CHARGE D'AME

Roman nouveau, par Mme JEANNE MAIRET

Illustrations d'ADRIEN MOREAU

Suite.--Voir nos numéros depuis le 13 Juin 1891.

Pendant que la jeunesse se promenait au jardin, les deux matrones devisaient au salon. Mme d'Ancel, tranquillisée par un dernier tour à la cuisine et à la salle à manger, était maintenant prête à recevoir ses invités. Elle s'entendait fort bien avec Mme Despois, et cependant il eût été difficile de voir deux personnes se ressemblant moins. La baronne était une contemplative, restée fort jeune de cœur, conservée pour ainsi dire par l'isolement. Elle avait arrêté sa montre au moment où son mari l'avait laissée seule; elle ne songeait plus à la remonter; elle ne vivait plus que dans le passé; son amour maternel, très vif et très tendre, n'avait même pas suffi à la remettre dans le courant du siècle.

Sa voisine, au contraire, résignée de bonne heure à ne pas connaître de bonheur parfait, s'était fait une philosophie à hauteur d'appui. Elle prétendait que les petites satisfactions de la vie, habilement cultivées, font un semblant de bonheur très acceptable, en somme; que réveiller des chagrins qui dorment est une sottise et que, rire étant le propre de l'homme, bien fol qui s'en prive, d'autant plus que le rire, selon elle, comprenait une foule de choses agréables, comme de bien manger, de s'entourer de luxe, de causer avec des gens d'esprit lorsque l'on a la chance d'en rencontrer, et, à défaut de gens d'esprit, savoir se contenter de personnes agréables et de bonne éducation. C'était dans cette dernière catégorie qu'elle rangeait Mme d'Ancel.

--Il me semble que votre fils s'humanise. Le voilà qui rit comme s'il n'avait jamais mis le nez dans les archives poudreuses des affaires étrangères.

--Dieu merci! vous vous souvenez, chère amie, que j'ai toujours prédit que Robert rajeunirait avec les années. Il était trop sérieux à vingt ans; ce n'était pas naturel. Et puis...

Mme d'Ancel grillait de raconter à la tante Rélie toutes ses espérances. Elle n'en ferait rien puisqu'elle avait promis le silence à Marthe, mais si Mme Despois voulait seulement deviner!... Il lui semblait, à elle, que la nouvelle attitude de Robert était cependant assez significative.

--Et puis, interrompit Mme Despois, il n'y a rien de tel que deux beaux yeux pour dissiper les brouillards de l'étude. Voyons, mon amie, ne prenez donc pas cet air effarouché. Vous savez bien, comme moi, que c'est depuis l'arrivée d'Edmée que Robert s'est détendu. S'il ne sait pas encore qu'il en est amoureux, je le sais, moi.

--Vous vous trompez, vous vous trompez, je vous assure, s'écria Mme d'Ancel suffoquée.

--Ta, ta, ta! Je ne me trompe que bien rarement en ces sortes de matières. Depuis que je ne suis plus que spectatrice, je tiens ma lorgnette bien nette, je regarde et je m'amuse énormément. Après tout, ma bonne amie, vous désiriez Mlle Levasseur comme belle-fille, de quoi vous plaignez-vous? Celle-ci est gentille. Je ne l'aime guère, mais enfin, je suis obligée de convenir qu'elle est gentille.

--Et, ajouta son amie qui commençait à se remettre de la secousse, vous seriez enchantée de vous en débarrasser en la mariant au plus vite.

--Dame, oui! Elle dérange mes habitudes, cette petite. Puis, tout, en ne l'aimant pas, j'ai peur d'être forcée de subir son charme. Je me raidis; il n'y a rien de fatigant comme cela.

--Alors, vous-même, dit la baronne dont l'égoïsme maternel se réveilla, qui, en un instant, envisagea la possibilité que son fils préférât la cadette à l'aînée--après tout, il n'y avait pas d'engagement pris--vous-même vous convenez du charme de cette petite?

--Si j'en conviens! Mais, en l'étudiant, j'en arrive à excuser presque mon beau-frère. La vieille légende des sirènes se continue à travers les siècles et se continuera jusqu'à la fin des temps. Edmée est l'image de sa mère, à l'exception des yeux qui lui viennent de son père. J'allais en cachette voir jouer la mère, une actrice comme on n'en voit plus: un naturel, un charme, une diction... enfin tout, elle avait tout pour elle, cette créature, excepté le cœur. Je retrouve dans la fille les mêmes intonations de voix, le même sourire qui illumine soudain le visage comme un rayon de soleil passant à travers un nuage. Regardez-la lorsqu'elle s'assied; nous prenons une chaise pour nous reposer tout bonnement, nos jupes s'en accommodent comme elles peuvent: la robe d'Edmée s'étale en plis harmonieux; quand elle cause, ses gestes sont arrondis, jamais d'angles, et cela tout naturellement. Écoutez-la parler: jamais elle ne bredouille, chaque syllabe a sa valeur, le son de sa voix est modulé avec un art tout à fait inconscient chez elle; du reste, l'élocution lui a été inculquée sans qu'elle s'en doutât, elle n'a eu qu'à écouter sa mère.

--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mère avait tout pour elle, excepté le cœur. Est-ce qu'en cela aussi Edmée lui ressemble?

--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est possible qu'elle en ait tout de même un peu. A la voir avec Marthe, on le jurerait. Il n'y a pas de câlineries, de caresses, de gentillesses, qu'elle ne prodigue à sa sœur; elle la suit partout, comme un enfant, elle cherche à l'aider dans l'administration de la maison, ce qui embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde à jouer avec les poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un mouvement extraordinaire et entraîne sa sœur même lorsqu'elle a l'air de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les châteaux pleins de monde, c'est très bien. Je l'attends au mois de novembre où elle sera réduite à notre société uniquement.

--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime sa sœur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.

--Si elle l'entraîne à Paris un mois ou deux plus tôt que d'habitude, je ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible; si elle croit devoir résister à un caprice de l'enfant, elle résistera, soyez-en sûre. Alors, nous verrons. Edmée me fait penser aux jolies soies souples et douces de ma broderie; ça s'enfile aisément, ça caresse les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans qu'on sache comment, il se forme un petit nœud imperceptible et la jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore produit de nœud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.

Le nœud se produisit avant la fin de la soirée.

Le dîner fut des plus gais. Une vingtaine d'invités, tous désireux de s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la table était décorée des plus jolies roses du jardin, et les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer l'air très doux de cette belle soirée d'été. Edmée oubliait un peu ses bonnes résolutions. De toute la jeunesse assemblée autour de la table, elle se sentait la reine incontestée; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les femmes, la plus admirée, la plus entourée, et la joie de son triomphe débordait un peu dans le son de son rire, dans l'éclat de ses yeux. Elle se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait à lui tourner complètement la tête. Robert, comme maître de maison, était placé entre deux femmes d'âge respectable, et jetait des regards envieux au coin où Edmée mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie. Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modérer l'allure un peu tapageuse de sa sœur; et du reste, comme tout le monde était un peu en joie ce soir-là, qu'on était à la campagne, entre voisins, il n'y avait pas trop à se formaliser de quelques rires perlés. Puis, elle était si jolie, sa petite Edmée, si jolie et si admirée! L'idée qu'elle eût pu un instant songer à être jalouse de cette nouvelle venue qui l'éclipsait si complètement ne traversa même pas son esprit. Elle était, au contraire, extrêmement fière de la beauté et du succès de sa petite sœur.

Après le dîner on alla prendre le café au jardin, chose rare au bord de la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edmée. Les jeunes gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce soir-là avait un éclat extraordinaire, on se voyait presque comme en plein jour, et la sœur aînée remarqua les joues un peu rouges, les yeux trop brillants de la cadette.

Tu as bien chaud, Edmée, mets donc cette dentelle autour de ton cou. Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?

--Je te l'ai passée, Marthe, toi ça ne te gêne jamais; moi, au bout d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi être un peu folle, c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois, hélas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas, capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.

--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.

--Est-ce que j'en serai? fit à son tour Robert, attiré par les deux sœurs, n'osant se demander s'il l'était plus par l'une que par l'autre.

--Je le crois bien, et le capitaine, et ces messieurs, tous. Songez, nous serons huit jeunes filles, il nous faut des cavaliers. D'abord, lundi, nous irons déjeuner à la Fontaine de Virginie, n'est-ce pas, Marthe?

--Très volontiers, ma mignonne.

--Puis, nous voulons jouer la comédie, c'est si amusant la comédie de société, à la campagne surtout, et tu sais le grand salon, avec le petit boudoir du fond, c'est fait exprès. Le capitaine joue très bien, et moi...

Edmée s'arrêta net. Sa sœur avait retiré son bras, et elle semblait très blanche sous la lumière de la lune.

--Pas cela, Edmée, pas cela, dit-elle d'une voix changée.

--Pourquoi? demanda la jeune fille avec passion, C'était la première fois qu'un de ses caprices se trouvait contrarié, et son joli visage en était tout bouleversé.

--La comédie de salon est une chose amusante sans doute pour les acteurs de rencontre, pour les actrices surtout; très ennuyeuse pour les autres, je t'assure.

--Puisque nous serons tous acteurs, tous les jeunes du moins. Les autres, ça ne compte pas.

--Chez moi, Edmée, les autres comptent, au contraire. Nous ne jouerons pas la comédie.

Ce fut dit d'un petit ton qui n'admettait pas de réplique. Chacun devinait que Marthe ne disait pas la raison véritable de son antipathie pour les choses de théâtre; Edmée comme les autres. Elle releva fièrement sa jolie tête, à l'expression devenue subitement dure, et dit négligemment:

--Comme tu voudras, naturellement! Monsieur d'Ancel, donnez-moi le bras, voulez-vous? Je voudrais admirer la vue du haut de la terrasse, on peut monter, n'est-ce pas? Venez donc, mesdemoiselles, je suis sûre qu'avec ce clair de lune la mer au loin doit être une merveille!

Marthe ne suivit pas les autres invités. Quelque chose dans la façon dont Edmée avait pris le bras de Robert l'avait subitement frappée.

Elle alla s'asseoir près de Mme d'Ancel. Celle-ci lui prit affectueusement la main. Au fond, elle lui demandait pardon, comme d'une infidélité, de sa conversation avec la tante Rélie.

--Vous n'êtes pas souffrante, Marthe? Voulez-vous que nous rentrions?

--Oh! non, on est bien ici.

--Alors?

--Alors, je suis un peu triste, voilà tout. Ne faites pas attention. C'est une bizarrerie de ma nature qui me fait songer à des choses pas très gaies lorsque, autour de moi, on rit un peu trop. Que voulez-vous, je n'ai plus dix-huit ans, moi. Comme dit Edmée, on n'a dix-huit ans que pendant douze mois. Les ai-je jamais eus? Je crains bien que non.

--Vous les aurez un peu tard, voilà tout. Comme Robert, vous rajeunirez à mesure que le temps passera.

--Peut-être! murmura la jeune fille. En effet, ce soir Robert est très jeune...

Et elle se mit à rêver un peu tristement.