JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Mon hôtelière, qui est Vosgienne, est enchantée d'apprendre qu'il est tombé dans son département plus de neige, depuis huit jours, qu'en aucun autre. Elle me montre un journal qu'on lui envoie de Gérardmer, deux fois par semaine, et où la chose est constatée et commentée fièrement. Ces gens sont flattés de ce qui leur arrive. Il y a plus de neige chez eux que chez ceux d'à côté; ils détiennent un record. Et l'on est toujours content de détenir un record, fût-ce celui du mauvais temps. Je ne sais plus qui me citait un jour ce mot d'un jardinier, à la campagne: «Nous avons eu cette semaine, monsieur, vingt-six degrés de froid. C'est gentil, pour un petit pays comme le nôtre?»

On a percé le Simplon! Grosse nouvelle, et voilà pour les philosophes de salon, de table d'hôte ou d'assommoir un beau thème de dissertation à exploiter. Car il n'est plus de sujet réservé, comme jadis, aux curiosités d'une élite, et mon coiffeur lui-même a des idées générales. Il m'a confié tout à l'heure son sentiment sur le percement du Simplon. Lecteur de feuilles socialistes et humanitaires, il approuve cette opération, se réjouit de tout ce qui tend à rapprocher les hommes, à mêler les unes aux autres les patries... Un vieux colonel suisse de mes amis fait la grimace et ce tunnel ne lui dit rien qui vaille. A tout hasard, il aurait mieux aimé qu'on trouât d'autres frontières que la sienne. J'entends des commerçants vanter le bienfait de cette entreprise et des fabricants s'alarmer des concurrences qu'elle facilitera. Tout le monde donne son avis. A un ingénieur qui proclamait hier le devoir d'aider les hommes et les choses à voyager vite, un vieux garçon, rentier paresseux et un peu «tolstoïsant», répondait: «Où est la nécessité de voyager vite? Nous ne souffrons que des besoins que notre imagination nous crée. Pascal conseillait aux hommes qui veulent être heureux de se tenir en repos dans leur chambre. Il avait bien raison!»

J'assiste à ces discussions sans rien dire et je pense que la question de savoir s'il était inutile ou nécessaire de percer le Simplon est bien l'une des plus vaines qu'on puisse examiner. On l'a percé parce qu'il fallait qu'on le perçât et parce que la vie marche suivant une loi dont nous ne sommes pas les maîtres: la loi de l'éternelle curiosité humaine, du besoin de continuellement savoir quelque chose de plus que ce qu'ont su les autres et de continuellement faire quelque chose de plus que ce qu'ils ont fait.

Et Tolstoï peut bien hausser les épaules; et mon colonel suisse aura beau maugréer; et mon fabricant ergoter... Cette fatalité nous conduit; et je vois très bien qui la symbolise: c'est ce petit homme tout noir, tout mouillé, qui, la main sur l'outil puissant, fit tomber la dernière pierre du grand tunnel, dans les ténèbres... Il est inconnu de tout le monde. C'est un gueux quelconque, dont ses chefs mêmes ignorent le nom. N'importe, il existe; il est une parcelle de cette masse anonyme dont l'effort travaille obscurément au perpétuel rajeunissement de notre vieille planète. Il est «la force qui va» et qu'aucun raisonnement n'empêchera d'aller. J'aurais voulu voir sa figure...

J'en verrai d'autres, dans trois semaines, qui seront des symboles aussi. Sur de fragiles chars fleuris, dans le tapage des fanfares, les «Reines» des lavoirs et des marchés défileront. Mi-Carême! Voilà deux ans que je les vis passer pour la première fois, souriantes et grelottantes sous la bise de mars; et ce spectacle m'avait ravie. Elles vont nous le redonner; et, depuis quinze jours, tout ce petit monde a la fièvre. On s'assemble; on vote; au marché Lenoir, au marché des Carmes, aux Halles, on élit les reines de demain--et la Reine des reines. On me dit qu'autrefois ces élections s'accomplissaient de façon discrète, à huis clos, dans quelque salle d'estaminet où se donnaient rendez-vous les électeurs de la Reine du quartier; mais cet électeur lui-même est devenu roi... et ne l'est pas qu'en temps de Mi-Carême. On le comble donc de politesses: on lui ouvre, s'il en exprime le désir, les portes de l'école ou de la mairie voisine, et c'est sous la présidence d'un conseiller municipal que le scrutin des marchés et des lavoirs y est dépouillé. Cette fête de famille a pris l'importance, à présent, d'une affaire publique.

Cependant, les petites reines ne conçoivent de leur victoire aucun orgueil. Elles symboliseront pour un jour, aux yeux des Parisiens, la beauté, la grâce de l'ouvrière de Paris, et, si ce grand honneur les trouble un peu, on ne s'en aperçoit guère: à peine descendues de leurs chars, elles ôteront leurs robes de reine, rendront au magasin des «accessoires» leurs diadèmes en carton doré, et se réinstalleront, modestes, un peu fatiguées, derrière l'éventaire ou le baquet. Et personne n'entendra plus parler d'elles, jamais. C'est une grande leçon de philosophie qu'elles nous donnent.

Leurs compagnes nous en donnent une autre, bien plus touchante encore, une leçon d'abnégation, dont peu d'entre nous seraient capables: il y a de jolies filles, dans ces défilés de Mi-Carême, et dont beaucoup, sans doute, ambitionnaient la gloire de cette royauté-là. On les a dédaignées. Nous autres bourgeoises, nous supporterions mal cette avanie, nous laisserions notre Reine triompher toute seule; nous la bouderions un peu en la débinant beaucoup; et l'idée de faire publiquement cortège à sa beauté ne nous viendrait pas une minute...

Ces femmes ont plus de générosité que nous. Vaincues, elles sourient à celles qu'on leur préféra: elles les escortent; elles composent volontairement autour de ces victorieuses un décor de fête; elles aident--femmes--au triomphe d'une femme! On ne réfléchit pas que cela est prodigieux.

...Rencontré tout à l'heure, rue des Ecoles, mon ami D... professeur au Collège de France. Il a sous le bras une serviette bourrée de livres et court à sa leçon.

--Où allez-vous? me dit-il.

--Je vais assister, à la Sorbonne, au cours de votre ami Gebhart, sur Machiavel. On a tant parlé de cet homme, depuis quinze jours, que je veux le connaître.

--Il est trop tard. L'amphithéâtre Turgot sera plein quand vous arriverez.

--Alors, lui dis-je, je vous suis. Et c'est à votre leçon que j'assisterai, mon cher maître.

Il s'est mis à rire.

--Il est trop tard aussi de ce côté-là, madame. Vingt minutes avant que j'arrive, mon amphithéâtre est bondé...

--Tous mes compliments.

--Ne me félicitez pas, dit-il. Nous sommes une dizaine, dans l'Université, dont les cours sont à la mode, on ne sait pourquoi, et autour desquels il est de tradition de s'écraser. Avez-vous remarqué ceci: deux brasseries sont ouvertes à côté l'une de l'autre, dans un carrefour: même aspect, même qualité de consommations, mêmes prix. Il y en a une où les tables sont toujours prises, où la foule semble attirer la foule; et une où personne ne veut entrer. Pourquoi? On ne sait pas. C'est le mystère absurde de la vogue; c'est «comme cela», parce que c'est comme cela.

--Cependant, dis-je, les hommes et les femmes qui vont vous applaudir au Collège de France savent ce qu'ils font. Ils ont une raison de vous préférer...

--Illusion, madame. Ils suivent un courant... Persuadez-vous bien que, sur dix personnes qui m'écoutent, il n'y en a pas cinq qui ne soient tout à fait indifférentes à ce que je leur dis. On vient à mon cours par snobisme ou pour tuer le temps; on y vient pour le plaisir de regarder des «images», des projections; on y vient pour se chauffer, pour occuper une heure entre deux rendez-vous; pour y dormir; on y vient pour suivre une femme...

Il me serra la main en riant, et s'éclipsa.

...Au bruit de l'orgue, entre deux haies de curieux, les jeunes mariés sortent de l'église. De longues files de voitures bordent, aux alentours, les trottoirs; des agents, des valets de pied vont et viennent, très affairés; de la nef à la rue un long tapis rouge se déploie; c'est un mariage «chic». Je me suis mêlée à la foule des badauds, et je regarde.

Elle est, sous la dentelle et le satin, une petite apparition blanche, délicieuse à regarder. Et son bras est posé sur celui d'un monsieur en redingote bleue, qui porte en outre un gilet de velours à fleurs, un pantalon de fantaisie, une cravate de soie claire que pique une grosse perle. Il paraît que c'est là le «dernier cri», depuis quelques années; on se marie, quand on est vraiment «du monde», en redingote. L'homme trouve bon que la jeune fille qu'il épouse se pare en son honneur d'un uniforme symbolique qu'une fois mariée elle ne portera plus jamais... lui, il endosse le vêtement de tous les jours, celui qu'il a mis hier ou remettra demain pour aller flâner à la Bourse ou déjeuner au club. Il a l'air de penser, ce jeune époux: «Le mariage est pour vous, mademoiselle, quelque chose de considérable; il n'est pour moi qu'une formalité sans importance. Une parure d'exception doit marquer aux yeux de tous la solennité de l'acte que vous accomplissez aujourd'hui; mais vous pensez bien que je ne vais pas, moi, me mettre en habit de cérémonie pour si peu.»

Il y a des modes qui ne sont que vilaines, ou ridicules; celle-ci est pire: j'y sens, comme femme, une petite pointe de «muflerie».
Sonia.