JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
Je n'ai pas osé aborder encore l'exhibition de la «Nationale», au Grand Palais; après tant d'expositions de tableaux de toutes écoles et de tous formats dont ces six mois d'hiver furent remplis, j'éprouve, à la veille de ce dernier effort, un besoin de repos; je voudrais essayer d'oublier tout ce que j'ai vu et ne point m'aventurer au milieu de ces deux mille toiles avec des yeux trop fatigués... Et je suis allée, en attendant, flâner devant les quinze ou vingt cadres d'un Salon bien modeste et qui n'est ouvert que pour quelques jours: c'est une exposition où des architectes ont réuni les esquisses d'un Palais-Royal transformé.
Faire revivre le Palais-Royal! Je vois que ce rêve hante beaucoup d'imaginations parisiennes, et je me rappelle les beaux récits, que me faisait mon parrain, d'une époque glorieuse et que je n'ai point connue, où le Palais-Royal était un rendez-vous de «fête» parisienne et d'honnêtes distractions aussi. Ses restaurants étaient les plus fréquentés de Paris; son théâtre était celui où l'étranger et le provincial devaient être allés rire, et cela faisait partie du rite de la Vie joyeuse. Une foule élégante affluait aux magasins des joailliers dont les étalages répandaient une splendeur de luxe, le soir, sous ses arcades illuminées; et le dimanche après midi c'était une jolie affluence encore: celle des familles bourgeoises, des enfants dont les jeux faisaient un accompagnement de joie bruyante aux orchestres militaires qu'un auditoire «mondain» applaudissait. C'était le temps où «Monsieur, Madame et Bébé» fréquentaient encore les beaux jardins du centre de la ville, où des projets de mariages s'ébauchaient autour du canon du Palais-Royal et sous les marronniers des Tuileries. Rendez-vous de famille... Les familles se sont dispersées dans la direction de l'Étoile et du Bois, et la mode n'est plus de venir écouter, le dimanche, la musique militaire. On abandonne ce plaisir aux très petites gens. Et, tout doucement, le Palais-Royal s'est vidé. Ses joailliers ont pris le chemin de la rue Royale, les boutiques y sont à louer, presque toutes, et l'on n'entend plus, sous les arbres, que des piaillements de moineaux qui ignorent la mode et sont, eux, restés fidèles aux habitudes de leurs parents.
Fera-t-on revivre le Palais-Royal? Je pose la question à mon parrain, qui fait une moue incrédule, évoque (avec un peu d'exagération, peut-être?) les charmes du Paris qui n'est plus, et conclut que tout cela «ne le rajeunit point».
La décoration de Mme Adelina Patti ne la rajeunira pas non plus. J'entends dire que cette cantatrice, aujourd'hui châtelaine vénérable et retirée dans le pays de Galles, enthousiasma, il y a un peu plus de trente ans, les Parisiens, et que c'est pour cela qu'on la décore. On la remercie--rien n'est plus juste--des satisfactions qu'elle a données à nos parents; et cette croix d'honneur me fait un peu penser à celles dont je vois le gouvernement de ce pays récompenser, de temps en temps, la vaillance de braves gens qui se sont bien battus à Saint-Privat... ou en Crimée.
Je reconnais cependant qu'à l'égard des femmes de théâtre, ces lenteurs ont une excuse. Une femme de théâtre est exposée à bien des aventures; et si puissant que soit son génie de comédienne ou sa virtuosité de cantatrice, il est rare que ce génie ou cette virtuosité suffisent à la préserver (comment dire cela?) d'accidents inséparables de sa condition. Car elle est femme; elle est faible; mal défendue contre les embûches qui la guettent, et d'autant plus accessible aux tentations que le Diable est là--compagnon de la Gloire--qui les multiplie autour d'elle... Alors il a peur, le gouvernement; il craint qu'en ces accidents le prestige du ruban rouge ne se trouve entamé un peu; et il préfère attendre... (comment dire cela encore?) il préfère attendre que sa candidate ait atteint l'heureux moment de la vie à partir duquel le danger de certaines défaillances s'abolit de lui-même...
Et voilà pourquoi, sans doute, les femmes de théâtre doivent être décorées un peu trop tard, si on ne veut pas s'exposer à ce qu'elles l'aient été un peu trop tôt.
Avec ou sans décoration, Mme Adelina Patti aura connu la plus belle joie que puisse souhaiter une virtuose: celle d'être allée jusqu'au bout du rêve d'art qu'elle avait fait.
Notre pauvre Mimi Pinson n'aura pas eu cette chance-là. Elle avait cependant, elle, une ambition plus modeste; elle ne songeait pas à la gloire; elle ne demandait qu'à continuer l'apprentissage des jolies choses que M. Gustave Charpentier rêva de lui enseigner; et voilà, faute de ressources, le Conservatoire de Mimi Pinson licencié. Finies les leçons de chant et de menuet, de harpe et de diction, d'orgue et de piano--d'escrime même!--Car tout cela s'enseignait au Conservatoire de Mimi Pinson. Peut-être même y enseignait-on trop de choses, et j'ai peur qu'en cette affaire M. Gustave Charpentier n'ait été dupe de trop de générosité d'âme, et d'un rêve trop haut.
Il avait voulu, disent ses amis, mettre «de l'idéal» dans l'âme de l'ouvrière de Paris; la consoler, par d'honnêtes plaisirs, des tristesses, des monotonies du labeur quotidien. Mais à force de «consoler» trop ingénieusement, trop savamment Mimi Pinson des petites misères de son état, ne pouvait-il arriver qu'il lui en inspirât le dégoût; et n'existe-t-il pas d'autres plaisirs--plus simples que l'étude de l'orgue et de la harpe, moins scabreux que celle de la déclamation--et cependant capables d'amuser «proprement» une ouvrière que l'atelier fatigue, et de mettre, à moins de frais, dans sa vie, «un peu d'idéal»?
Je ne sais: ces modistes escrimeuses, ces couturières harpistes, ces brodeuses qui apprennent la pavane et jouent Rodogune, m'inquiètent... On peut vouloir améliorer sa vie; mais mépriser sa vie est une condition mauvaise de bonheur, et je serais bien surprise que, du haut du petit nuage où la fantaisie d'un artiste généreux les invitait, aux heures de loisir, à se jucher, ces modistes, ces brodeuses, ces couturières émancipées n'aient pas surpris en elles, quelquefois, une vague mélancolie: l'ennui de ne plus aimer le métier qui les nourrit.
Je viens de voir des gens qui ont l'air d'aimer furieusement celui qu'ils font! Je suis allée me promener, au boulevard Richard-Lenoir, le long des pauvres baraques où se sont ouvertes, dimanche, la foire à la ferraille et la foire aux jambons.
Est-ce le printemps qui les met en joie ou sont-ce nos curiosités qui déchaînent ainsi leur verve? Je ne soupçonnais pas qu'on pût exercer avec tant de bonne humeur des métiers où la fantaisie tient si peu de place. La foire à la ferraille a de spirituels «bonimenteurs» qui savent attirer la foule et l'intéresser à la vue des pauvres choses qu'ils exhibent. J'ai beaucoup voyagé; mais c'est en France seulement que j'ai rencontré, sur les places publiques, cette figure étonnante du camelot philosophe, ironiste, homme d'esprit sans grossièreté, capable même d'une espèce d'originalité dans l'expression,--avec des surprises d'images, des trouvailles de mots qui amusent. La foire aux jambons présente une physionomie différente: c'est ici la province qui s'étale et vocifère, parmi les étalages si pittoresques de viandes fraîches et fumées, de saucissons, de hures, de hachis. Tous les types, tous les accents, tous les patois se confondent en cette cohue. Autour des produits amoncelés en tas, suspendus en guirlandes au fronton de la baraque, la femme s'agite, découpe, empaquette; l'homme bonimente, lui aussi, mais simplement,--un bout de charcuterie piqué au bout de la lame qu'il tend au passant, l'air joyeux; «Goûtez-donc, monsieur; goûtez, madame...» Et il y a au fond de l'étroite boutique quelques bouteilles de vin «de pays» dont on arrose le rond de saucisson offert au passage, quand c'est un compatriote qui l'a cueilli. Bienfaisante province! c'est elle qui faisait, il y a quinze jours, défiler chez nous le triomphant cortège de ses animaux gras; c'est elle encore qui nous prodigue aujourd'hui le luxe pantagruélique de ses charcuteries. Elle semble nous dire: «Voici Pâques. Venez donc chez nous... vous y trouverez de la gaieté, la vie facile, un tas de bonnes choses à manger, qu'ignorent vos expositions culinaires. Vos cuisiniers, à vous, sont des chimistes. Venez vous reposer de cette chimie auprès de nos cuisinières...»
Je suivrai ce conseil; j'irai me reposer en province quelques jours. Ces vacances de Pâques ont un charme exquis; elles nous font goûter la douceur du printemps qui commence; elles interrompent d'une façon délicieusement reposante la monotonie ou la fatigue des labeurs qu'il faudra recommencer demain; et on les aime justement parce qu'elles sont courtes, trop courtes pour qu'on ait le temps de se rassasier du plaisir qu'elles donnent.
Les vacances de Pâques, ce n'est pas le «dessert» complet que les grandes vacances nous promettent; c'est le sorbet rafraîchissant qui coupe en deux le menu trop chargé des corvées mondaines de l'hiver et vous remet en appétit pour trois mois...
SONIA