"FLYING FOX", L'ÉTALON D'UN MILLION

"Flying Fox" cabré.

L'Illustration ne consacra jamais que de rares vignettes ou entrefilets au sport hippique. Toutefois, un fait sans précédent intervient, qui constitue aujourd'hui une actualité d'intérêt universel. Un cheval anglais, gagnant de plus d'un million sur le turf, fut, en 1900, acheté pour un million par un éleveur français. Depuis août 1903, c'est-à-dire en vingt et un mois, les premiers produits de cet étalon rapportèrent près de deux millions d'argent public à leur propriétaire. Celui-ci, à la veille des grandes épreuves classiques, possède les trois meilleurs poulains qui soient en France et peut-être en Angleterre: un trio d'invaincus. Avec un d'entre eux, Jardy, il s'apprête à disputer mercredi en Angleterre le Derby d'Epsom et a chance d'y renouveler, à quarante ans d'intervalle, l'exploit, resté unique, de Gladiateur. Ces considérations suffisent pour intéresser tous nos lecteurs à l'article qui suit:

Quand, le 7 mars 1900, fut dispersée aux enchères publiques l'écurie du duc de Westminster décédé, la présence de Flying Fox, le héros de la dernière saison sportive, constituait l'attrait sensationnel de la vente. Il venait de réussir, en une seule année (1899), un sextuple event inaccompli avant lui: Deux mille Guinées, Derby d'Epsom, Saint-Léger, Eclipse Stakes, Princess of Wales Stakes, Jockey Club Stakes, les six prix les plus richement dotés d'Angleterre. Au total, avec d'autres victoires moindres, 1.012.125 francs. Flying Fox--«le renard volant» --portait en ses veines les plus nobles courants de sang. En remontant dans son ascendance paternelle directe, on ne trouvait que des «racers» illustres: Orme, son père, l'invincible Ormonde, puis, sans discontinuité de gloire, Bend'Or, Doncaster, Stockwell, The Baron, Irish Birdcatcher!... Cet héritier de tant de glorieux reproducteurs ne pouvait devenir lui-même qu'un grand chef de race. A quel prix monterait-il?.. M. Edmond Blanc résolut de se porter acquéreur.

Une ruade de "Flying Fox". Photographies Tresca.

Gouvernant. Caïus. Adam.
Val-d'Or. Jardy. Génial.
Un lot de pur sang qui vaut environ trois millions de francs.

Depuis vingt-cinq ans, M. Blanc s'occupait avec passion d'élevage et de courses. Déjà, il avait acheté aux Anglais deux reproducteurs de marque. Energy, payé 150.000 francs, était mort après trois saisons de monte, lui donnant une belle lignée: Révérend (père de Caïus), Gouverneur, Rueil, Lagrange, etc., Winkfleld's Pride, acheté plus tard 160.000 francs, lui réservait Quo Vadis, qui devait avoir la chance de gagner le Grand Prix sur meilleurs que lui. Mais M. Edmond Blanc ambitionnait la possession d'un étalon tel que ses produits puissent, de façon certaine et définitive, assurer à la casaque orange une constante suprématie sur le turf français. Cet étalon prestigieux, n'était-ce pas Flying Fox?... Au premier rang des compétiteurs, près de M. Edmond Blanc, figurait le prince de Galles, devenu depuis Edouard VII. Lui aussi, il convoitait Flying Fox pour son haras de Sandringham. Les enchères montèrent: 800.000! 850.000! 900.000! A 900.000, le prince de Galles se tourna vers son entraîneur Porter:

--C'est trop cher maintenant! murmura-t-il.

--Non, Altesse, pas trop cher encore! souffla Porter qui connaissait la vraie valeur du jeune crack.

Malgré cet avis discret, le futur roi d'Angleterre ne persévéra point. M. Blanc, plus tenace, surenchérit contre M. Jahan et l'éleveur américain M. Withney, jusqu'à 984.370 francs, prix auquel lui fut adjugé Flying Fox.

M. Edmond Blanc sur son poney. Les écuries de La Fouineuse.

Lecteur. Saint-Michel. Jardy. Val-d'Or. Adam.
Les cracks de la génération de 1902 quand ils étaient poulains d'un an.--Photographies Tresca.

Plus d'un million avec les frais!... C'était un record!...

L'événement fit sensation dans le monde entier. Que donnerait cette audacieuse acquisition?... Les détracteurs évoquaient tout bas les grands chevaux qui furent de médiocres étalons: Gladiateur, Boïard, Salvator, et même Ormonde, duquel ne naquirent qu'Orme et le terne Goldfinck. M. Edmond Blanc gardait la foi.

Les résultats dépassèrent les prévisions des plus optimistes. Installé en sultan au haras de Jardy, Flying Fox donna dans sa première année de monte huit produits dont cinq seulement coururent et rapportent aujourd'hui 1315.000 francs à leur propriétaire. Le million de Flying Fox est déjà remboursé par eux et M. Edmond Blanc a pu, sans risque, supprimer la prime annuelle de 50.000 francs qu'il payait à une compagnie d'assurances pour le précieux étalon.

Parmi ces vainqueurs de la première génération, Ajax s'attribua la part du lion: 654.925 francs. Ajax était une réédition de Flying Fox. Ses cinq sorties furent cinq victoires sensationnelles. Son jockey, Stern, affirmait devoir toujours vaincre avec un animal de telle trempe et au coeur si bien attaché. La carrière d'Ajax fut interrompue prématurément, en août 1904, par un accident malencontreux--tiraillement du ligament suspenseur au boulet antérieur gauche--alors que le crack invaincu achevait sa préparation pour le Saint-Léger de Doncaster. Ajax vint prendre place au stud près de Flying Fox. Le duc de Portland qui, tout récemment, visitait l'établissement de Jardy, déclarait le fils encore plus beau que le père. «Il n'existe nulle part, disait-il, de cheval à lui comparer!»

A côté d'Ajax, le fantasque Gouvernant, qui n'aurait jamais dû perdre le Derby d'Epsom contre plus cabochard que lui, s'adjuge actuellement 550.00 francs.

La seconde génération des Flying Fox, née en 1902, s'annonce plus étonnante que la première. Elle comprend un trio d'imbattables, tel que nulle écurie, de mémoire de sportsman, n'en posséda: Adam (propre frère d'Ajax), Jardy et Val-d'Or. Ils ont montré une si éclatante supériorité sur tous leurs contemporains de France qu'ils semblent n'avoir plus qu'à se promener en triomphateurs sur nos hippodromes. En outre, la victoire de Jardy, l'automne dernier, dans le Middle Park Plate, le derby des deux ans d'outre-Manche, laisse prévoir que les élèves de M. Edmond Blanc peuvent prétendre aux plus hauts trophées sur le turf anglais.

Jardy va s'aligner la semaine prochaine dans le Derby d'Epsom, où il a belle chance de venger l'échec de Gouvernant. Le gain public de ces trois produits de Flying Fox, additionné avec celui de deux autres rejetons du même étalon--Lecteur et Muskerry--s'élève déjà à 620.000 francs. Tout annonce que cette seconde génération gagnera, elle aussi, son million, peut-être deux, avant la fin de la saison[1].

[Footnote 1: Cet article était imprimé quand une épidémie de gourme est venue mettre provisoirement hors de combat, à la veille des grandes épreuves, deux, peut-être trois, des quatre champions de M. Edmond Blanc.]

Voilà donc Flying Fox déjà payé deux fois par ses fils en vingt et un mois. Si l'on y ajoute la valeur marchande actuelle des Ajax, des Gouvernant, des Jardy, des Adam, des Val-d'Or, etc., dont certains dépasseraient, à coup sur, 500.000 francs en vente publique, il est payé cinq fois.

Et nous ne parlons pas des deux ans, des yearlings, des foals, qui représentent aussi des millions, sans doute!...

Enfin, Flying Fox, depuis cinq ans qu'il est au haras, s'est, dès à présent, chargé d'amortir plus personnellement son prix d'achat par les saillies qu'il fournit aux juments étrangères. En 1905, neuf juments des plus fashionables, appartenant aux premiers éleveurs anglais--S. M. Edouard VII, le duc de Devonshire, lord Wolverton, lord Cloumell, etc.--ont traversé la Manche pour être présentées à l'étalon de Jardy. La saillie de Flying Fox coûte 12.500 francs... Une bagatelle!... 12.500 multiplié par neuf donne 112.500 francs.

La cour du haras de Jardy. G. Stern. Denman. M. Duret.
Le haut personnel de l'écurie
Edmond Blanc.

M. Edmond Blanc, comme il va de soi, réserve à ses poulinières deux bons tiers des quarante saillies que peut fournir annuellement Flying Fox. Ces poulinières forment le plus beau lot de reproductrices dont éleveur puisse s'enorgueillir. A tel sultan il faut un sérail de choix. M. Edmond Blanc ne recule devant aucun sacrifice pour assurer le bon recrutement de ce sérail.

L'année dernière, il donnait 200.000 francs pour la petite-fille de Plaisanterie, La Camargo, qui venait de gagner 880.000 francs d'argent public.

En 1891, à la vente Donon, il avait payé Wandora 98.000 francs. Après six années d'infécondité et d'avortements, Wandora a produit Vinicius, puis Val-d'Or, qui rapportent actuellement plus de 525.000 francs.

Vinicius fut vendu 150.000 francs aux Haras.

Airs and Grâces, par Ayrshire, une lauréate des Oaks, coûta 74.000 francs en 1899. Son premier poulain, Jardy, candidat au Derby d'Epsom, gagne déjà 209.925 francs, en six courses, et le propre frère de Jardy, Louksor, donne les plus belles espérances.

M. Edmond Blanc, en ces dernières années, acheta encore en Angleterre Adoration, par Hermit (65.000 fr.), Santa Felice, par Saint-Simon (65.000 fr.), Choice, par Galopin (55.000 fr.), etc.

Si les deux premières nommées n'ont pas, jusqu'ici, réalisé toutes les espérances de l'acquéreur, il eut, du moins, une compensation avec la dernière dont le vaillant rejeton, Caïus, déjà vingt et une fois vainqueur, s'achemine gaillardement vers les cinq cent mille francs de gain.

Le stud de Jardy s'alimente aussi par lui-même en poulinières de marque. Amie, la mère d'Amicus, d'Ajax, d'Adam et d'Amasis, est une élève du haras. Elle vient de mettre bas un foal, par Flying Fox, qui sera peut-être un nouvel Ajax. Gouvernante, également née chez M. Blanc, a fourni Gouvernant et ce courageux Génial, qui semble de taille à suppléer, au besoin, les Val-d'Or et les Adam.

On conçoit qu'avec de pareils éléments un élevage ne puisse que donner de brillants résultats. L'écurie de courses de M. Edmond Blanc a gagné 1.137.450 francs en 1903. En 1904, avec les Ajax et les Gouvernant, les sommes encaissées s'élevaient à 1.692.758 francs. En 1905, elles atteignent déjà, au lendemain du prix de Diane, 770.700 francs. C'est une somme que les propriétaires les plus favorisés dépassaient rarement naguère avec les gains de toute une année. Et nous ne sommes qu'au début de la saison sportive; les courses plates ont commencé le 15 mars! Le prix du Jockey-Club, le Grand Prix de Paris, le Prix du Président, le Grand Prix de Vichy, tous échus en 1904 aux représentants de la casaque orange, restent à courir. On peut prévoir qu'en fin de saison M. Blanc aura doublé le cap des 2 millions, s'appropriant ainsi un record qui appartenait jusqu'ici encore au duc de Portland.

Un futur candidat au Derby et au Grand Prix: le poulain
de l'année, frère d'Ajax et d'Adam, par Flying Fox et Amie.

--Photographies Tresca.

Sur vingt neuf prix d'une allocation de 20.000 francs et au-dessus qui ont été disputés en France depuis l'ouverture des courses plates, l'écurie en a disputé vingt et gagné quatorze. Quelles proportions!...

Ces succès, presque décourageants pour ses rivaux, M. Blanc les doit pour la plus grande part au noble, au royal Flying Fox, père d'une si surprenante pléiade de galopeurs. Aussi, tous les sportsmen étrangers qui passent en France tiennent-ils à aller visiter l'établissement de La Fouilleuse, où l'habile Denman entraîne les héros du jour, et le haras de Jardy, où le fidèle Duret veille sur l'étalon-roi, le prince héritier Ajax, et leurs soixante épouses!... La Fouilleuse et Jardy se classent ainsi parmi nos attractions nationales.

Flying Fox est bai, avec liste en tête et trace de balsane postérieure gauche. Bâti en athlète (1m,64 de taille), avec des membres absolument nets, c'est bien le plus puissant type de reproducteur qu'on puisse imaginer. Comme la plupart des chevaux illustres, il a de la fougue et de la volonté. Lâché dans le paddock, il y galope en endiablé. Lors de son arrivée à Jardy, il fut un peu rebelle au travail à la longe, par lequel on maintient en état les étalons. L'âge l'a assagi. Toutefois, il paraît n'aimer que son palefrenier, Yvon. Celui-ci ayant dû se faire remplacer pendant trois jours, Flying Fox fit mauvais oeil à l'intérimaire et refusa obstinément de se laisser laver et nettoyer les pieds par lui. Quand Yvon revint, le cheval reprit toute sa docilité.

Le roi Edouard Vil, qui est un sportsman passionné et gagna naguère le Derby d'Epsom avec Persimmon, voulut, lui aussi, pendant son dernier séjour en France, aller voir dans leurs box les pensionnaires de Denman et ceux de Duret. Sa visite à Flying Fox lui rappela sans doute le jour où, malgré Porter, il n'osa pas surenchérir sur un reproducteur dont le départ laisse inconsolée toute l'Angleterre sportive. À La Fouilleuse, il admira, entre vingt racers, cet Adam, dont une série de malchances a retardé la réapparition en courses cette année. A La Châtaigneraie, où sont les yearlings, il trouva un fils de son étalon Persimmon, qui a déjà la silhouette et l'allure d'un véritable crack: Ouadi-Halfa, que M. Blanc paya foal 37.500 francs.

Et, satisfait de tout ce qu'il avait vu, le souverain, en levant le verre de porto que lui présentait Mme Edmond Blanc, but «aux succès futurs» de celui qui a doté la France de Flying Fox et ambitionne de reprendre, dans les grandes épreuves classiques de la vieille Angleterre, les traditions de victoire, laissées un peu en léthargie pour les couleurs françaises depuis le regretté comte de Lagrange.
Rémy Saint-Maurice.

Un galop des cracks de l'écurie Edmond Blanc sur
l'hippodrome de Saint-Cloud.

Mouvement littéraire

Notre dernier roman: La Force du Passé, par Daniel Lesueur (Lemerre,3 fr. 50).--L'Accordeur aveugle, par Marcel Prévost (Lemerre, 6 fr.).--Notre prochain roman: Cadet Oui-Oui, par Mme Claude Lemaître.

La Force du Passé.

Il m'est resté dans la mémoire un fort beau sonnet philosophique de Mme Lesueur. En voici les premiers vers:

Morts qui dormez couchés dans nos blancs cimetières,

Parfois, en relisant tous vos noms oubliés,

Je songe que nos coeurs à vos froides poussières

Par des fils infinis et puissants sont liés.

Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de L'Illustration ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et

Mme Claude Lemaître, auteur de notre prochain roman. son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps inanimé du père de Christiane, il se met à genou.

Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges! Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens qui enchaînaient Christiane de Feuillères.

Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la phrase habile et ardente.

L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et, en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose harmonieuse.

L'Accordeur aveugle.

M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître. Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré un accordeur aveugle, duquel il s'est servi pour remettre en état un piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs, dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté. Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée et à toute gloire.

Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M. François Courboin.
E. Ledrain.

Mme Claude Lemaître.

Mme Claude Lemaître n'est point une nouvelle venue pour nos lecteurs, et leur suffrage a contribué à consacrer sa réputation; une de ses oeuvres de début. Ma Soeur Zabette, fut, en effet, publiée ici même, il y a quelque trois ans.

Lorsque l'auteur apporta son manuscrit à L'Illustration, sa démarche y rencontra un accueil tout ensemble sympathique et réservé. La sympathie allait spontanément à la personne, une jeune femme parée de grâces naturelles, physionomie ouverte et avenante, regard clair et franc, sourire prompt à s'épanouir dans l'ovale régulier d'un visage délicat, La réserve s'appliquait au manuscrit. Il faut toujours se méfier un peu d'un rouleau de papier contenant de la littérature; or, en l'occurrence, si quelque chose pouvait dissiper cette prudente méfiance, ce n'était pas l'indication préalable fournie par l'écrivain sur le genre de son roman. Etude de moeurs maritimes? D'une si fine main, quelle qu'en fût la dextérité, cette peinture, présumait-on, devait manquer plus ou moins des qualités requises: vérité, vigueur, originalité; elle péchait probablement par trop d'élégance; en un mot, suivant la locution vulgaire, ce n'était pas tout à fait «ça». La personnalité apparente de Mme Claude Lemaître plaidait préventivement contre son oeuvre, faisait douter de son aptitude à traiter de tels sujets; on était porté à lui prêter, en pareille matière, les notions superficielles d'une jolie baigneuse qui fréquente, chaque saison, les plages à la mode, et qui, pour s'y être promenée, coquettement coiffée d'un béret, avoir, sur le sable humide, dessiné des arabesques du bout de son ombrelle, péché aux creux des rochers quelques poignées de crevettes, coudoyé des gens de mer, se croit initiée à la «marine». D'une observation à courte vue, superficielle, incomplète, qu'attendre, au mieux, sinon d'honnêtes tableautins ou de proprettes aquarelles d'amateur?

Eh bien, ces préventions se trompaient d'adresse: le rouleau suspecté ménageait au premier lecteur la plus agréable surprise, et l'on s'empressa de réformer un jugement téméraire, en présentant au public Ma Soeur Zabette, touchante figure de victime volontaire, autour de qui évolue tout un monde spécial dont elle est, mais qu'elle domine de sa supériorité morale, payant d'un coeur généreux, par le sacrifice de son propre bonheur, la rançon du bonheur des siens.

Ah! que nous sommes loin du pittoresque de fantaisie, de l'artificiel, du convenu, de la mièvrerie redoutés! Comme Mme Claude Lemaître le connaît bien, ce monde de la «marine» boulonnaise! Elle l'a observé d'un oeil sagace et compréhensif, ne se bornant pas à la superficie, mais l'explorant à fond, depuis les moeurs et le caractère, jusqu'à l'âme; elle a vécu sa vie, à terre et en bateau, au milieu des matelots et des «matelotes», des armateurs, caboteurs, pêcheurs, saleurs, mareyeurs, ramendeuses de filets, serviciers libérés, retraités, rudes «fieux», filles accortes, veuves de naufragés, mères admirables de résignation et de vaillance virile, capables de remplacer le père auprès des enfants. Aussi comme elle les montre «vrais», et d'autant plus intéressants, dans des compositions simples et claires, d'un style sobre, robuste et coloré!

A quelqu'un qui, après la lecture de Ma Soeur Zabette, lui demandait: «Vous avez voulu faire un roman littéraire?» l'auteur simplement répondait: «J'ignore si mon livre est littéraire, mais j'ai voulu écrire ce que j'ai senti et observé; puis j'ai fait de mon mieux.» Voilà, certes, la meilleure méthode, et l'écrivain n'a pas à regretter de l'avoir adoptée. Mme Claude Lemaître est une femme curieuse et sensible; elle raconte sincèrement ce qui frappe ses yeux, ce que son coeur devine. Et son réalisme ne va pas sans une teinte de poésie, car il est de la bonne école, celle où il y a communion nécessaire entre le romancier et le poète, lequel, a dit Victor Hugo, ne doit avoir qu'un modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Ici, le romancier mérite-t-il le reproche de flatter, d'idéaliser ses personnages pris sur le vif? Non pas: il les met au point, il les éclaire de la lumière qu'il faut pour nous les rendre plus perceptibles et plus intelligibles; ayant discerné leurs sentiments, il les traduit dans leur propre langage si expressif, si savoureux et ce sont là des conditions essentielles de l'art.

Un fort heureux début encouragea Mme Claude Lemaître à persévérer: à la suite de Ma Soeur Zabette, elle publia l'Aubaine, une étude du même ordre, où se détache, vigoureusement dessiné, le type complexe du gros pilote César Rollet, madré compère, joignant à la valeur professionnelle la duplicité d'un homme d'affaires, à la joviale bonhomie la ruse finaude; à la fois prodigue de sa vie et âpre au gain, toujours en quête d'actes de dévouement à accomplir et de marchés avantageux à conclure, aussi fier des écus dont ses sacs sont gonflés que des médailles de sauvetage dont sa large poitrine est constellée.

Puis, par une sorte de coquetterie bien légitime, la souplesse d'un talent varié voulut s'affirmer dans le Cant, spirituelle satire où une main légère, mais impitoyable, soulève, pour l'édification et le salut d'une charmante Française, le masque de l'hypocrite pruderie britannique.

Avec Cadet Oui-Oui, Mme Claude Lemaître revient à un genre où elle a prouvé qu'elle excellait, où elle sait se renouveler, tout en demeurant fidèle à sa formule initiale. Il siérait mal de déflorer par la moindre analyse le roman inédit dont L'Illustration s'est assuré la primeur; mais il est bien permis de dire qu'on y retrouvera--et même à un degré supérieur--les éléments d'intérêt, l'observation pénétrante, la justesse des notations, l'émotion communicative, toutes les solides et délicates qualités littéraires qui ont fait le succès de Ma Soeur Zabette et de l'Aubaine.

Un sauvageon prêt à épanouir ses premières fleurs au premier souffle de l'amour, telle apparaît, au début du récit, la jeune moulière Ambroisine, surnommée Cadet Oui-Oui. «L'ovale de son visage était bien celui d'une de ces madones sculptées dans les bois du Nord et qui servent de proues et de protectrices aux vieux bateaux norvégiens... Les cheveux, les sourcils, la peau, étaient d'un blond monotone de la couleur du miel pâle.» Deux traits caractéristiques: l'ardeur des lèvres rouges et la profondeur des yeux bleus complètent le suggestif portrait de l'héroïne; à lui seul, il laisse pressentir une destinée grosse de tempêtes.

Plus qu'aucune autre, parmi les belles filles de la mer déjà peintes par Mme Claude Lemaître, cette originale et troublante figure captivera nos lecteurs, et leur jugement, nous en sommes certains, ratifiera pleinement l'éloge anticipé d'une oeuvre de tous points remarquable.
Edmond Frank.