LE PÈLERINAGE DE RONCEVAUX

Chaque année a lieu, au mois de mai, un pèlerinage qui, par le décor dans lequel il se meut et la naïveté toute primitive qui préside à ses apprêts, est un des plus propres à nous reporter à ces siècles de foi où les routes se couvraient de pèlerins et où les églises regorgeaient de pénitents. C'est le pèlerinage au monastère de Roncevaux, que nous venons d'entreprendre à l'intention des lecteurs de l'Illustration et que nous avons heureusement accompli, grâce à l'amabilité du consul d'Espagne à Saint-Jean. M. Aguirre.

Chanoine manœuvrant la La confession des pèlerins. Un «carabinero» sous la pluie.
masse d'armes de Roland.

Roncevaux est trop célèbre pour que nous rappelions ici les souvenirs qui s'y rattachent. De Saint-Jean-Pied-de-Port, la route qui y conduit est des plus pittoresques qui se puissent voir. A Avrigny, un poste de carabineros nous indique que nous sommes en terre espagnole. Bien pâles et bien piètrement vêtus, ces malheureux soldats, dont l'un s'abrite sous un vénérable pépin, fouetté par le vent et maugréant contre le service. Mais au premier rayon de soleil le pauvre diable aura tout oublié. Nous franchissons le col de Roncevaux à 1,100 mètres d'altitude, et, après avoir passé devant les ruines de la chapelle fondée par Charlemagne, nous arrivons devant le monastère. C'est un vaste bâtiment massif dominé par deux tours carrées, et dont l'église gothique renferme Nostra senora de Roncevallos, surchargée d'ornements.

Dans la salle du chapitre nous admirons une merveilleuse Bible sur laquelle jadis prêtaient serment les rois de la Navarre. Un vigoureux chanoine qui nous accompagne nous montre les masses d'armes de Roland (?) qui pèsent douze à quinze kilos chacune, et il les manœuvre d'une façon effrayante pour nos têtes.

Le lendemain matin nous sortons du couvent et allons sur la route pour voir l'arrivée des pèlerins. Revêtus d'une blouse noire en cotonnade ou en lustrine, serrée à la taille d'une cordelette, la tête recouverte d'une cagoule relevée par derrière, ils portent sur l'épaule une lourde croix formée de deux branches massives clouées l'une sur l'autre, et s'avancent lentement, précédés des alcades (maires) de leurs communes, ces derniers revêtus du long manteau municipal et armés de la badine de la Loi. Partis la veille au soir pour la plupart, ils ont fait ainsi, la croix sur le dos, jusqu'à 30 ou 40 kilomètres dans la montagne. La plupart de ces pèlerins sont des habitants des vallées voisines qui viennent là pour se couvrir de leurs fautes ou adresser leurs vœux à la vierge du monastère. Tous sont Espagnols.

Le retour des pénitents.

Après un repos d'une demi-heure les cris des alcades se font entendre. Brutalement, à coups de badine, il font former les rangs, et tous, les uns égrenant leur chapelet, les autres récitant des oraisons, s'avancent au pas accéléré; entre les deux files se tiennent le clergé et les femmes, mères ou sœurs des pénitents. C'est un spectacle fantastique. Notre dessin représente la procession au moment où elle passe devant l'ossuaire qui renferme les restes des compagnons de Roland.

Quand nous pénétrons dans l'église, les pèlerins ont relevé leur cagoules et écoutent l'office divin appuyés sur leur croix ou prosternés contre terre. Vers la fin de la messe a lieu la confession: les divers confessionnaux sont pris d'assaut; le pénitent, debout, s'incline vers le prêtre, qui le tient embrassé en lui couvrant la tête de son camail, puis il va communier.

Immédiatement après, les pèlerins, laissant leur croix dans l'église et enlevant leurs costumes de pénitents, se mettent en devoir de dévorer leur premier repas, qu'ils ont bien gagné. La posada (auberge), située près du monastère, est envahie, et sa cuisine offre le plus pittoresque des spectacles. Autour de son immense cheminée, où brûlent d'énormes branches de chênes, bout le putcherro (pot-au-feu) traditionnel, et mijotent ou rôtissent les quartiers de viande et les mets les plus variés dans des récipients de toutes formes. Sur des bancs ou des tabourets se chauffent les pèlerins; mendiants, carabiniers, filles d'auberge, se pressent, circulent, crient, gesticulent, fument, mangent, boivent, dans une atmosphère épaisse, puante d'huile rance et d'ail, et dans une demi-obscurité que rend plus sombre encore la couche de suie dont les murs sont tapissés.

La procession, au retour, s'effectue dans le même ordre et refait dans la journée les 30 ou 40 kilomètres de la nuit précédente.

P. Kauffmann.