DEUX TABLEAUX D'ALBERT GUILLAUME
(Voir nos deux gravures hors texte.)
Au Salon de la Société nationale des Beaux-Arts, comme dans toutes les expositions auxquelles l'artiste, en ces derniers temps, a pris part, la foule se presse, amusée, devant la série des envois de M. Albert Guillaume.
La verve aimable et bonne enfant, la spirituelle observation que dénotent ces toiles si alertement enlevées justifient le succès qu'elles rencontrent. Si jamais, un beau jour, quelqu'un entreprenait de disserter sur les petits ridicules de ce temps, il pourrait recueillir, dans l'oeuvre de M. Albert Guillaume, des traits utiles à son sujet. Il ne saurait rêver, pour son étude, de meilleures illustrations que ces scènes entrevues et notées par le peintre, le sourire aux lèvres, au hasard de ses pérégrinations à travers le monde parisien.
Par exemple, l'artiste a rapporté de quelque bal élégant les deux toiles dont nous publions dans ce numéro de belles reproductions hors texte.
Pendant le cotillon, tandis que, dans le salon voisin, les couples valsaient grisés de mouvement, de lumière et de bruit, il profitait, pour prendre un croquis et des notes, du sommeil résigné d'un bon gros jeune homme, condamné par persuasion aux travaux forcés de la mode et du monde, et qui, moins infatigable, moins entraîné qu'il ne voudrait le paraître, s'étant livré tout le jour aux sports obligatoires, s'oublie en un long somme, vers les trois heures du matin, sur un confortable divan, proche l'entassement des accessoires; ou bien encore il suivait goguenard, dans ce coin quasi désert d'un boudoir retiré, le manège de cette petite caillette évaporée consultant--heureux prétexte à conversation un peu plus intime, à confidences, à confession--l'auteur à la mode, le romancier d'aujourd'hui et de demain, condescendant et intéressé, sur un grave problème sentimental. Et il fixait, dans Psychologie, le souvenir du bon moment qu'il avait passé à les observer.
Tout cela sans méchanceté, sans amertume, avec un peu d'ironie, de malice tout au plus, si bien que même ses modèles, à moins qu'ils n'aient vraiment bien mauvais caractère, n'en sauraient garder nulle rancune à leur peintre.
SCÈNE DU DEUXIÈME ACTE DU «DUEL».
--La duchesse de Chailles (Mme Bartet) chez l'abbé Daniel (M. Le Bargy)
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M. Henri Lavedan «LE DUEL» M. Henri Lavedan et la Comédie-Française ont eu lundi une soirée triomphale, avec une oeuvre noble et belle, fortement conçue, savamment construite et savoureusement écrite, mise à la scène et jouée avec une magistrale perfection. Le Duel est une pièce à quatre personnages. Deux sont des prêtres. |
Photographies Mathieu-Deroche. Mgr Bolène (M. Paul Mounet). |
Et voici le plus sûr témoignage de la hauteur de pensée et de l'art admirable de M. Henri Lavedan: pas un instant, dans cette pièce où deux soutanes sont presque continuellement en scène, dont le sujet est une âpre lutte entre l'esprit chrétien et l'esprit athée, le spectateur n'a même la crainte d'une allusion aux faits d'actualité, aux conflits brûlants de l'Église et du pouvoir civil. Le meilleur catholique, le plus intolérant anticlérical, assisteront aux trois actes du Duel sans qu'une réplique, un mot les irrite ou les froisse. Non pas que l'auteur eût éludé les difficultés de son sujet: il les a ignorées; il s'est tenu plus haut qu'elles. La critique a comparé déjà le Duel à Polyeucte: Polyeucte serait plus dangereux peut-être à représenter aujourd'hui.
Il convient d'ajouter que M. Le Bargy (l'abbé Daniel) et M. Paul Mounet (Mgr Bolène) ont su créer deux figures saisissantes, inoubliables, d'une grandeur et d'un relief étonnants. Nos photographies donnent du moins une idée de l'aspect physique, de la physionomie, qu'ils ont prêtés au jeune vicaire et au vieil évêque. Portés avec cette noblesse, les habits de prêtre peuvent paraître sur les planches d'un théâtre: ils n'y sauraient choquer personne.
Ce n'est pas l'habitude de l'Illustration d'analyser les oeuvres dramatiques: elle a le privilège de les publier.
Nous publierons le Duel dans le numéro du 13 mai. Les dépôts à faire à l'étranger, indispensables pour une oeuvre qui sera jouée dans toutes les grandes villes des deux mondes, nous imposent ce délai.
Nous offrirons à nos lecteurs cette belle primeur littéraire entre deux autres l'Armature, de M. Brieux, d'après le célèbre roman de M. Paul Hervieu, dont la première représentation, au théâtre du Vaudeville, a été le second événement littéraire de cette semaine particulièrement heureuse--et Monsieur Piégois, la charmante comédie de M. Alfred Capus.