L'ŒUVRE DE LA CIVILISATION EN AFRIQUE

Cadavres de prisonniers exécutés après le combat de Nioro.

Des nouvelles douloureuses nous arrivent d'Afrique. Nous avons hésité à les faire connaître: si nous nous y sommes décidés, c'est avec une profonde tristesse et sans nous dissimuler à quels reproches nous pouvions nous exposer.

Nous demandons pardon à nos lecteurs de leur mettre sous les yeux de lugubres tableaux; s'ils se sentent, en les voyant, frissonner d'horreur comme nous l'avons fait en lisant le courrier qui nous les apportait, nous leur dirons: de malheureux nègres désarmés ont été massacrés par centaines, des peuplades s'entretuent pour apporter des têtes coupées aux conquérants en gage de soumission, et ces conquérants, ce sont des Français; ces atrocités se commettent au nom de la civilisation; nous en avons la preuve; faut-il les taire, ou bien l'humanité ne commande-t-elle pas de les dénoncer?

La réponse ne nous paraît pas douteuse: nous croyons impossible qu'un cri de réprobation ne mette pas un terme à de pareils excès, et ce sera pour nous un honneur que de l'avoir provoqué.

L'Illustration n'est pas un journal de parti: nous n'accusons personne et nous n'incriminons ni nos fonctionnaires, ni nos braves soldats. Dans les profondeurs mystérieuses de ce continent noir où tout conspire contre l'Européen, le sens moral le plus solide doit s'altérer au contact d'une barbarie sans nom. De récents exemples fourniraient une réponse facile aux étrangers qui seraient tentés de rendre la France responsable de cruautés commises à son insu. C'est précisément parce que notre généreux pays marche à la tête de la civilisation, qu'il est au-dessus de toute accusation de complicité, que nous nous sommes fait un devoir patriotique de les publier.

Il n'est pas un de nos lecteurs qui ne soit au courant de la campagne poursuivie depuis trois ans bientôt au Soudan français. Très sommairement, nous allons faire la récapitulation des faits accomplis qui ont amené les scènes reproduites par nos gravures.

En 1889, M. le commandant Archinard, commandant supérieur du Haut-Fleuve et Soudan français, s'empare de Koundian, dernier tata toucouleur sur la route de nos postes de l'est et le rase.

En 1890, nos troupes marchent sur Segou-Sikoro, ancienne capitale d'Ahmadou, autrement dit du royaume de Segou, placé sous notre protectorat depuis 1887, s'en emparent et s'y établissent. De Segou-Sikoro, le commandant de la colonne française, devenu lieutenant-colonel Archinard, traverse le grand Bélédougou, pays des Bambaras, entre dans le Kaarta, donne l'assaut à Ouossébougou, forteresse toucouleure, la prend et redescend ensuite sur nos postes du haut Sénégal.

Cette année, la campagne se continue d'un côté par la marche de nos soldats sur Nioro, nouvelle capitale d'Ahmadou dans le Kaarta; et, de l'autre, par l'entrée du colonel Doods dans le Fouta sénégalais.

Cette série de faits de guerre connus de nos lecteurs procède d'un plan d'ensemble dont l'objet est d'anéantir la puissance d'Ahmadou et de faire disparaître le foyer de fanatisme du Fouta, dont son chef, Abdoul Boubakar, était l'âme.

Notre première gravure représente une des exécutions qui ont suivi la prise de Nioro. Le poste de Bakel, sur la route stratégique de la capitale toucouleure, n'avait à ce moment pour effectif de garnison que 10 Européens et 50 auxiliaires. On appréhendait que les bandes d'Ahmadou, refoulées, dispersées, ne vinssent se rabattre sur Bakel pour tenter de s'en emparer. C'est alors qu'on prit le parti de faire un exemple, autant pour terroriser les fuyards d'Ahmadou que pour ôter aux gens des villages autour de Bakel toute envie de leur donner l'hospitalité.

Ces malheureux habitants des villages autour de Bakel qui, précédemment, avaient laissé passer sans essayer de les arrêter tous ceux qui se rendaient auprès d'Ahmadou, se virent donc, du jour au lendemain, dans la nécessité de se faire exécuteurs pour n'être pas exécutés. Une véritable chasse à l'homme s'organisa. Tout fuyard ennemi, peut-être ami de la veille, fut fait prisonnier et tué. Les femmes et les enfants furent retenus comme captifs. Une de nos gravures représente un de ces exécuteurs d'occasion apportant à Bakel cinq têtes de prisonniers capturés. Quant aux captifs, le désir d'en posséder est tel parmi les populations noires que, pour encourager la chasse à l'homme dont nous parlons, il avait été convenu qu'une part de prises reviendrait aux chasseurs. Le zèle de ceux-ci en fut stimulé à ce point que la fraude s'en mêla. Quelques traqueurs s'avisèrent d'emmener à leurs villages le dessus du panier, autrement dit ce qu'il y avait de meilleur et de plus solide parmi les prisonniers, et de n'envoyer dans nos postes que les rebuts, soit des vieillards et des infirmes. Au su de cette fraude, le commandant de Bakel menaça chaque village qui déroberait des captifs d'une amende d'un bœuf pour chaque prisonnier dissimulé.

LE CAPITAINE MAHMADOU
RACINE des tirailleurs
sénégalais.

Nous avons omis de dire que le poste de Bakel contenait lui-même à ce moment 600 prisonniers. Quand une corvée de 50 à 60 d'entre eux était envoyée au dehors pour un travail à exécuter, c'était sous la conduite d'auxiliaires indigènes à qui on laissait, d'ailleurs, entendre formellement qu'ils seraient tous fusillés le soir même si un seul prisonnier venait à s'échapper. «De cette façon, nous écrivent nos correspondants, ils se surveillaient les uns les autres et tout allait bien.»

Pourtant, ces exécutions n'étaient pas sans causer quelque inquiétude au point de vue sanitaire. On jugea prudent de ne point faire d'inhumations sur place, et les cadavres furent amarrés à des chaloupes qui les descendirent sur le fleuve, à quelques kilomètres plus bas que Bakel. C'est cette opération que représente notre double page.

Malgré nous, la pensée nous hante, au spectacle et au récit de ces horreurs, que le moment est bien mal venu pour avoir à les signaler.

Hier, on s'exclamait contre Stanley et ses lieutenants dont la désinvolture à faire bon marché des noirs excitait légitimement l'indignation. L'éloquent appel de Mgr Lavigerie n'avait pas assez de commentateurs élogieux dans les sphères officielles. La conférence anti-esclavagiste de Bruxelles avait lieu comme une première formule de régénération éloquente et magnifique. Des comités se constituaient, alliés implicites de ces tentatives d'affranchissement, et il était bien entendu que la France, initiatrice toujours incontestable et souvent incontestée de cette grande idée du relèvement des races, payait d'exemple au milieu des populations noires qui sont devenues les siennes et qu'une longue expérience lui a appris à considérer comme des enfants peu redoutables et toujours prêts à céder devant le prestige de la douceur et de la force morale sans violence.

Indigène venant d'apporter à Bakel des têtes
de prisonniers capturés parmi les fuyards
des bandes d'Ahmadou.

Pourquoi les faits que nous exposons viennent-ils en contradiction avec cette dernière pensée? La guerre explique bien des choses, dira-t-on. Dans l'espèce, nous ne le croyons pas. Nous n'admettons pas qu'elle justifie l'affolement qui va jusqu'à mettre aux mains de non belligérants des armes pour tuer leurs frères; nous n'admettons pas qu'elle justifie l'encouragement à l'esclavage, au meurtre et aux pires passions. Devant de pareils faits, le mot civilisation devient la plus sanglante des ironies. Et, d'ailleurs, le système contraire, celui de la douceur, n'a-t-il pas des adeptes dans l'armée même? N'a-t-il pas été pratiqué notamment par Brière de l'Isle au Tonkin, Faidherbe au Sénégal? Nous ne sachions pas qu'ils aient eu à s'en repentir.

Une autre de nos gravures représente les principaux personnages officiels de notre colonie sénégalaise, à bord de l'aviso la Cigale, qui a transporté M. de Lamothe, gouverneur du Sénégal, lorsqu'il a récemment remonté le fleuve pour aller visiter nos établissements, sur le théâtre même des faits que nous venons de raconter.

Le capitaine Mahmadou-Racine, dont nous publions un portrait spécial, a fait toute sa carrière aux tirailleurs sénégalais. Il est le seul officier indigène qui soit décoré de la croix d'officier de la Légion d'honneur. Il porte également la croix du Cambodge. On n'en est plus à compter les services qu'il a rendus au Sénégal. Il a cinquante-deux ans. C'est lui qui accompagna en France, en 1886, Karamoko, un des fils de Samory.

A BORD DE LA «CIGALE» Cap. Mahmadou. Cap. Kolle.
Cap. Auber. Dr Tautin. Colonel Archinard. M. de Lamothe, gouverneur du
Sénégal. Capitaine Roux. L'interprète Ousmann Mandao.