LA MAISON DES ENFANTS

Francisque Sarcey a raconté les déboires d'un de ses amis, professeur et père de sept enfants, gais, bien portants, qui lui faisaient donner son congé des appartements successifs occupés par lui et sa famille. Il en était arrivé, ce malheureux universitaire, à n'avouer que trois fillettes à l'engagement de location. Des amis recueillaient provisoirement ses garçons. Il les reprenait quelques jours après l'emménagement et les introduisait en contrebande. Pour plus de précaution, il n'emmenait d'abord promener que trois enfants ensemble. Mais un jour, le concierge s'écriait:

--Ah! par exemple! je croyais que vous n'aviez que des filles?

Et la petite malice était découverte.

1. L'architecte a pensé aux petits: l'escalier à double rampe.--2. Ce qu'on voit des terrasses: la causette aux balcons.

«Croissez et multipliez!»

D'autres parents entraient par surprise leurs bébés entre deux matelas; ils les tenaient à la chambre une quinzaine de jours et ne les descendaient ensuite que sur le bras. Et, si M. Cordon se fâchait, la mère, ingénument, lui répondait: «Eh bien, oui, nous n'en avons déclaré que quatre! Les autres ne marchent pas. Nous les portons. C'est comme en omnibus! Ils ne comptent pas. «Puis, lorsque les enfants grandissaient ou que de nouveaux bébés venaient accroître la famille, le propriétaire renvoyait le clan trop nombreux.

M. Piot a-t-il songé à l'ironie de son: «Croissez et multipliez» dans une ville comme Paris où les usages, les moeurs et la volonté des propriétaires se dressent en menaçant les existences des petits enfants pauvres--c'est la généralité des familles nombreuses--et les obligent à exister, à croître, à grandir ou à mourir dans les taudis, ou dans cette «Cité aux gosses» qu'a si vigoureusement décrite M. Léon Frapié?... Des gens de bonne volonté se sont heureusement trouvés, qui ont voulu donner une leçon à l'égoïsme, et montrer, dès maintenant, une réalisation du Paris futur, du Paris assaini et délivré des cloaques, des épidémies, des misères physiologiques inséparables des logis pourris d'à présent.

Sous l'inspiration féconde du docteur Broca, de M. Gompel, président de l'«Abri», cette oeuvre qui offre un toit aux expulsés et aux vagabonds, de MM. Bloch, industriel. Vert, maire du XXe arrondissement, de Mme Chavarne et M. Poulet, d'autres personnes encore, généreuses et bienfaisantes, la Société des logements pour familles nombreuses fut créée. Bientôt, en façade de la rue du Télégraphe, s'érigea, blanche, joyeuse, énorme avec ses trois corps de bâtiments, une nouvelle «Cité des gosses», mais une cité heureuse, ensoleillée, balayée d'air pur, là-haut, sur la butte de Ménilmontant.

Cette maison modèle, édifiée par M. Debrie, architecte, comprend soixante-douze logements, d'un loyer de 200 à 400 francs maximum, desservis par trois escaliers à double, rampe, car on a songé aux petites mains qui ont besoin d'appui, et, dès le seuil, la maison se montre accueillante, prévenante aux enfants, faite pour eux, enfin. Invariablement, chacun des appartements se compose d'une cuisine-salle à manger où le fourneau est placé dans un angle dallé, le reste de la pièce étant parqueté; d'une chambre pour les parents et de deux chambres à coucher, une pour les garçons et une pour les filles.

1. Sur les terrasses. 2. Rondes dans la cour

Au moyen d'une bouche ouverte dans le mur, le poêle de la cuisine répand sa chaleur dans les chambres. Tous les logements, largement éclairés de baies, doubles des fenêtres ordinaires, possèdent chacun un balcon profond où s'accrochent une boîte à linge et un garde-manger.

L'oeuvre de M. le docteur Broca et de M. Debrie sera parfaite le jour où leur société pourra acquérir les terrains intermédiaires entre la rue du Télégraphe et la rue Pelleport, sur laquelle une seconde maison sera construite, tandis qu'au centre on réservera un jardin spacieux. Telle qu'elle se présente, elle mérite déjà des éloges sans restriction.

Nous l'avons visitée un dimanche. Aussitôt dans la cour, la présence de notre photographe attire autour de nous la volée d'une centaine de gamins de toutes tailles et de toutes couleurs: des blonds, des bruns, des châtains, des rouges, coiffés de polos, de bérets, de bonnets et même de casquettes d'écoliers à filets d'or et petits insignes! Dans un coin, des fillettes forment une double ronde. Une impression de prospérité, d'ordre, de vie heureuse se dégage de l'apparent désordre de cette foule enfantine.

Nous montons les sept étages qui conduisent à la terrasse de cette maison. De là nous plongeons dans la cour centrale.

Accrochés à tous les étages, les balcons regorgent d'un petit monde en cage derrière les barreaux, pépiant comme un peuple de moineaux. Aux larges fenêtres, des papas et des mamans entourés de cinq, six, sept, huit enfants, se chauffent au bon soleil et les conversations échangées témoignent de la bonne entente qui règne entre ces braves gens.

Une heure. On déjeune seulement.

Nous pénétrons chez M. S...: c'est un intérieur modèle dans une maison modèle. Le père et la mère président au repas de leurs sept enfants. Le père gagne trois cents francs par mois, et cependant on ne peut boire de vin, on doit se priver de toute douceur. Dix francs par jour pour neuf personnes, à Paris, c'est peu! Pourtant nous avons là, sous les veux, un des meilleurs exemples de gaieté courageuse, car l'on sait rire encore dans cet appartement au mobilier coquet. Et la plupart des logements de cette cité curieuse offrent le même réconfortant spectacle...
Charles Géniaux.

Deux familles modèles: le repas d'une heure.

UNE MUTINERIE D'ÉTUDIANTS ALLEMANDS

Charlottenbourg. Phot. Berliner Ill. Ges.

Partout, la jeunesse scolaire est sujette à des accès plus ou moins aigus d'une fièvre spéciale qu'on pourrait appeler la fièvre de l'indépendance; l'Allemagne elle-même, ce pays de discipline, ne jouit point à cet égard d'un privilège d'exception. C'est ainsi que, dernièrement, une mutinerie éclatait à l'École polytechnique de Charlottenbourg, l'importante cité industrielle qui confine à Berlin comme un vaste faubourg. Depuis quelque temps, les rapports étaient tendus entre la direction de l'École et le comité de l'Association des étudiants auquel on concédait, pour ses réunions, l'usage d'une certaine salle de l'établissement. Le retrait de cette faveur fut décidé; mais, le comité n'ayant tenu aucun compte des avertissements du proviseur, la salle dut être fermée par ordre supérieur: d'où grande irritation et protestations tumultueuses des étudiants. Ceux-ci, au nombre de plusieurs centaines, se formèrent en colonne, puis parcoururent la ville, arborant les divers attributs de leurs études, chantant à tue-tête et conspuant avec véhémence les autorités responsables. En somme, une de ces manifestations bruyantes où l'indignation des protestataires ne va pas sans une gaieté toute juvénile.