer-Quertier, mais le contraire du paresseux roi d'Yvetot. Il brassa, mania, gagna et dépensa des millions. On me dit que ses dernières années furent tristes. Il se sentait comme détrôné. Qu'importe! Il devait savoir qu'il laisserait un nom, un souvenir une figure! Son verre de franc Normand a humilié le vidrecome germanique. C'est une mince revanche, mais c'est une revanche, et ce bourgeois de Normandie fut un bon Français et fut un homme.

Mais que dit-on à Paris? On y hume déjà, malgré la pluie, les premières odeurs du printemps. Les bourgeons se montrent, timides d'abord, puis plus confiants. Et une même parole d'allégresse sort de la bouche des pêcheurs des bords de la Seine:

--Enfin, nous aurons du poisson à prendre... dans deux ou trois ans!

M. Jousset de Bellesme a, en effet, obtenu gain de cause contre ce conducteur des ponts-et-chaussées qui l'avait empêché, l'autre jour, de jeter cinquante mille alevins dans la Seine. Le directeur de l'aquarium du Trocadéro disait en vain:

--J'en ai le droit et je viens repeupler de poissons la Seine que l'hiver a vidée!

L'homme des ponts-et-chaussées répliquait:

--Personne ne peut jeter quoi que ce soit dans le fleuve sans l'au-to-ri-sa-tion de l'ad-mi-nis-tra-tion!

--Quoi! personne, même moi?

--Personne, même vous!

--Rien, même des poissons?

--Rien, même des poissons!

Et, pendant ce dialogue d'une chinoiserie spirituellement administrative, les alevins s'ennuyaient dans leurs bocaux, s'ennuyaient à périr--et périssaient.

Peut-être le conducteur des ponts-et-chaussées prenait-il le directeur de l'aquarium pour un jeteur de sorts, absolument comme cette dame qui, sur cette question même, après avoir lu dans son journal ce titre d'article: le ré-empoissonnement de la Seine, s'écriait:

--Comment! les misérables, ils ne trouvent pas que la Seine contient assez de microbes: ils veulent encore la ré-empoisonner!

Quoi qu'il en soit, M. Jousset de Bellesme a eu sa revanche dimanche dernier. Il a pu, cette fois, librement jeter ses alevins au cours du fleuve. Quarante mille truites et dix mille saumons de Californie. Voilà de l'espoir sur la planche pour les grands pêcheurs devant le Seigneur.

Les poissons, s'ils profitent bien, comme on dit dans les campagnes, seront plus nombreux que les pêcheurs au filet ou à la ligne, ce qui étonnera bien des gens, car on a calculé que sur les rives de la Seine on rencontre en moyenne trois pêcheurs et demi pour un goujon. J'ignore le statisticien qui a fait ce calcul, mais c'est là une des gaietés de cette statistique qui, d'après Labiche, sait exactement combien il passe par an de femmes veuves sur le Pont-Neuf.

*
* *

Le recensement de la population, auquel est en ce moment soumise la France, nous donnera de ces surprises inattendues.

La statistique aura à enregistrer des professions paradoxales et des religions inattendues. On me dit qu'il se trouve à Paris un nombre assez considérable de bouddhistes et plusieurs industriels exerçant la profession de noircisseurs de verres pour les jours d'éclipse. J'imagine que, ce métier offrant quelque morte saison, les négociants en question y ajoutent un autre, lequel, à mon avis, ne doit pas être très catholique.

Deux métiers à la fois, ce n'est pas trop, et voici que M. Bodinier, l'aimable M. Bodinier, pour l'appeler par son nom, a inventé d'exposer, dans les galeries du Théâtre d'Application, les œuvres des littérateurs qui sont en même temps peintres ou sculpteurs, qui binent, en un mot. (De bis, deux fois, le verbe est facile à expliquer). Ce sera curieux, et cette exhibition, sans valoir celle des Pastellistes qui vient de s'ouvrir rue de Sèze, sera peut-être plus piquante.

Aux pastellistes on rencontre d'illustres connaissances, Besnard, Gervex, Dagnan-Bouveret, Jean Béraud, Boldini, Doucet, la fine fleur des manieurs du pinceau et des manieurs de pastel. Mais à la Bodinière, comme disent les familiers, c'est Victor Hugo, c'est Théophile Gautier, c'est Arsène Houssaye qu'on va regarder après les avoir lus: Hugo dessinateur, Gautier peintre, Houssaye graveur, sans compter Jules de Goncourt, Baudelaire et tant d'autres, car ils sont assez nombreux ceux d'entre les littérateurs qui ont un joli brin de crayon au bout de leur porte-plume. Victor Hugo, on le sait, eût été un illustrateur de premier ordre s'il l'eût voulu--et il le voulait--comme il eût été un architecte extraordinaire. Il a dessiné et fait exécuter des meubles, des poêles, d'une sorte de japonisme étonnant. Madame Drouet possédait plusieurs de ces meubles-là, de véritables pièces de musée.

Au jour de l'an, quand il était exilé, il envoyait, comme carte de visite, un dessin à chacun de ses amis de France. Philippe Burty en avait reçu plusieurs, comme on a pu le voir, l'autre jour, à sa vente.

Quant à Théophile Gautier, il avait été peintre, et c'est lui qui signa la gravure du premier roman publié par Arsène Houssaye.

Dans ses Confessions, celui-ci donne plus d'un croquis de son ami et il y a une étude féminine, une Cidalise tout à fait charmante et d'un pur dessin.

Donc, ce sera intéressant, cette exhibition de dessins de gens de lettres, qui eût pu être complétée par une exposition de dessins de gens de théâtre, car il y a des comédiens qui dessinent et sculptent aussi fort bien. (Mélingue qui a signé des statues à la Madeleine, ce qui est assez original, un acteur, un excommunié d'autrefois, travaillant à orner le temple de Dieu; Geoffroy, qui est un peintre d'un vrai talent; Mounet-Sully, peintre et sculpteur, etc.)

Mais une crainte me vient. Plusieurs critiques d'art, et des salonniers, sur ma foi, semblent s'être décidés à envoyer de leurs œuvres au petit Salon de M. Bodinier. Que va-t-il arriver si les peintres des Champs-Elysées et du Champ-de-Mars, les vrais peintres, se mettent, eux aussi, à devenir salonniers et à donner leur opinion sur les paysages ou les natures mortes de ceux qui, jusqu'ici, étaient leurs juges? C'est cela qui serait divertissant et Paris s'amuserait un peu si Cabrion s'écriait:

--Ah! journalistes, vous devenez rapins! Eh bien! amusons-nous un peu! les rapins deviennent journalistes!

Ce serait d'autant plus drôle qu'il est, je pense, plus facile de faire du journalisme que de la peinture. Tout le monde ne manie pas encore la palette, mais la majorité des Français fait de la copie. Et quelle copie!

Il paraît, par exemple, que la Société des Gens de Lettres regorge de gens qui se préoccupent fort peu des lettres pures. Pauvres lettres, humanités d'autrefois, elles finiront par n'être plus que le luxe de quelques mandarins! Toujours est-il que, pour sauver la situation, on a fait appel à M. Zola, qui est un admirable écrivain, un puissant et merveilleux créateur, mais qui a moins de goût pour ces pures lettres que pour les manifestations de la nature vivante. On l'a élu président de la Société, et cet intransigeant d'autrefois arrive à accepter et même à rêver tout ce qu'il faisait profession de mépriser jadis: les titres, les honneurs. Il y aurait à se demander pour quelles raisons les hommes briguent tôt ou tard ces honneurs préalablement dédaignés, et, lorsqu'ils ne les briguent pas ouvertement, les regrettent tout bas.

D'abord, par raison de sentiment. Pour faire plaisir à ceux qu'on aime. Lorsque Edmond About tut décoré, il disait:

--Je me moque de ça pour moi, mais cela me fait plaisir pour ma mère!

Les femmes jouent un grand rôle dans ces raisons qu'on se donne à soi-même pour obtenir ce qu'on croit mériter et ce qu'ont obtenu les autres. Tout le monde connaît ce candidat à l'Institut qui dit:

--Ma femme tient tant à mon élection que, si je ne suis pas élu, elle en mourra!

Enfin, c'est surtout à cause des autres qu'on veut ou avoir ce qu'ils ont parce qu'ils l'ont ou l'avoir précisément parce qu'ils ne l'ont pas.

--X... est officier, je veux la rosette!

--Je veux la rosette, parce que X... n'est pas officier.

Ces deux raisons absolument contraires n'en font en réalité qu'une seule. Elles ont pour motif le plaisir très naturel qu'on a à être désagréable à un rival, voire même à un ami. Si tout le monde était décoré, le premier soin de l'homme avide de distinctions serait de solliciter l'autorisation de rendre le ruban à la Chancellerie.

--Mon Dieu, se dit-on, que je voudrais être mamamouchi, pour bien faire enrager un tel!

Et voilà pourquoi, tôt ou tard, après avoir raillé les mamamouchis et nié le mamamouchisme, on devient mamamouchi soi-même. Ce qui n'empêche pas de regretter le temps où l'on rêvait d'être tout et où l'on se moquait de n'être rien.

C'est le mot de ce je ne sais quel maréchal, à qui l'on disait:

--Maintenant, vous n'avez plus qu'à souhaiter d'être connétable!

Et qui répondait:

--Maintenant, je voudrais pouvoir être sous-lieutenant de hussards et avoir vingt ans!

Je vous annonce, d'ailleurs, une nouvelle qui va sembler fantastique et qui pourtant est vraie. Un médecin (ce n'est pas le docteur Koch) a découvert le bacille de la ride. Plus de bacille de la ride, plus déridés! Une jeunesse éternelle! La fontaine de Jouvence dans un flacon! On vous inocule ce bacille, et vous voilà jeune pour toujours!

Si ce bruit n'est que le battement d'ailes d'un canard, j'irai le dire à Rome. On me tiendra au courant de la découverte, et Rastignac en avertira ses lecteurs--et ses lectrices.

Une jeunesse éternelle, mon Dieu! que ce serait long!

Rastignac.

LA LITTÉRATURE D'HIER
ET
LA LITTÉRATURE DE DEMAIN

Emotions contradictoires, engouements morts-nés, succès de vingt-quatre heures, nouvelles lancées comme des bombes et dont rien ne subsiste le lendemain; de tous ces éléments, qui s'écoulent perpétuellement comme un fleuve, est faite la grande indifférence parisienne. En ce moment, on parle de deux livres qui seront bien près d'être oubliés quand ceci paraîtra. Cependant le hasard, qui les a fait naître presque simultanément, appelle quelques réflexions sur cette coïncidence et sur l'évolution littéraire qu'elle révèle.

L'Argent de M. Zola, c'est la littérature d'hier; le Jardin de Bérénice, de M. Maurice Barrés, c'est la littérature de demain.

Ce n'est pas le cas de répéter la formule de Victor Hugo: «ceci a tué cela», oh! Dieu, non. M. Barrés n'aurait jamais eu la force de tuer M. Zola. Seulement, le naturalisme meurt de sa mort naturelle, de ses excès, si vous voulez, et le symbolisme hérite de lui, à peu près comme le prince Victor hérite du prince Napoléon.

Les deux livres, ainsi placés côte à côte par la malice intelligente des choses, représentent assez bien ces deux scènes: L'Indigestion, le lendemain de l'Indigestion.

Il y a eu au moins un jour en votre vie, ne fût-ce que dans votre enfance, où vous avez trop mangé et trop bu. Rappelez-vous vos sensations, je n'insisterai pas.

Quand vous vous êtes éveillé, le lendemain, vous aviez la bouche mauvaise, la tête vide, une inappétence qui allait jusqu'à la nausée. Il vous semblait que vous ne mangeriez plus jamais de votre vie. Lorsqu'on vous offrait un œuf à la coque, c'était comme si on vous avait proposé de dévorer un bœuf tout entier et tout cru, un mouton avec sa laine... Une tasse de tilleul, à la bonne heure!... Tout vous faisait mal, notamment la racine des cheveux et le jeu des paupières sur le globe des yeux, et, vaguement, les objets ondulaient autour de vous, de façon à vous rappeler la traversée de Douvres à Calais.

Voilà précisément l'impression que produisent les deux volumes et les deux écoles!

*
* *

Sur M. Zola on a tout dit, en bien comme en mal. Le public s'en aperçoit à la langueur des critiques, qui n'ont plus l'énergie nécessaire pour le louer ou pour l'éreinter. On ne savait trop que dire de l'Argent, mais, à Paris, on trouve vite un mot pour se tirer d'affaire. Dans la même matinée, j'ai rencontré trois personnes qui m'ont dit: «l'Argent, c'est une œuvre puissante.» Puissante! c'est ce qu'on dit aussi des vieilles concierges hydropiques qui ne peuvent plus se lever de leur fauteuil.

La vérité est que ce roman--à part l'énorme anachronisme qui le gâte en tant qu'étude historique--est très remarquable comme œuvre de science sociale, très inférieure comme œuvre d'art. On ne peut trop admirer les observations si variées, les énumérations si complètes, les classifications si précises, à l'aide desquelles M. Zola a réuni ses matériaux et préparé ses types; on ne saurait trop critiquer la maladresse avec laquelle il a procédé lorsque le moment est venu de bâtir avec ces matériaux, ou plutôt de refaire la vie après avoir disséqué.

Mais enfin, dans ce livre, sauf érotisme précoce du petit Victor, tout est logique, normal, naturel. Le cliquetis du métal monnayé a sa vertu comme le chant du coq: il chasse les fantômes de l'imagination, il met en fuite les fantaisies morbides et monstrueuses. A côté du réel, il y a le rêve, les chimères, les audaces de la spéculation, qui ont presque toujours, remarquez-le, pour point de départ ou pour point d'arrivée, un progrès de l'esprit humain. En bas comme en haut, pièce de cent sous ou million, sué goutte à goutte par le peuple ou enfanté par le génie d'un Edison, l'argent est la grande force moderne et le principal serviteur de l'idée. Bassesses et grandeurs, crimes et poésie de l'argent se trouvent dans le roman de M. Zola, et c'est pourquoi on ne peut dire que ce soit un livre manqué. Mais, manqué ou non, il ne passionnera personne. Il est d'une digestion trop lourde pour la génération qui veut jeûner et prendre du tilleul, et qui en est à adorer platoniquement les courtisanes.

Le problème à résoudre, dans le Jardin de Bérénice, est celui-ci. Étant donnés le catalogue du Musée du roi René à Joigné en Provence, les souvenirs combinés d'une élection boulangiste, d'une excursion à Aigues-Mortes et dans sa banlieue, d'un accès de fièvre pendant les intermittences duquel on a feuilleté des brochures sur le dessèchement des marais et l'assainissement de la Camargue; étant donnés, d'autre part, les évangiles, la collection des articles de M. Chincholle et les livres de M. Renan; avec tous ces éléments, composer un traité de la culture du moi et découvrir l'âme de l'univers.

Pour arriver à l'âme de l'univers, pour devenir «l'absolu conscient», par conséquent «pour devenir Dieu», Philippe, le héros du livre, prend pour guide Bérénice, surnommée Petite-Secousse. Bérénice est censée la fille du gardien du musée de Joigné. En réalité elle doit le jour à un sénateur opportuniste, à moins que ce ne soit à une autre personne. Car sa mère, comme dit avec délicatesse M. Barrés, «semble avoir été ce qu'on appelle un peu légèrement une drôlesse.» L'éducation de l'enfant, commencée par les tapisseries du roi René, s'achève dans les coulisses de l'Eden. La petite danseuse grandit parmi les familiarités demi-paternelles d'un certain nombre d'hommes âgés qui lui portent un vif intérêt. Lorsque Philippe la retrouve, il remarque que «la puberté avait feutré la brusquerie de sa dixième année.» Elle pleure un gentilhomme nommé M. de Trause, qui a été son amant plusieurs années et qui est mort en lui laissant la villa Rosemonde. C'est là qu'elle vit, parmi les fièvres, à l'ombre des vieux remparts d'Aigues-Mortes, partageant son affection entre un âne, quelques canards et son amie Bougie-Rose, qui lui prodigue des consolations d'une nature toute spéciale. A l'occasion, la pauvre enfant «adore un verre de bon vin après les émotions.» Philippe en fait «sa madone»: le mot y est. Peut-être eût-elle préféré être sa femme ou sa maîtresse. Enrichie par un legs du sénateur opportuniste, elle épouse, sans enthousiasme, ce brave Charles Martin, un positiviste naïf qui croit tout sauvé si l'on dessèche les marais et si l'on empêche les candidats boulangistes de passer. Bérénice meurt de ce mariage et de la fièvre.

Voilà, en quelques traits, l'histoire de Bérénice. Mais qu'est Bérénice elle-même? L'auteur nous l'apprend. C'est «une petite bête au corps tiède». Ailleurs, il nous dit qu'elle a «une nuque énergique de petite bête»; et, peu après, qu'elle possède «des yeux de petit animal». Tantôt nous lui voyons «un joli sourire d'animal reposé», tantôt «une tristesse de petite bête malade». Moribonde, elle se couchera sur le côté «comme une pauvre bête». Sa fin sera celle «d'un pauvre animal qui se met en boule pour mourir».

Franchement, si l'on accuse M. Barrés d'avoir cherché la petite bête, ce sera bien un peu de sa faute!

Mais pourquoi tant insister sur l'animalité de Bérénice? Pour nous faire comprendre qu'elle vit tout proche des choses, «parallèlement à l'univers». C'est ce qui explique qu'elle «projette de la végétation»; qu'elle est «l'image des forces de la nature», puisqu'elle évoque par sa beauté douloureuse la pensée des deux grandes fonctions de la vie, la reproduction et la mort. «Dans ce raccourci de la vie d'une petite fille sans mœurs, reconnais ton cœur et l'âme de l'univers.» Cette créature inconsciente, imprégnée des traditions d'un passé lointain, puis jetée en proie à la débauche moderne qui la souille sans la corrompre, heureuse avec l'amant gentilhomme, morne et ennuyée avec le mari bourgeois, c'est le peuple, c'est l'humanité elle-même à laquelle suffisaient l'instinct et l'amour, que la science torture et tue.

«La preniez-vous quelquefois dans vos bras? Vulgaire imagination!» Elle reste, jusqu'au bout, l'amie, le guide spirituel de Philippe, la révélatrice de l'inconscient. Assis auprès d'elle, il goûte, «dans le parfum léger de son corps de jeune femme, toute la saveur de la passion et de la mort», et il s'en tient là.

Il entre dans ce roman une certaine proportion de christianisme; mais de christianisme impur et malade. M. Barrés a pris la liberté, un peu trop grande à mon avis, de suspendre au lit de sa courtisane un chapelet béni par le pape. Profitant de son séjour à Aigues-Mortes, il se compare à saint Louis, se trouve aussi pieux et plus intelligent. Pour moi, je le comparerais plutôt à ces pèlerins du moyen-âge qui venaient de loin pour adorer des reliques, mais qui s'oubliaient dans les cabarets mal famés à l'ombre du sanctuaire.

Le jardin de Bérénice, soumis à l'analyse, contient aussi des «traces» de Boulangisme. Si cette doctrine avait eu gain de cause, l'auteur nous eût présenté, en Boulanger, une sorte de Jésus-Christ à cheval dont Petite-Secousse eût été la Madeleine non repentante. Mais M. Barrés a beau se plonger dans l'inconscient, il est très fin et il sait qu'il ne faut pas s'obstiner à offrir au public un objet qui a cessé de plaire.

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Évidemment ce livre, qui mêle un relent de Baudelaire à un arrière-goût de Boulanger, ce livre, d'une absurdité énorme et voulue, qu'il est impossible de parodier si ce n'est en le citant, ce Jardin de Bérénice si plein d'émanations fiévreuses qu'on est tenté de prescrire de la quinine à ceux qui l'ont lu, n'est pas encore le chef-d'œuvre que nous supplions la jeune école de nous donner pour condenser ses doctrines et prouver son droit à l'existence. Mais, tel qu'il est, il contient du bon, du neuf et du vrai, il nous renseigne, avec une sorte de clarté, sur les idées dont s'alimentera la littérature de demain.

En voici quelques-unes:

Dégoût du chic, de la facture, de la virtuosité d'autrefois; volonté de trouver de la pensée à l'intérieur des mots et un sens sous chaque forme littéraire. Révolte contre la science qui se croit omnipotente et unipotente et qui n'est après tout qu'une servante-maîtresse.

Remise en honneur des instincts et de la vie affective. Tendresse pour les simples, les primitifs, les consciences obscures. Extension de la fraternité humaine à tout ce qui végète et vit; chaîne d'amour allant du plus bas degré de l'être au plus élevé et remontant ainsi, d'un seul élan de sympathie, la lente série des évolutions. En effet, quelle existence peut-il donc mépriser, le grand parvenu de la Vie, celui qui a pour ancêtre une larve hideuse et sans sexe, flottant dans les profondeurs désertes de l'Océan?

Retour au divin par la religion de la souffrance. «Je souhaitais, dit Philippe en parlant de Bérénice, qu'elle eût une infirmité physique.» L'amour se sépare du désir, car «il n'a rien à voir avec les gestes sensuels». Cet évanouissement passager du désir n'est qu'un effet de la satiété; mais cette satiété dure assez pour donner naissance à tout un ordre de sentiments qui lui survivra. On n'étonne plus les jeunes gens en leur apprenant qu'il y a quelquefois plus de volupté à tenir la main d'une femme qu'à la prendre brutalement dans ses bras. Et ce sentiment a plus de force auprès d'une courtisane qu'auprès d'une vierge, parce que c'est en lui-même et non dans son objet qu'il puise alors son immatérielle pureté.

Il ne suffit pas d'aimer la souffrance, il faut aimer la mort, car c'est le seul moyen de se réconcilier avec la vie, dont elle est véritablement la fonction principale. Ici se présente le christianisme qui, seul, a su jusqu'ici faire aimer la mort. L'humanité va-t-elle recommencer l'étape déjà parcourue? Ce n'est pas le dogme qui embarrasse les amis de M. Barrés: ils en font un mythe, et tout est dit. Mais s'emprisonner pour de bon dans la plus étroite des règles morales!... Dilettantes ou sectaires: telle est l'alternative devant laquelle ils hésitent et hésiteront toujours.

Ce sont bien là, je crois, les idées éparses autour de nous, répandues dans l'air. Vous en avez déjà rencontré quelques-unes chez Sully-Prudhomme, chez Coppée, chez Ferdinand Fabre, chez Jules Lemaitre, chez Maupassant. Elles seront définitivement mises en valeur par quelque esprit vigoureux et simple qui voudra, avant tout, être compris et qui exprimera avec les mots de tout le monde ce qu'il peut y avoir d'humain, de généreux et de fécond dans ces idées.

Pour en revenir à M. Barrés, il ne possède aucun des dons du romancier; il ne serait pas capable de raconter l'histoire du Petit-Poucet à une petite fille de cinq ans. Il se peut que la métaphysique folâtre et la politique de fantaisie, pour laquelle il y aura encore de beaux jours, lui réservent des compensations. Deux chapitres de son livre, la lettre à Lazare, et l'entrevue de M. Renan avec M. Chincholle, font voir qu'il a beaucoup d'esprit et indiquent que sa vocation véritable est de se moquer du monde.

Il a déjà commencé.

Augustin Filon.