I
Ceci s'est passé en Bourgogne au temps où la reine Berthe filait...
En ce temps-là, au sommet d'un roc abrupt et désolé, se dressait un château-fort que les vents ont depuis dispersé, balayant jusqu'au dernier atome de sa poussière, et qui, à cette lointaine époque, était déjà si vieux qu'on ne le connaissait dans le pays que sous le nom de Château-de-Velours, à cause de la mousse dont ses murailles se revêtaient, lui donnant ainsi, de loin, l'apparence d'un château de velours vert.
Dans ce château, disent les historiens que j'ai consultés, vivait alors, en grande affliction et grevance, le fameux baron Thiébault et sa fille Ydoine. Monseigneur Thiébault avait été autrefois un hardi chevalier qui, vaillamment, couvert d'armures étincelantes, guerroya contre les Saxons, les Frisons, les Arabes et maints autres aventuriers; les dames applaudissaient à ses braves prouesses dans les tournois; les ménestrels chantaient sa valeur en rimes sonores, et ce fut la lance au poing, parmi les clameurs triomphales des olifants, qu'il conquit l'amour de la fille d'un roi. Mais les ans l'avaient blanchi, l'avaient courbé vers la terre--les ans moins encore que les chagrins.
Aux plaines toulousaines, ses cinq fils périrent sous le fer des barbares du sud, et sa fidèle compagne fut si marrie à cette nouvelle qu'elle se coucha au cercueil. Il ne restait à monseigneur Thiébault comme terrestre consolation qu'une seule enfant, une toute jeune fillette, baptisée Ydoine. Donc, il dit adieu au monde, se retira dans ce château bâti sur la roche aride, puis il baissa la visière de son casque pour que personne ne le vît pleurer.
Il ne la releva que lorsqu'il crut avoir versé toutes ses larmes, et il montra à ses serviteurs un visage blanchi, ridé, qu'ils hésitèrent d'abord à reconnaître.
Toutes ses tendresses et tous ses soucis se portèrent vers sa fille Ydoine; il l'aimait passionnément et, toutefois, sans le comprendre, il l'aimait mal, non comme un père aime son enfant, mais comme un avare aime son trésor, le cachant, le soustrayant à tous les yeux, le gardant pour lui seul, le chérissant uniquement pour la joie qu'il en tire.
Il en fut bien puni comme vous l'allez voir.
Ydoine grandissait languissamment dans l'ombre triste des vieilles murailles; c'était une ravissante enfant blonde dont les larges yeux bleus s'élevaient sans cesse vers le ciel pour en absorber l'azur et le refléter ensuite en rayons purs et doux. Il ne lui manquait aucune des perfections propres aux filles de seigneurs: mains blanches, longues et maigres; pieds mignards; front de neige, encadré de fils de soie or; lèvres de carmin, dents de perles fines... et, pourtant, lorsqu'on la considérait, si candide, si belle en ses voiles flottants, on éprouvait une pénible surprise, un malaise indéfinissable; on la sentait imparfaite et l'on se demandait en quoi pouvait consister cette déconcertante imperfection. Le baron Thiébault, lui aussi, éprouva cette impression singulière et, dans la morosité de son humeur, il fut long à en découvrir la cause.
Ydoine, la belle Ydoine ne savait pas sourire.
Monseigneur Thiébault aurait pu simplement accuser quelque fée maligne, présente à la naissance d'Ydoine--sans y avoir été conviée du reste--d'avoir interdit à son enfant cette chaste et charmeuse caresse de la femme, le sourire! Mais les années avaient rendu le baron sceptique et il ne croyait plus aux fées. Il chercha donc d'autres raisons, cela lui fatigua la tête et n'aboutit à aucun résultat.
--T'ennuies-tu? demanda-t-il à Ydoine.
Les lèvres de l'enfant s'ouvrirent lentement, et, très sérieuses, ne produisant que le mouvement nécessaire à l'articulation des syllabes, laissèrent tomber cette réponse:
--Peut-être oui, peut-être non.
--Es-tu malheureuse?
--Oh! non.
--Alors, souris!
--Je ne sais pas.
Elle parlait sur un ton uniforme et grave; ses lèvres de carmin, qu'on eût dites figées, semblaient obéir à l'action d'un ressort.
--Souris!
--Je ne sais pas!
Ainsi elle grandit et devint encore plus belle. Sa taille s'allongeait, gracile et souple; elle allait atteindre l'âge exquis où les vierges, émues et rougissantes, songent au bien-aimé inconnu... Hélas! pas plus qu'auparavant Ydoine ne souriait.
Le baron demanda:
--Désires-tu quelque chose? Parle. Ma tendresse est prête à tout pour te satisfaire. Désires-tu quelque chose?
Ses lèvres sérieuses dirent:
--Non.
Eh! qu'aurait-elle pu désirer, la pauvrette!... De la nature, de l'humaine existence, du monde, elle ne connaissait que les murailles vertes du château, les longs couloirs dont les dalles retentissent lugubrement sous les pas, et où se dolentent les vents, avides d'espaces, qui s'y sont emprisonnés... aussi les grandes salles froides où la lumière n'entre qu'à regret; les tours crénelées où airent les aigles et les orfraies... aussi encore des rêves épars, confus, non définis, éclos dans l'énorme foyer braisillant au fond des vastes cheminées, où les troncs de chêne se consument féeriquement avec des cliquetis joyeux... rêves épars, non définis!...
Quelquefois, à l'heure du soleil mourant, elle sortait sous la protectrice surveillance d'une de ces vieilles dames respectables qu'on appela plus tard duègnes, puis dames de compagnie.
Elle errait le long des murs tendus de velours, et l'on eût dit alors, à la voir si pure et si belle en ses longs voiles blancs, une grappe de frais muguet fleurie parmi les mousses... Mais, sur le roc abrupt et stérile, point ne poussaient de muguets, ni de violettes, ni de marjolaines, ni de pâquerettes, ni de coquelicots, et, pour se faire une idée de l'exquise fleur qu'elle était, il manquait à Ydoine l'idée même de la fleur.
Du haut des remparts, elle découvrait bien un horizon, mais si mélancolique! Les vallées se cachaient sous une brume violâtre; de ce lac de vapeurs suspendues émergeaient d'autres pics, d'autres rocs dénudés, dont les arêtes pointues accrochaient au passage des rayons de soleil. Puis, elle était si ignorante du monde extérieur, la douce Ydoine, qu'elle estimait irréel le sévère paysage étendu devant ses yeux, et le comparait naïvement aux vitraux coloriés de la chapelle.
Pensant se tirer d'inquiétude, le baron Thiébault consulta des charlatans, ainsi nommait-on les médecins en ce temps-là. Sur les conseils de ces graves pédants, il donna à sa fille un nain d'Éthiopie, un bouffon qui descendait en ligne directe de Marcolphe, fou du sage roi Salomon, et un singe qui venait je ne sais d'où.
Mais le nain, pris de soif, se laissa choir dans une bouteille où il se noya misérablement; le bouffon, ne pouvant exciter un sourire d'Ydoine, creva de dépit, et le singe, fidèle aux habitudes de sa race, singeant sa maîtresse, devint ennuyeux comme un président de cour civile.
C'était à désespérer. Monseigneur Thiébault, cependant, s'attachait à un suprême espoir.
L'époque était arrivée de donner un époux à Ydoine, et le baron pensait, non sans quelque raison, que la vue d'un beau jeune homme, galant et empressé, aurait la vertu de plaire à sa fille. «L'amour fera naître le sourire», se disait-il.
Il dépêcha donc des hérauts vers les châteaux voisins pour y proclamer la seizième année de sa fille Ydoine.
Il accourut des jeunes hommes de toutes parts, car on n'ignorait point la séduisante beauté de la châtelaine, non plus que le baron possédât de grands biens. Mais, au milieu des hommages et des flatteuses courtoisies, Ydoine conservait ses lèvres sérieuses.
--Lequel te plaît-il mieux, Ydoine, parmi ces jeunes hommes qui s'empressent autour de toi? s'informa le baron.
--Aucun.
--Ton cœur n'éprouve point de penchant et n'a pas de préférence?
--Non; ils m'ennuient tous également.
Le baron tristement congédia les jeunes hommes, puis il demeura sept jours en méditation. Le huitième jour, au matin, il requit ses hérauts de monter sur les tours et d'y sonner à pleins poumons du cor et des trompes, afin d'ameuter les gens du pays ainsi que ceux des châteaux environnants; ce qu'ils exécutèrent avec succès. Alors, devant le peuple rassemblé, en présence des jeunes seigneurs dont Ydoine avait refusé la main, le baron parla en ces termes:
--Nobles et vilains, voici que ma fille Ydoine est en âge d'être fiancée, mais ses lèvres ne s'ouvrent que pour soupirer et jamais pour sourire. Écoutez donc mes volontés. Je prends devant tous, au nom du seul Dieu qui me voit et me juge, l'engagement de donner ma fille et la moitié de mes biens à celui d'entre les jeunes hommes qui déposera dans la corbeille nuptiale le bijou, la parure, le talisman, capable de mettre ma fille en joie et de la faire sourire... Donc, vous qui prétendez à sa possession, partez, sellez vos palefrois et vos hippogriffes, parcourez le monde, rapportez des merveilles... Je vous donne rendez-vous ici au printemps de l'année prochaine, et mon Ydoine sera, je l'ai juré, à celui qui fera éclore le sourire sur ses lèvres!...