VI
Pour aller à la «Fontaine de Virginie», on quitte la grand'route de Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes propriétés. A travers des grilles on aperçoit des jardins bien tenus, à faire honte à la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des châteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, à l'air reposé et prospère. Puis, à mi-côte, il faut prendre un chemin de traverse où les voitures ne s'aventurent guère. Ici, de temps à autre, par-dessus des toits de fermes ou des prairies où paissent les troupeaux, on aperçoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d'été, traversée de grandes ombres d'un bleu noir projetées par les nuages vagabonds. C'est un sentier très solitaire, très silencieux, où l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorités étranges. A mesure que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus épais, on ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau effarouché, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d'été. Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des hêtres centenaires, de toute beauté, s'élancent en pleine liberté. On traverse un ponceau jeté sur le ruisseau formé par la source, et l'on se trouve dans une clairière ombragée par d'autres hêtres aux troncs énormes, et environnée de toutes parts par la forêt. Au beau milieu, presque au pied du plus vénérable des arbres, jaillit une source d'eau vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se répand en une nappe claire et cristalline, un étang tout mignon, tout coquet. On ne saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y être heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab, de Titania et d'Obéron.
Marthe, pour faire plaisir à sa jeune sœur, avait, en cet endroit délicieux, organisé un véritable pique-nique. Il n'avait plus été question de comédie de salon, et, pour faire oublier cette légère contrariété, Marthe avait redoublé de tendresse et de gentillesse. Certes, Edmée ne boudait pas, c'eût été trop dire; mais, de temps à autre, un léger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit silence, un soupir à peine sensible, marquaient que cette jeune personne songeait à des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la première fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en était étonnée, froissée aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe était très bonne, elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre à ce qu'elle se mît tout à fait au-dessus des préjugés bourgeois de sa caste. Edmée, au contraire, dans le monde de sa mère, avait été élevée à regarder de haut tout les «préjugés bourgeois», et comme, dans cette petite tête, les idées étaient encore mal débrouillées, elle mettait sous cette rubrique plus de choses peut-être qu'il n'eût fallu. Elle se sentait pour certaines libertés, ou d'allures ou de conduite, des indulgences excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux à la tante Rélie. Devant Marthe, Edmée, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite science du monde; elle sentait que son aînée était bien plus réellement «jeune fille», au sens propre du mot, qu'elle ne l'était elle-même.
La plupart des invités de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique. Plusieurs jeunes filles avec leurs mères, entre autres deux Américaines très gaies, un peu folles, installées dans un vieux manoir presque au pied de la Côte-Boisée et qu'Edmée avait prises en amitié; un certain nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive souvent à la campagne, tout ce petit monde formait un groupe très agréable à voir. Les claires toilettes des femmes se détachaient en notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.
Le boute-entrain de la société était le capitaine Bertrand, arrivé au galop de Trouville. Son cheval, blanc d'écume, mené à fond de train, s'était effaré au moment de traverser le petit pont; le capitaine, voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forcé sa bête, qui se cabrait, à revenir sur ses pas, à traverser et retraverser le ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela à coups de cravache si impitoyablement administrés que le cheval, les yeux injectés de sang, tremblait visiblement.
--Je vous en prie, capitaine, épargnez cette pauvre bête, lui cria enfin Marthe indignée, croyez que ce spectacle est peu agréable, et vous nous avez assez prouvé que vous êtes bon cavalier.
--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous étiez chargée de conduire un régiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu endurcir votre trop bon cœur.
--Je sais pourtant me faire obéir à l'occasion, croyez-le.
--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une ironie souriante.
Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, très gai, très remuant, un peu envahissant même. Edmée le regardait faire avec une satisfaction évidente. Ce jour-là, l'équilibre que, savamment, elle maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catégorie--se trouva un peu dérangé en faveur du jeune officier.
Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement à cacher son admiration; il la dévorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un léger costume de batiste bleu tendre, très simple, mais qui allait à merveille à sa beauté blonde. Elle prenait des petites mines impayables de ménagère, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de façon à laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que les autres jeunes filles ouvraient d'énormes paniers apportés par avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le déjeuner--Edmée se chargeait de remplir les carafes à la source. Le capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait à y faire entrer elle-même l'eau pure, si fraîche que le cristal était tout de suite couvert d'une légère buée. Quelques pierres jetées au bon endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutînt? En bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle était donc jolie ainsi, toute à sa besogne, à demi agenouillée, l'air sérieux, tenant de la main droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance à la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide, leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme frémissait en disant presque bas:
--Voyez, mademoiselle Edmée, la source nous marie, c'est la divinité du lieu, et la volonté des dieux est sacrée.
--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edmée, nullement scandalisée, et les poètes disent que l'onde est perfide.
--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois...
--En chemin de fer, interrompit Edmée, vous savez, les sifflets, les «cinq minutes d'arrêt», la fumée qui salit et sent mauvais--tout cela n'est guère poétique.
--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le répéterai tant, ce «je vous adore», que vous finirez par le croire.
--Mais je le crois.
--Ah! et cela vous fâche?
--Nullement. Cela m'amuse.
Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre l'équilibre de la jeune fille, et, à cet équilibre-là, Edmée tenait beaucoup plus qu'à l'autre.
--Ah! mais... prenez garde! ma carafe était presque pleine. Maintenant, il faudra recommencer.
--Tant mieux...
--Edmée! lui cria sa sœur, prends garde, tu vas prendre un bain qui n'aurait rien d'agréable, je t'en réponds. Et puis, tu sais, nous t'attendons pour commencer.
--J'arrive! Voici ma dernière carafe remplie.
--Après le déjeuner, murmura l'amoureux, vous me permettrez de vous parler un peu à l'écart, là où il n'y aura pas de trouble-fête.
Edmée ne répondit pas, mais un vague sourire et un regard coulé sous ses longs cils et qui n'avait rien de courroucé satisfirent pleinement le galant capitaine.
Cette petite scène, qui n'avait guère duré plus de cinq minutes, avait été notée par des yeux aussi vigilants, pour le moins, que ceux de la sœur aînée. Tout en aidant miss Jessie Robinson à déballer le pâté monstre et le jambon, Robert d'Ancel avait surpris l'attitude du capitaine et les coquetteries d'Edmée.
--Savez-vous, monsieur d'Ancel, que vous me répondez, tout de travers? Je vous demande où nous devons placer le pâté, et vous dites: «dans l'eau»...
--Je croyais que vous parliez du champagne, mademoiselle, qu'il s'agit de rafraîchir.
--Vous voyez bien...
--C'est que, sans doute, vous m'avez tourné la tête.
--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.
Et un regard de la malicieuse Américaine désigna Edmée, qui à ce moment revenait de la source, sa carafe à la main. Robert se sentit rougir, et, furieux de cette faiblesse, rougit davantage, à en perdre contenance. Alors, on le croyait donc amoureux d'Edmée? Lui?... Mais il était le fiancé, ou à peu près, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret de cet engagement eût été si bien gardé. Il fut sur le point de tout dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille à oreille, et puis il n'osa pas. Il n'était pas seul en cause. Marthe désirait la liberté pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse. Sans doute, elle lui dirait bientôt de sa voix douce et froide qu'il était libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pensée, il fut pris d'une émotion violente, et cette émotion ressemblait terriblement à de la joie. Cependant il avait désiré ce mariage et, sans éprouver de passion véritable pour son amie d'enfance, il s'était senti attiré vers elle, il avait rendu justice à ses qualités de cœur et de tête. Alors?...
Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait être heureux pendant quelques heures, si cela se pouvait!
Une grande nappe étalée au pied du hêtre monstre, qui dominait toute la clairière et dont les racines énormes formaient un siège naturel, disparaissait maintenant sous le mélange bizarre de plats divers, depuis le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis à la diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetées pêle-mêle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant à ces gens du monde qui n'auraient certes pas toléré un domestique faisant son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaça n'importe comment, chacun à sa fantaisie; on était fort mal assis sur le gazon, il fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se mettre à genoux, c'était incommode et délicieux. Le soleil filtrait à peine ici ou là à travers la fouillée, mettant de tremblotantes taches d'or sur le gazon, réveillant l'eau de la source, s'accrochant à une chevelure de femme, à un pli de robe claire.
Le capitaine avait trouvé une place pour Edmée en face de sa sœur, mais Robert veillait.
--Mademoiselle Edmée, dit-il, Marthe vous a réservé un bout de son trône. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos sujets à toutes deux.
Edmée ne se fit pas prier. Un trône, qu'il fût fait d'une racine d'arbre ou de bois doré et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier à provisions et s'assit à côté de sa sœur. Elle passa le bras autour de la taille de Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et malicieux, se pressait tout contre la figure régulière mais un peu pâle et sérieuse de la jeune châtelaine. Edmée était toujours caressante et câline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des témoins. A côté d'elle, Marthe semblait presque froide; elle réservait ses caresses pour l'intimité.
M. Bertrand profita d'un moment où Robert allait chercher le champagne pour lui souffler rageusement:
--C'est pour me séparer d'elle que tu lui as offert la moitié du siège de sa sœur?
--C'est possible, répondit Robert avec beaucoup de calme. Tiens, porte donc cette bouteille-là; je me charge des autres.
--Tu te charges de beaucoup de choses, même de celles qui ne te regardent pas. Veux-tu que je te dise la vérité? Tu es jaloux, furieusement jaloux.
--Ah! ça, mon cher, ce n'est pas le moment de faire une scène; on nous regarde déjà. C'est moi qui t'ai présenté à ces jeunes filles, je suis un peu responsable de ta conduite; tu oublies un peu trop que tu n'es pas ici en garnison et que, dans notre monde, on ne fait pas la cour tambour battant.
--Si cette façon de faire la cour plaît, tandis que tes airs d'amoureux transi déplaisent?... Tu n'es ni le père ni le frère d'Edmée, que je sache.
--Finissons, Bertrand, n'est-ce pas? Mlle Levasseur est presque une enfant, elle ne sait pas à quel point tu es compromettant...
--Et tu te charges de le lui dire?
--A elle ou à sa sœur, oui, je ne m'en cache pas.
--C'est ce que nous verrons!
Il n'en put dire plus, car, en effet, la discussion rapide, presque à voix basse, avait été remarquée.
--Est-ce un duel qui se prépare? demanda en riant miss Robinson, ne sachant pas combien elle approchait de la vérité.
--En effet, mademoiselle, répondit Georges Bertrand, un duel à coups de verres de champagne. D'Ancel prétend qu'il a la tête plus solide que moi; les paris sont ouverts!
A partir de ce moment, on eût dit que le champagne produisait à l'avance son effet sur le jeune officier; sa gaieté un peu fébrile finit par gagner tout le monde, à l'exception de Marthe qui trouvait que le ton de la conversation était un peu trop monté.
Après le déjeuner, qui fut prolongé le plus possible, il y eut une détente. Les Américaines, infatigables, proposèrent des jeux, mais, décidément, il faisait trop chaud. On resta à l'ombre des grands arbres, causant à bâtons rompus, en attendant l'heure du retour. Quelques jeunes jeunes filles, parmi elles Edmée, s'éparpillèrent à la recherche de fleurs et de fougères. Robert, pris de remords, ne quittait pas sa fiancée, causait avec elle doucement, affectueusement, et la pauvre Marthe un instant crut qu'il lui revenait, qu'il avait été ébloui, mais que l'éblouissement était passé. Subitement, elle le vit tressaillir.
--Qu'y a-t-il?
--Votre sœur est-elle au milieu de ces jeunes filles là-bas? Vos yeux voient mieux que les miens.
--Non, certes, elle n'y est pas.
--Et Bertrand a disparu, lui aussi. J'aurais dû m'en douter.
--Pourquoi? que s'est-il passé?
--Marthe, c'est moi qui suis en faute. Je vous avais présenté Bertrand, je ne pouvais pas faire autrement, c'est un camarade, il s'est attaché à moi dans son désœuvrement de Trouville. J'aurais dû vous prévenir, cependant; c'est un garçon violent, peu scrupuleux, ce n'est pas du tout le mari qu'il faut à votre sœur.
--Soyez sans crainte, Edmée ne compte pas être sa femme; elle a pesé le pour et le contre, car, avec ses airs évaporés, elle a un sens pratique de la vie singulièrement développé. Elle ne se mariera qu'à bon escient. Le capitaine est militaire, il n'est pas très riche, et le nom--un nom quelconque--ne la tente nullement.
--Mais elle se laisse compromettre par lui! En ce moment, je gage que ses petites amies, là-bas, jasent sur son compte et savent très bien qu'elle a accordé un entretien à Bertrand.
Marthe se leva.
--Allons ensemble faire un tour; cela aura un air plus naturel que si vous alliez seul les interrompre. Ils ne peuvent pas être bien loin.
Marthe trouvait au fond que Robert prenait la chose bien à cœur, qu'il était très nerveux, très irrité. Ce fut en silence qu'elle le suivit.
Georges Bertrand, en effet, tout en offrant ses services aux jeunes filles, leur cueillant de grandes fougères, des branches de clématite, ou des traînées de lierre, avait insensiblement entraîné Edmée sous prétexte de violettes tardives qu'il prétendait avoir trouvées. Le taillis était fort épais en cet endroit, et le ruisseau y entretenait une fraîcheur délicieuse.
--Et vos violettes, où sont-elles?
--Plus loin, là où elles seront seules à nous entendre.
--Alors, dit Edmée souriant, très maîtresse d'elle-même, c'est un guet-apens?
--Non, c'est le rendez-vous que vous m'avez accordé.
--Mais, je ne vous ai rien accordé du tout, monsieur Bertrand!
--Vous croyez?... Alors vos yeux ont menti, voilà tout.
--Que vous ont dit mes yeux?
--Que vous vouliez bien m'écouter, que vous me saviez fou de vous et que cette folie, vous êtes prête à la partager...
--Alors, en effet, ils ont menti. Sachez, mon capitaine, que je ne ferai jamais de folie, que je suis une petite personne très raisonnable...
--Alors, si vous êtes une petite personne raisonnable, vous savez que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous marier de suite.
Un léger nuage passa sur le front de la jeune tille.
--Pourquoi? Je n'ai que dix-huit ans.
--Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que vous ne seriez pas longtemps heureuse avec votre sœur. Pour l'instant elle joue à la petite maman, vous êtes pour elle une poupée toute neuve et dont elle raffole. Cela ne durera pas. Vous sortez de deux mondes, non pas seulement différents, mais hostiles. Vous l'avez bien vu lorsque vous avez proposé de jouer la comédie. Mlle Levasseur craint que vous ne la jouiez trop bien, en fille de votre mère.
Edmée cassa net une branche, et, colère, rageuse, en déchiqueta les feuilles, mais elle ne dit rien.
--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais très suffisant. Votre sœur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne; croyez-vous qu'elle change sa façon de vivre pour vous faire plaisir, pour vous accompagner dans un monde où vous seriez acclamée reine, tandis qu'elle y serait négligée?
--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edmée un peu moqueuse.
--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme, à moi pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour vous arracher, de force s'il le faut, à ce monde si peu fait pour vous...
--Et à M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edmée.
--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme mon amour à moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a des moments où je vous tuerais plutôt que de vous voir à un autre.
--Voyons... le drame est bien démodé, songez donc.
--Au théâtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...
Edmée avait gardé jusqu'à présent son calme moqueur de petite Parisienne peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commençait à trouver cet amoureux un peu gênant; elle se demandait si les nombreux verres de champagne du déjeuner n'étaient pas pour quelque chose dans son exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injectés de sang, sa respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus son beau capitaine.
--Monsieur Bertrand, fit-elle non sans dignité, vous seriez très aimable de me reconduire auprès de mes amis; vous avez eu tort de m'entraîner si loin, j'ai eu tort de vous y suivre, mais je n'ai pas douté un instant que je me trouvais avec un homme d'honneur.
--Donnez-moi un peu d'espoir, Edmée--ayez pitié de moi. Je vous jure qu'il faut que vous soyez ma femme!...
Hors de lui, il lui saisit les mains et les couvrit de baisers. La jeune fille prit peur. Elle cria d'une voix haute et nette:
--Marthe! Marthe!...
--Voici, ma chérie--je te cherche depuis un quart-d'heure.
Edmée à l'instant recouvra sa présence d'esprit.
--C'est le capitaine qui prétendait avoir trouvé un banc de violettes, et nous avions si bien tourné et retourné dans ce fouillis, que nous ne savions comment nous en tirer. Maintenant, monsieur Bertrand, c'est ma sœur qui se chargera de me montrer le bon chemin--elle s'y entend mieux que vous...
Les deux jeunes filles s'éloignèrent tranquillement. Lorsqu'elles furent hors de vue, Georges Bertrand, d'une voix qui tremblait de colère, dit à son ancien camarade qui, silencieux, le regardait, résolu à s'expliquer une bonne fois avec lui:
--C'est, encore à toi que je dois ceci, n'est-ce pas?
--Parfaitement.
--J'en ai assez de ta surveillance!
--Cependant, il faudra bien que tu la subisses, à moins que--ce qui vaudrait mieux--tu ne t'abstiennes de quitter Trouville.
--Je comprends cela de ta part. Tu ne serais pas fâché de te débarrasser d'un rival dangereux.
--Tu te trompes, Bertrand, répondit Robert avec beaucoup de calme; je ne prétends nullement à la main de Mlle Edmée Levasseur.
Le capitaine éclata de rire, un rire au son très faux, très moqueur aussi.
--Et moi je te dis que tu en es amoureux fou. Si tu crois que je ne connais pas les symptômes de cette maladie-là!... Eh bien, non, mon cher, je ne pousserai pas la complaisance jusqu'à te laisser le champ libre. J'irai demain au château, et après demain, et tous les jours si cela me convient.
--Je saurai l'empêcher, dit Robert, dont le sang-froid commençait à céder.
--Et comment cela?
--En te faisant interdire la porte par Mlle Levasseur.
--Tu ne feras pas cela.
--Je le ferai...
Les deux hommes se regardaient les yeux dans les yeux; leur ancienne antipathie de nature tournait à la haine, et la haine, chez Bertrand, devenait vite une sorte de folie furieuse. Il voulut se jeter sur Robert, il l'aurait tué s'il avait pu, mais Robert veillait: il rejeta avec violence l'officier qui, non sans peine, garda son équilibre. La scène menaçait de tourner au pugilat. Robert, très vigoureux malgré sa vie sédentaire, saisit les mains de son adversaire.
--Écoute, si tu as encore une lueur de raison. Nous sommes ici à quelques pas seulement de toutes ces femmes qui, sûrement, ont entendu les éclats de ta voix. Je ne veux pas les mêler à notre querelle; je ne veux pas qu'un nom de jeune fille puisse être prononcé en cette affaire. Il est certain que nous ne pouvons en rester au point où nous sommes. Tu veux une affaire, un duel? J'avoue que la chose ne me déplairait pas. Mais il faut un prétexte plausible. Tu es joueur et mauvais joueur. J'irai bientôt, pas tout de suite, mais vers la fin de la semaine, à Trouville, nous ferons un piquet ensemble, après avoir fait semblant d'être, comme par le passé, bons camarades, après nous être montrés sur la plage à l'heure de la promenade; la querelle viendra facilement. Nous nous battrons, et sérieusement. Si tu me tues, eh bien, ce sera une solution comme une autre! Mais je ne t'épargnerai pas si j'ai l'avantage, je t'en préviens. Je te tuerai sans pitié, car je te hais bien.
--Et moi donc! Mais je suis tranquille quant à l'issue. Je suis de première force aux armes, et tu sais à peine tenir une épée. Au pistolet, je mets dans le blanc cinq fois sur six, et toi?
Robert haussa les épaules. A ce moment-là, il faisait bon marché de sa vie. Il avait enfin vu clair en lui-même. A la lueur de sa haine il avait compris qu'il aimait la sœur de celle à qui il avait donné sa foi, qu'il l'aimait follement, et qu'il était ainsi traître à la parole donnée. Marthe l'avait voulu libre: il avait refusé de se considérer comme tel; il était donc réellement parjure.
Le capitaine alla détacher son cheval et partit au galop, sans prendre congé des femmes groupées maintenant autour de la fontaine. Celles-ci, fort étonnées, un peu inquiètes de la querelle qu'elles devinaient, commentaient ce départ précipité. Robert leur fit les excuses de son ami, subitement indisposé. Personne ne crut à cette indisposition venue à la suite d'une altercation dont l'écho leur était parvenu, et la fin de la journée, commencée si gaiement, fut un peu languissante et triste.
On se rendit en bande jusqu'à la route où attendaient les voitures. Marthe, à un moment donné, se trouvant à côté de Robert, un peu loin des autres, dit rapidement:
--Que s'est-il passé?
--Mais rien du tout, ma chère Marthe. Je crois que Bertrand avait trop bien tenu son pari à propos du champagne; je lui ai fait honte; il m'en a voulu un moment. Mais c'est, au fond, un garçon assez raisonnable, quand on sait le prendre; il a compris que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de partir, et il est parti. Voilà.
Marthe, très absorbée et ne voulant pas paraître douter de cette version, à laquelle cependant elle ne croyait pas, ne répondit pas de suite. Elle avait vu, elle avait compris beaucoup de choses, pendant cette longue journée. Elle souffrait et se raidissait pour n'en rien laisser voir. Elle était surtout très lasse.
--Écoutez, Robert, dit-elle enfin, j'ai besoin de causer avec vous un peu longuement, à cœur ouvert. Jeudi il y a réunion chez les Américaines. Je m'arrangerai pour y envoyer Edmée avec ma tante. Trouvez-vous à trois heures et demie au carrefour de la croix. Là, nous ne serons pas dérangés.
--J'y serai, Marthe.
Lui aussi se sentait horriblement triste. La vie qu'il avait entrevue si belle et si bonne déviait lamentablement.
(A suivre.)
Jeanne Mairet.