NOS SAISONS ET LA TEMPÉRATURE

On aimerait quelquefois n'avoir pas si complètement raison. Sans doute, le triomphe donne toujours au cœur une sensation d'une certaine saveur fort agréable, et j'avoue, sans fausse modestie, que je n'ai pas été fâché de voir les événements météorologiques continuer de prouver l'abaissement de température signalé par moi, sous ma propre responsabilité, et donner ainsi le démenti le plus formel à ceux qui m'avaient contredit. J'aurais peut-être quelque droit à jouir de mon triomphe et à imprimer ici en lettres majuscules les noms de mes contradicteurs, dont l'un surtout mériterait grandement le pilori. Mais soyons généreux! La science doit être, avant tout, impersonnelle, et ce qui nous intéresse, ce ne sont point les opinions des hommes, mais les faits. La question posée ici est assurément la plus grande actualité scientifique de l'année, et, comme nous le remarquions tout à l'heure, il eût été de beaucoup préférable que les événements ne me donnassent pas si complètement raison. Une année sans printemps, ce n'est gai pour personne, sans compter les pertes de l'agriculture, les inondations, les grippes et tout ce qui s'en est suivi. Le thermomètre et le baromètre ont fait perdre cent mille francs à la journée du Grand-Prix de Paris, un million au seul département de Seine-et-Oise dans la seconde semaine de juin, plusieurs centaines de millions à l'ensemble de la France. Et puis, l'absence du soleil, les nuages, le froid et la pluie répandent dans l'atmosphère une sorte de spleen universel. Oui, j'aimerais beaucoup mieux avoir eu tort.

L'été nous dédommagera-t-il de ces froids interminables? Rien ne le prouve. En général, même, contrairement à ce que le sentiment des justes compensations devrait faire espérer, les hivers les plus rigoureux ont été suivis d'étés froids et humides. Ce n'est pas rassurant du tout, et il faudrait un changement radical de régime pour nous ramener les chaleurs torrides dont on semble avoir perdu le souvenir. Ce changement se produira-t-il? Sans doute quelque jour, mais le plus tôt serait le meilleur. Ces jours derniers encore, j'ai eu la curiosité de placer un thermomètre à minima sur le gazon d'une pelouse, librement exposé au rayonnement nocturne. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il est descendu à 0°, 8! Et nous sommes au solstice d'été, et non au pôle, mais à Paris--ou à Juvisy--à la latitude de 48°.

Il ne sera pas sans intérêt d'examiner en détail cette situation climatologique si curieuse, dont nous sommes les victimes depuis plusieurs années.

Les chiffres ont souvent un certain air rébarbatif qu'ils ne méritent certainement pas. On les accepte assez volontiers lorsqu'il s'agit de compter des sommes à recevoir, et, selon toute probabilité, un rentier, un commerçant, un homme d'affaires, qui alignent des colonnes de chiffres dans un but intéressé, ne les trouvent jamais assez longues. Pourquoi n'envisage-t-on pas du même œil les données d'un thermomètre? Il est clair, cependant, que les termes vagues de froid ou de chaud ne sont pas assez précis pour être satisfaisants, et que si nous voulons nous rendre compte de ce fait si remarquable de l'abaissement de la température depuis plusieurs années, ce sont les chiffres exacts du thermomètre qu'il faut savoir comparer entre eux.

Les directeurs de tous les observatoires de l'Europe ont confirmé pour chacun de leur pays ce que j'avais signalé pour la France, et ce que M. Lancaster avait, de son côté, signalé pour la Belgique. Ceux d'entre nos lecteurs qui tiennent à savoir exactement à quoi s'en tenir sur la question seront sans doute satisfaits de posséder ici les données du sujet, et ce sera là, nous l'espérons, une excuse suffisante pour l'aspect peu littéraire et encore moins artistique des nombres que nous allons exposer. Mais ces chiffres sont plus significatifs que toutes les phrases.

Commençons par Paris.

La température normale de Paris (campagne: Saint-Maur) est de 10° 1.

Voici celle des six dernières années:

Différence
1885 9º 9 -0º 2
1886 10º 2 +0° 1
1887 8º 8 -1º 3
1888 8º 9 -1º 2
1889 9° 5 -0º 6
1890 9º 3 -0° 8

Les six années sont au-dessous de la normale, à l'exception de 1886, qui est très légèrement supérieure. La moyenne de l'abaissement des quatre dernières années est 0° 98.

Marseille.--La température normale à l'observatoire de Marseille est 14° 2. Voici celle des six dernières années:

Différence.
1885 14° 3 +0° 1
1886 14° 3 0º 0
1887 13° 1 -1º 1
1888 13º 4 -0º 8
1889 13º 4 -0º 8
1890 13º 5 -0º 7

Les quatre dernières années sont au-dessous de la normale, d'une moyenne de 0º 85.

Arles.--La moyenne normale est, à Arles, de 14° 8 (Observations de M. Cornillon). Les dernières années ont été:

Différence.
1885 11º 2 -0º 5
1886 11º 3 -0º 5
1887 13º 3 -1º 5
1888 13º 3 -1º 5
1889 13º 2 -1º 6
1890 13º 5 -1º 3

Toutes ces six années sont inférieures à la normale. La moyenne du taux de refroidissement des quatre dernières est 1° 5.

Perpignan.--Le refroidissement moyen des quatre dernières années est de 1° 7.

Semur (Côte-d'Or).--Observations de M. Creuzé. Température moyenne: 10° 8.

Différence.
1885 10º 3 -0º 5
1886 10º 1 -0º 7
1887 9° 0 -1º 8
1888 9° 4 -1º 4
1889 9° 5 -1º 3
1890 9º 3 -1º 4

Température en baisse pour toutes les années. Moyenne de l'abaissement des quatre dernières: 1° 5.

Nous pourrions citer beaucoup d'autres stations françaises. Les témoignages qui précèdent suffisent pour constater le fait de la manière la plus irrécusable. La conclusion est que, depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, la température est en baisse sur toute la surface de la France. Cette diminution s'exerce à peu près sur tous les mois de l'année; mais c'est au printemps surtout que les mois sont au dessous de ce qu'ils devraient être.

Le témoignage est le même en Belgique. M. Lancaster, le savant et laborieux météorologiste de l'Observatoire de Bruxelles, a relevé les différences suivantes. Température moyenne normale: 10° 3.

Différence.
1885 10º 0 -0º 3
1886 10º 5 +0º 2
1887 9° 1 -1° 2
1888 8º 9 -1º 4
1889 9º 8 -0º 5
1890 9° 6 -0º 7

La moyenne de l'abaissement depuis quatre ans est 0° 95.

Mêmes témoignages en Angleterre qu'en Belgique et en France. M. William Ellis, directeur, du service météorologique de l'Observatoire de Greenwich, nous a adressé des observations montrant que toutes les stations météorologiques de la Grande-Bretagne manifestent la même dépression thermométrique. Voici les chiffres de Greenwich, dont la température normale est 9° 7:

Différence.
1885 9º 2 -0º 5
1886 9º 3 -0º 4
1887 8° 8 -0º 9
1888 8º 7 -1º 0
1889 9° 3 -0° 4
1890 9º 2 -0º 5

Les six années sont inférieures à la normale. La différence des quatre dernières est 0° 70.

Allons en Espagne, nous constaterons les mêmes faits. La température moyenne de Madrid est 13° 5. M. Arcimis, directeur du bureau météorologique, nous a envoyé pour la période sur laquelle nous avons appelé l'attention:

Différence.
1885 12º 5 -1º 0
1886 13º 0 -0º 5
1887 13º 0 -0º 5
1888 12º 1 -1º 4
1889 12º 9 -0º 6
1890 12º 7 -0º 8

Comme en Angleterre, ces six années sont au-dessous de la normale. La moyenne des quatre dernières donne -0° 80.

Si nous examinons l'Italie, nous obtenons les résultats suivants pour Turin (M. Balbi), Rome (M. Tacchini) et Naples (M. Fergola):

Turin. Normale: 12°, 1.

Différence.
1885 11º 8 -0º 3
1886 12º 6 +0º 5
1887 11º 6 -0º 5
1888 11º 1 -1º 0
1889 11º 4 -0º 7
1890 11º 3 -0º 8

L'année 1886 a été moins froide, mais très pluvieuse. Les quatre dernières années donnent comme moyenne:-0° 75.

Rome. Normale: 15° 3.

Différence.
1885 15º 8 +0º 5
1886 15º 6 +0º 3
1887 15º 2 -0º 1
1888 15º 1 -0º 1
1889 14º 9 -0º 4
1890 14º 9 -0º 4

Moyenne des quatre dernières années: -0º 25.

Naples. Normale: 16° 2.

Différence.
1885 16º 9 +0º 7
1886 16º 5 +0º 3
1887 15º 8 -0º 4
1888 15º 4 -0º 8
1889 15º 3 -1º 0
1890 15º 1 -1º 0

Moyenne des quatre dernières années: -0° 80.

On le voit, l'Italie, du nord au sud, tient le même langage que l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Belgique. Milan fait exception pourtant, peut-être à cause de sa situation topographique. Continuons notre examen, et, d'Italie, passons en Autriche. Voici Vienne, Budapest et Prague qui vont nous répondre.

Vienne. Normale: 9° 3.

Différence.
1885 9º 3 0º 0
1886 9º 2 -0º 1
1887 8º 5 -0º 8
1888 8º 3 -1º 0
1889 8º 9 -0º 6
1890 8º 9 -0º 4

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 70.

Buda-Pesth. Normale: 10° 5.

Différence.
1885 10º 4 -0º 1
1886 10º 3 -0º 2
1887 9º 5 -1º 0
1888 9º 0 -1º 5
1889 9º 5 -1º 0
1890 10º 1 -0º 4

Toujours même témoignage. La moyenne de la différence des quatre dernières années est de -0° 98.

Prague. Normale: 8° 9.

Différence.
1885 9º 2 +0º 3
1886 9º 3 +0º 4
1887 8º 2 -0º 7
1888 8º 2 -0º 7
1889 8º 7 -0º 2
1890 8º 7 -0º 2

Les quatre dernières années donnent pour moyenne: -0° 45.

Prenons maintenant l'Allemagne, avec Berlin, Munich, Carlsruhe et Hambourg. Mais, pour ne pas abuser des chiffres, malgré leur valeur intrinsèque que rien ne peut remplacer, considérons seulement les différences fournies par la moyenne thermométrique des quatre dernières années. Nous trouvons respectivement pour chacune de ces villes: Berlin -0° 75; Munich -1°4; Carlsruhe -1° 75; Hambourg -1° 3.

Si nous allons plus loin, en Danemark, en Suède, en Norwège, en Russie, les observations de Copenhague, Christiania, Stockholm, Cracovie, Saint-Pétersbourg, Moscou, indiquent des différences d'autant moins sensibles que l'on s'éloigne davantage de la France. M. Adam Taubsen, directeur de l'Institut danois, a bien voulu nous envoyer les observations faites à Landbokojskoles, près Copenhague, et à Tarm, à l'ouest, dans le Jutland: elles sont légèrement au-dessous de la normale, mais à peine. M. H. Mohn, directeur de l'Institut météorologique norvégien, nous a adressé les observations faites à Christiania: elles sont également voisines de la normale, et même légèrement supérieures en ces deux dernières années. Plus loin encore, à Bodo et Haparanda, la température a été supérieure à la moyenne normale.

L'ensemble de ces comparaisons établit, sans que le moindre doute puisse subsister dans aucun esprit, que depuis six ans, et surtout depuis quatre ans, le climat de l'Europe presque entière, à l'exception seulement de l'extrême-nord et du nord-est, subit une température inférieure à la normale. La France, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne traversent une période froide.

C'est là un fait aussi incontestable que la lumière en plein midi et qui intéresse autant l'agriculture et la santé publique que la science pure.

Grâce aux progrès sociaux, notre regard peut facilement embrasser aujourd'hui sous un même coup d'œil l'ensemble de l'Europe, et nous pouvons juger les faits tout autrement que si nos connaissances étaient limitées à la France seule. Nous savons que la température a baissé; mais nous savons en même temps que l'abaissement n'est pas le même pour tous les pays, qu'il y a une région de minimum, autour de laquelle les différences vont en diminuant, et qu'au-delà d'une certaine zone ces différences n'existent plus.

Cette distribution des températures nous prouve que la cause du refroidissement actuel n'est pas générale, que, par exemple, elle ne réside pas dans le Soleil, qu'il ne faut pas la chercher non plus dans l'ensemble de la surface terrestre, mais qu'elle est localisée à la région que nous venons de signaler. Il en a été de même pour les froids si rigoureux de l'hiver dernier: la température a été très douce en Islande, en Sibérie, aux États-Unis, etc.

Si nous classons les stations dans l'ordre décroissant des différences observées (moyennes des quatre dernières années) nous formons le petit tableau suivant:

Perpignan -1º 7
Carlsrühe -1º 7
Arles -1º 5
Semur -1º 5
Munich -1º 4
Cap Saint-Mathieu (Finistère) -1º 3
Hambourg -1º 3
Paris -1º 0
Bruxelles -1º 0
Budapest -1º 0
Marseille -0º 9
Naples -0º 8
Madrid -0º 8
Berlin -0º 8
Turin -0º 7
Greenwich -0º 7
Vienne -0º 7
Prague -0º 5
Rome -0º 3

Sans doute, la situation topographique des différents points, leur altitude, le régime des vents régnants, ont joué un certain rôle dans ces différences. Mais le fait général n'en est pas moins évident. La France entière est actuellement sous un régime froid.

Pareil fait s'est-il déjà présenté? L'Europe s'est-elle déjà trouvée pendant une série de plusieurs années consécutives sous un régime de refroidissement? J'ai publié dans l'Atmosphère les températures observées chaque année à l'Observatoire de Paris depuis 1804; on y peut remarquer des années froides, telles que 1816, 1829, 1838, 1855, 1860, 1879, mais on n'y remarque aucune série de cinq, quatre ou même seulement trois années de suite particulièrement froides. Tout au plus pourrait-on grouper deux années, telles que 1829 et 1830, 1837 et 1838. La même absence de séries peut être constatée sur les données thermométriques de l'Observatoire de Bruxelles depuis 1833.

Ainsi nous assistons à un fait climatologique exceptionnel et sans précédent. Est-ce à dire pour cela qu'il va se continuer encore pendant plusieurs années ou même s'accentuer davantage? Nous ne le pensons pas, mais il serait téméraire de rien affirmer.

*
* *

Cet état de choses a remis en actualité la question déjà ancienne et si souvent agitée du refroidissement probable de nos climats. L'opinion populaire générale, qui a bien sa valeur ici, se déclare certainement en faveur d'un refroidissement. Que sont devenus nos printemps? Où est le soleil de mai? Où sont les pantalons blancs de la semaine de Pâques, les chapeaux de paille et les robes de mousseline? L'été lui-même ne semble-t-il pas devenir légendaire et se resserrer à deux mois tout au plus, juillet et août? Et la vigne, et le vin de l'île de France, que sont-ils devenus? Ne voyons-nous pas sous nos yeux certain arbres, par exemple le peuplier d'Italie, ne plus se plaire du tout dans nos régions dont ils faisaient l'ornement il y a encore trente ans?

Des météorologistes fort sérieux nient absolument tout changement de climat. Il nous semble qu'ils n'ont pas étudié suffisamment la question.

Remontons quelques siècles de l'histoire, si vous le voulez bien.

On rapporte que Philippe-Auguste ayant voulu choisir parmi tous les vins de l'Europe celui qui ferait sa boisson habituelle, les vignerons d'Etampes et de Beauvais se présentèrent au concours. La charte ajoute, il est vrai, qu'on les rejeta. Mais est-il admissible qu'ils auraient eu l'audace de se présenter au concours si leurs produits avaient été aussi peu potables qu'aujourd'hui? Récolte-t-on, même actuellement, un vin quelconque à Beauvais?

Henry IV, le fin gourmet, n'avait-il pas une certaine prédilection pour le vin de Suresnes?

La ligne de limite de la vigne peut être tracée aujourd'hui à travers les départements de l'Eure, Seine-et-Oise, Oise, Aisne, Marne, Meuse, Meurthe. Le fruit de Bacchus périclite de plus en plus, même au sud de ces départements, par exemple dans la Haute-Marne, dès que l'altitude est un peu élevée. Or, autrefois, la vigne était cultivée jusqu'à la Manche.

De vieilles chroniques nous apprennent même qu'à une certaine époque la vigne était cultivée dans une grande partie de l'Angleterre, et qu'on y récoltait du vin. Maintenant, les soins les plus assidus, une exposition au midi et complètement abritée des vents froids, des espaliers, suffisent à peine pour amener à maturité quelques grappes de raisin. Le pommier même menace de déserter les vergers, où jadis mûrissait la vigne.

Plusieurs anciennes familles du Vivarais ont conservé dans leurs titres de propriété des feuilles cadastrales qui remontent à l'année 1561. Ces feuilles indiquent l'existence de vignes productives dans des terrains élevés de six cents mètres au-dessus du niveau de la mer et où, maintenant, pas un seul raisin ne mûrit, même dans les expositions les plus favorables. Pour expliquer ce fait, il faut admettre qu'en Vivarais les étés étaient autrefois plus chauds que de nos jours.

Cette conséquence est confirmée, quant à la partie du même pays où la vigne est encore cultivée, par un document également démonstratif, mais d'une nature différente. Avant la Révolution, le plus grand nombre des rentes foncières en vin devaient être payées en vins de premier trait de la cuve, au 8 octobre. Au seizième siècle, date de ces stipulations, la vendange était donc terminée dans le Vivarais à la fin de septembre. On la fait maintenant du 8 au 20 octobre.

On lit dans l'histoire de Mâcon qu'en 1552 ou 1553 les Huguenots se retirèrent à Lancié, près de cette ville, et qu'ils y burent le vin muscat du pays. Le raisin muscat ne mûrit plus maintenant dans le Mâconnais à un degré qui permette d'en faire du vin.

Un certain nombre de végétaux, qui prospéraient plus au nord, ont battu en retraite depuis le moyen-âge. Le citronnier ne se trouve plus dans le Languedoc, où il vivait alors, ni l'oranger dans le Roussillon.

Il nous serait facile de multiplier considérablement ces exemples. Arago, qui les admet comme démonstratifs d'un changement de climat, attribue ce changement aux défrichements. «Le déboisement, la formation de larges clairières dans les forêts conservées, la disparition à peu près complète des eaux stagnantes, le défrichement de véritables steppes, dit-il, ont pour effet de rendre les étés moins chauds et les hivers moins froids; comme on le constate aux États-Unis.»

Cette cause a-t-elle agi à ce point en France et en Angleterre pour amener une modification réelle du climat? Nous ne partageons pas ici l'opinion de l'illustre astronome, car c'est surtout antérieurement au seizième siècle que les moines ont opéré les défrichements les plus considérables.

Nous avons sous les yeux trop de témoignages évidents en faveur du refroidissement de nos printemps et de nos étés pour ne pas l'admettre, témoignages si nombreux, en vérité, qu'ils pourraient faire l'objet d'un volume. Les météorologistes qui se refusent à admettre un fait aussi clair sont tout simplement des aveugles.

Mais quelle en est la cause? Cette cause pourrait bien être tout astronomique.

La Terre, en circulant autour du Soleil, ne décrit pas une circonférence, mais une ellipse dont l'astre du jour occupe un des foyers.

A l'une des extrémités de cette ellipse, elle est plus proche du Soleil qu'à l'autre, de 1/30, ou de 5 millions de kilomètres environ. Il en résulte que l'hémisphère terrestre exposé à l'astre radieux reçoit un quinzième plus de chaleur dans la première position que dans la seconde.

La Terre passe à la première position (au périhélie) le 1er janvier, et à la seconde (à l'aphélie) le 1er juillet. Les étés de nos hémisphères arrivent donc dans la section de l'orbite la plus éloignée du Soleil.

En l'an 1248 de notre ère, la Terre passait au périhélie le jour du solstice d'hiver, tandis que maintenant elle y passe onze jours plus tard. A cette époque, nos étés ont été les moins chauds qu'ils puissent être, puisqu'ils arrivaient au point de l'orbite le plus éloigné du Soleil, et nos hivers étaient aussi les moins froids qu'ils puissent être. Depuis cette époque, nos étés tendent à devenir plus chauds et nos hivers plus froids par cette cause, quant aux points extrêmes.

Mais, en raison même de cette ellipticité de l'orbite terrestre, le mouvement de notre planète le long de cette ellipse varie en raison du carré de la distance, précisément comme la lumière et la chaleur. La Terre marche moins vite en été, plus vite en hiver. Il en résulte que du 21 mars au 21 septembre, notre planète, restant plus longtemps exposée au Soleil que du 21 septembre au 21 mars, reçoit juste dans les deux moitiés de l'orbite la même quantité de chaleur. Le printemps et l'été réunis durent 186 jours 11 heures; l'automne et l'hiver 178 jours 19 heures.

Jusqu'en l'an 1248, la durée de l'été alla en augmentant. Depuis cette époque-là elle va en diminuant.

Ces deux causes se compensent exactement quant à la quantité de chaleur reçue du Soleil par la Terre dans la moitié de chaque année.

Mais est-ce seulement la quantité de chaleur reçue qui règle les températures? Nous pourrions poser ici la question d'Adhéinmar: N'est-ce pas plutôt la quantité de chaleur conservée?

Or, actuellement, notre pôle boréal a 4475 heures de jour et 4291 heures de nuit. La différence est de 184 heures. Cette différence d'illumination solaire de 184 heures de surcroît chaque année sur le rayonnement nocturne doit avoir pour conséquence de permettre au pôle nord, et à son hémisphère, de conserver plus de chaleur, de se refroidir moins que le pôle austral, en vertu de ce principe, que la chaleur augmente à mesure que les jours deviennent plus longs.

Si l'on admet cette conséquence, notre hémisphère boréal, qui a eu son maximum de durée de saison chaude (équinoxe de printemps à équinoxe d'automne) en l'année 1248, va en se refroidissant depuis cette époque. Le surcroît des heures d'illumination solaire diminue.

Il est possible que cet accroissement lent et graduel des heures de nuit ait une action, non point immédiatement directe sur nos thermomètres, mais sur les eaux superficielles qui constituent les courants de la mer et qui jouent un rôle considérable dans la distribution des températures. Les climats du globe ne sont pas du tout ce qu'ils seraient dans l'étendue de l'océan, qui recouvre près des trois quarts de la planète. Sans l'Atlantique, et surtout sans le gulf stream, Paris ne serait jamais devenu la capitale du monde: la Seine serait le Volga.

Quoi qu'il en soit, notre climat se refroidit depuis le treizième siècle, et la cause de ce refroidissement pourrait être celle que nous venons d'indiquer.

Il va sans dire que l'abaissement actuel et local de la température sur lequel nous avons appelé l'attention au début de cet article n'a rien de commun avec ce refroidissement séculaire. Autrement, nous n'en aurions pas pour longtemps! Nous avons vu qu'il se borne à l'Europe et ne sévit pas sur le nord. C'est une affaire de courants atmosphériques.

En dehors de cette variation séculaire, il y a des périodes assez bizarres et anormales de chaleur et de froid. Nous traversons en ce moment l'une des plus curieuses, et en même temps l'une des plus désagréables, que l'on ait observées depuis l'invention du thermomètre. Faisons des vœux pour voir bientôt cesser ce déplorable abaissement de température qui sévit sur l'Europe depuis quatre, cinq et six ans.

Camille Flammarion

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en amont de
la Birse.--Phot. Bulacher et Kling.

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN, SUR LA LIGNE DU JURA-BERNE. Le train
précipité dans la Birse, après la rupture du pont.--D'après les photographies de M. A.-J. Jungmann.

LA CATASTROPHE DE MŒNCHENSTEIN.--Vue prise en aval de la
Birse.--Phot. Muller.