SI LE LOUVRE BRULAIT...
(Voir la gravure à la page précédente.)
Quel est l'artiste ou l'amateur d'art, sortant émerveillé, ravi encore d'une séance de travail, d'une visite d'étude au musée du Louvre,--quel est le flâneur pensif, jaloux de la gloire de son pays, fier du rayonnement qu'il jeta sur le monde, qui, traversant la majestueuse enfilade des cours autour desquelles une partie de l'histoire de la France, resplendissante tour à tour et tragique, est, pour ainsi dire, cristallisée dans la pierre, a pu songer sans effroi que tout cela, le palais admirable des Valois, des Bourbons, des Napoléon, les trésors d'art qui, désormais, y ont trouvé asile, pouvait quelque jour disparaître dans la plus désastreuse catastrophe qu'on puisse imaginer, dévoré par les flammes?
Pourtant, journellement, à toute heure, le palais des rois et des empereurs, avec les inestimables richesses qu'il recèle, somptueux écrin digne de tels joyaux, est exposé à ce lamentable sort. Car les deux ministères des finances et des colonies, installés sous le toit même du Louvre, avec leur armée de fonctionnaires grands et petits, parfaitement insouciants, pour la plupart, de ce noble voisinage; car, de plus, le personnel nombreux qui vit, mange, dort, habite, enfin, entre ces murs fameux, gardiens des musées, concierges, garçons, sont là comme la menace d'un redoutable et perpétuel danger.
Il est midi et demi, une heure: le moment à peu près où le feu éclata au Théâtre-Français. Le fourneau à gaz ou à pétrole sur lequel une ménagère soigneuse préparait le repas de son homme, ou--on ne sait exactement--la cheminée où flambait un luxueux feu de bois, dans le bureau momentanément abandonné par les expéditionnaires sitôt le chef parti déjeuner, a allumé l'incendie. La grenade, la rassurante grenade en évidence dans un coin du corridor a été impuissante à éteindre les flammes. Il n'est pas très sûr, même, que la femme du gardien ou le garçon de bureau affolé, stupide, ait pensé à en faire usage.
En un clin d'oeil, le feu a gagné, par les cloisons de bois du pavillon de Flore, par la vieille charpente des combles, les salles remplies de chefs-d'oeuvre.
Les pompiers sont vite arrivés sur les lieux, ceux de la Cité les premiers. Et l'on assiste au spectacle que nous avons reconstitué avec une précision photographique et qui répète, aux détails près, celui dont nous fûmes témoins le 8 mars 1900.
Aux murs, les hautes échelles de sauvetage sont dressées. Sur les toits, les pompiers sont apparus, tirant après eux les longues manches de cuir, brandissant des lances luisantes. Quelques-unes, tout naturellement, n'ont pas d'eau, l'incendie s'étant juste produit un après-dîner où, par hasard, les réservoirs manquaient de pression. Et, sur le terre-plein du Carrousel, on peut voir les conservateurs, atterrés, muets devant une si navrante catastrophe, depuis tant d'années prévue et annoncée, se tordant les mains, impuissants, des larmes dans les yeux.
Cependant, à l'intérieur, on a commencé le déménagement.
Il est des oeuvres qu'il ne fallait pas songer même à tenter de sauver, à cause de leurs dimensions. C'est ainsi que l'on devra abandonner au brasier les Noces de Cana.
Mais voici, aux bras mercenaires des gardiens, des soldats accourus à la rescousse, des déménageurs improvisés et maladroits qui vont, courent, se bousculent, déraisonnent, des pages sublimes et si précieuses que, lorsque les conservateurs et leurs restaurateurs faisaient mine, seulement, d'y toucher d'une main trop lourde, s'élevait un cri d'universelle réprobation.
Voici, passant par les fenêtres, descendus au bout de cordes mouillées, mal attachées, incertaines, les Pèlerins d'Emmaüs, de Rembrandt, que ne remplacerait jamais tout l'or des lointains Transvaals; voici la Kermesse, de Rubens, source de joie abondante et saine; le Charles 1er de Van Dyck que, jadis, la Dubarry avait conservé à la France; le pâle et hautain Richelieu de Philippe de Champagne, et cent autres merveilles pour chacune desquelles on aurait pu reprendre le mot de Paul de Saint-Victor sur la Vénus de Milo: «Si elle disparaissait, une lumière s'éteindrait sur le monde...»
Cauchemar, rêve, soit! Mais ce cauchemar, ce rêve peut être la réalité demain. Et l'on hésiterait, en ayant les moyens, à rendre impossible un pareil désastre?
Depuis dix ans, vingt ans, depuis que voisinent entre les mêmes murailles les chefs-d'oeuvre immortels et les fonctionnaires indifférents, on a signalé le péril. La question n'avait pas progressé d'un pas. Or, nous voici en présence d'un ministère nouveau qui semble bien décidé à en hâter la solution. M. Clémentel, ministre des colonies, ne demande pas mieux que d'abandonner le pavillon de Flore,--ce qui serait un premier et enviable résultat,--et l'un des actes du sous-secrétaire d'Etat aux beaux-arts, M. Dujardin-Beaumetz, le montre animé des meilleures intentions: à peine arrivé rue de Valois, il constituait une commission à laquelle il donnait mission d'aviser aux moyens de parer aux dangers incessants que courent les collections d'art du Louvre.
Dix projets différents ont été présentés: transfert des colonies dans les bâtiments du commissariat général de la défunte Exposition de 1900, qui seront peut-être enfin libres dans quelques mois; transfert au Palais-Royal, dans la partie occupée par l'administration des beaux-arts, qui émigrerait à son tour à la caserne de la rue de Bellechasse; construction d'un hôtel pour les colonies sur les terrains de la rue Oudinot où s'élève le noviciat des frères des écoles chrétiennes expulsés; nous en passons!... Le meilleur sera celui qui sauvera le plus vite le Louvre. Et nous serions heureux, pour notre part, si, en montrant d'une façon tangible les irréparables conséquences qu'aurait un sinistre comme celui qu'on peut prévoir, en mettant sous les yeux de ceux desquels dépend, sur ce point, notre tranquillité l'image même de ce que serait ce drame, nous avions stimulé un peu le zèle qu'on leur sait pour la bonne cause.
GUSTAVE BABIN.
L'échafaudage de l'église de la Trinité, à Paris.
--Photographie prise d'une fenêtre des
Ambulances parisiennes.