RETOUR EN FRANCE DU GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE MADAGASCAR.

Gouverneur général de Madagascar depuis neuf ans--c'est la première fois qu'un Français occupe une situation de ce genre aussi longtemps--à la fois organisateur et soldat, pacificateur et conquérant, le général Gallieni, qui vient d'arriver à Paris cette semaine, avait déjà fait ses preuves au Soudan et au Tonkin. Il a réussi, dès les débuts de son administration nouvelle, à étouffer une insurrection qui, sans son énergique autorité, nous eût certainement coûté notre nouvelle possession bien peu de temps après sa douloureuse conquête! Puis, pendant sept ans, grâce à une méthode pour ainsi dire nouvelle dans nos colonies, mais appliquée avec un rare bonheur et un heureux choix tant des circonstances que des collaborateurs appelés à exécuter les idées du maître, ce fut la mise en valeur rationnelle et pratique de ce vaste pays, une fois et demie grand comme la France.

Pour accomplir cette tâche, le général Gallieni eut à surmonter des difficultés sans nombre, et cependant, du chaos dans lequel il trouva Madagascar à son arrivée en 1896, il est parvenu à faire une belle colonie qui, depuis deux ans, ne coûte plus un centime à la métropole, à l'exception, bien entendu, des dépenses militaires. Des routes sillonnent l'île, dans tous les sens, un vaste réseau télégraphique met en communications directes les points les plus extrêmes et, d'ici quelques mois, la locomotive entrera victorieuse à Tananarive, reliant la capitale à la côte orientale et permettant de faire en quarante-huit heures un voyage que le général Gallieni mit huit jours à effectuer lorsqu'il débarqua pour la première fois dans la colonie.

Ne laissant à personne le soin de se rendre compte des besoins de ses administrés--colons ou indigènes --le général Gallieni a effectué nombre de voyages dans les différentes régions de Madagascar. Chaque année il a entrepris une tournée de plusieurs mois dans l'île: voyage pénible et fatigant s'il en est, d'où le confort est le plus souvent banni. C'est au cours d'une de ces pérégrinations dans la brousse qu'a été prise la photographie bien vécue dont notre dessin s'est textuellement inspiré. Le général Gallieni est en costume de voyage et le colonel du génie Roques, son infatigable collaborateur, qui vient de cueillir une noix de coco, lui en verse le contenu,--boisson rafraîchissante et antialcoolique par excellence.

Général Gallieni. Colonel Roques. En tournée
d'inspection: le général Gallieni acceptant du
colonel Roques un verre de lait de coco.

Mais le général ne s'est pas borné à faire de la pacification et de l'organisation administrative, il a créé des oeuvres d'assistance qui vont permettre de régénérer la race malgache et de sauver les milliers d'enfants indigènes qu'un manque de soins et d'hygiène vouait chaque année à une mort inévitable; et alors sera résolu dans son essence même le difficile problème de la main-d'oeuvre à Madagascar, la population s'accroîtra chaque année dans de notables proportions et la grande île africaine, qui ne compte à l'heure actuelle que 2 millions et demi d'habitants pour une superficie égale à la France, la Belgique et la Hollande réunies, aura des bras suffisants pour défricher son sol et mettre en valeur ses richesses incontestables, mais jusqu'à présent inexploitables par suite du manque de travailleurs. Ce beau résultat ne sera, il est vrai, pas atteint avant nombre d'années; mais c'est en cela qu'il faut surtout admirer l'oeuvre féconde du général Gallieni, c'est que, dédaignant les sentiers battus et les satisfactions personnelles immédiates, il a, avec une hauteur de vues remarquable, jeté les bases d'une administration modèle et orienté dans le sens unique de la prospérité future de la colonie tous les actes de son gouvernement.

Mme Gallieni.--Phot. Veynachter. Mlle Gallieni.--Phot. Veynachter.

Aussi a-t-il lui-même la plus grande confiance dans l'avenir de Madagascar; et il est le premier à dire bien haut que, si nous avons eu, en ces derniers temps, quelques déboires dans la grande île, si des révoltes se sont produites dans certaines régions encore réfractaires à notre autorité, si la prospérité économique de la colonie n'a pas tenu tous les espoirs qu'avaient fait naître deux années particulièrement heureuses, si des intempéries successives ont causé des ravages nombreux,--il ne faut point désespérer; ce sont là épreuves passagères et inhérentes à toute entreprise humaine.

Peut-être le général Gallieni ne retournera-t-il plus à Madagascar, mais son oeuvre survivra à sa présence sur les rives de l'océan Indien et son nom est pour toujours lié à l'avenir et à la prospérité de la grande île africaine.

Avec le général sont revenues en France Mme et Mlle Gallieni qui, toutes deux à Madagascar depuis quatre ans, n'ont pas peu contribué, par leur charme et leur exquise amabilité, à faire aimer notre pays par nos nouveaux sujets. Marc Clique.

[(Agrandissement)]
LE PRINCE HERITIER D'ALLEMAGNE A L'AUTEL, LE 6 JUIN, DANS LA CHAPELLE DU CHATEAU DE BERLIN.
Dessin d'après nature de notre artiste-correspondant à Berlin, M, Edouard Cucuel.

Le 6 juin, après la cérémonie civile, le kronprinz et sa fiancée, la duchesse Cécile de Mecklembourg-Schwerin, furent conduits en grand cérémonial à la chapelle du château royal. Le pasteur Dryander, chapelain de la cour, attendait le cortège sur les marches de l'autel. Il posa les questions de consentement aux fiancés, qui échangèrent les anneaux d'or--or de Silésie, selon la tradition. Puis il prononça un discours dont le texte, choisi par l'empereur, qui règle tout lui-même, était emprunté aux paroles de Ruth à Booz: «Là où tu iras, j'irai; là où tu habiteras, j'habiterai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu.»

Mouvement littéraire

Histoire de l'Art. T. Ier: Des débuts de l'art chrétien à la fin de la période romane, sous la direction de M. André Michel (Armand Colin, 15 fr.).--Douris et les Peintres de vases grecs, par Edmond Pottier (Laurens, 2 fr. 50).

Histoire de l'Art.
Ce grand travail ne pouvait être placé sous une direction plus sûre que celle de M. André Michel. Ses études particulières, son cours à l'École du Louvre, ont groupé autour de lui beaucoup de jeunes savants. Mais quelle entreprise! Sortir des monographies pour donner des ensembles où les idées générales, les classifications et en même temps l'érudition minutieuse se doivent combiner, n'est pas chose facile. Plusieurs collaborateurs de marque se sont distingués dans ce tome Ier. M. André Pératé s'est occupé des origines premières--on ne parlera pas dans cette Histoire de l'art antique. Il a pris les catacombes avec leurs fresques, avec leurs représentations symboliques de la colombe, du phénix, avec, surtout, l'Orante, ou l'Ame, sous la forme d'une femme en prière, enveloppée de longs vêtements, avec le Bon Pasteur portant sur son dos une brebis, ou faisant paître des brebis et des agneaux dans les prairies vertes et lumineuses du paradis. Les miracles de Jésus et, en particulier, la guérison du paralytique, la multiplication des pains et la résurrection de Lazare; l'histoire de Jonas, la Vierge et l'Enfant, apparaissent dans les différents cimetières où étaient ensevelis et où s'assemblaient les premiers chrétiens. Plus tard, après le triomphe, au quatrième et au cinquième siècle, quand s'élevèrent les basiliques, ce fut un art nouveau, avec mosaïques et peintures, avec des compositions historiques; ce fut aussi un Christ nouveau, non plus imberbe et d'une jeune beauté, mais semblable à un Jupiter majestueux. Il y a de la sagacité, du savoir et de la poésie dans l'étude harmonieuse de M. André Pératé, qui connaît fort bien Rome et l'Italie. Il nous rend les figures des sarcophages et nous montre l'art byzantin s'emparant de la mosaïque à partir du sixième siècle. Au onzième, vers la fin, naît dans les fresques de saint Clément l'art italien; on y perçoit comme une aube des jours de Giotto.

Mais comment analyser dans ce court article tout ce grand volume? M. Eulard nous explique l'origine de la basilique, ce qu'elle 'est devenue sous l'influence byzantine, pourquoi les tours y ont été ajoutées; il dépeint les deux basiliques de Saint-Apollinaire, à Ravenne (Ve et VIe siècle), qui influencèrent toute l'architecture religieuse. M. Gabriel Millet s'étend longuement et savamment sur l'art byzantin, mélange d'hellénisme et d'orientalisme, et le montre s'installant en Italie au cinquième et au sixième siècle. Les miniatures, les soies byzantines brodées avec représentation, les sculptures sur bois et sur pierre, les ivoires, l'orfèvrerie de Constantinople, se répandent partout; une iconographie débordante succède aux images sobres, naïves et symboliques des catacombes. M. le Prieur s'est surtout préoccupé, dans les pages qui lui ont été dévolues, des miniatures qu'il étudie avec soin et classe avec méthode. Enfin, avec le travail de M. Bertaux sur la peinture dans l'Italie méridionale du cinquième au onzième siècle, le premier volume publié sous la direction de M. André Michel constitue un sérieux monument qui, malgré la diversité des architectes, ne manque pas d'unité.

Douris.

La Collection des grands artistes, qui, jusqu'ici, s'était bornée à nous rappeler les peintres et les sculpteurs modernes, nous présente, cette fois, trois anciens: Lysippe, par M. Maxime Collignon; Praxitèle, par M. Georges Perrot, et Douris, par M. Edmond Pottier. C'est au petit volume de M. Pottier que je veux m'attacher. Après s'être étendu sur la fabrication des vases peints en Grèce, sur les procédés techniques de cette industrie et nous avoir introduits par l'image dans un premier atelier où des ouvriers façonnent et cuisent des poteries, puis dans un autre où des artistes en couvrent quelques-unes de représentations, M. Pottier examine l'oeuvre de Douris, qui vivait au cinquième siècle, à la belle époque de l'art hellénique. Pourquoi a-t-il choisi parmi tous les autres Douris et n'a-t-il pas adopté, par exemple, Brygos ou Euphronios? C'est qu'en même temps que très curieuse, pleine de mouvement, fort caractéristique, l'oeuvre connue de Douris est la plus considérable. Nous possédons de lui vingt-six coupes, un canthare, un vase à rafraîchir le vin, lesquels nous fournissent environ quatre-vingts tableaux.

Où Douris a-t-il pris ses motifs? D'abord, comme ses émules, dans l'histoire héroïque et mythique de la Grèce. Voici, sur une coupe, le combat de Ménélas avec Paris, d'Ajax avec Hector; sur une autre, du musée de Vienne, la dispute des armes d'Achille. Les exploits de Thésée, Hercule combattant les Amazones, ont été traités par Douris. Ce qui est singulier, c'est la façon toute libre dont il a représenté les Silènes jouant et dansant, et, ailleurs, dans le Rapt de Thétis par Pelée, les Néréides fuyant vers Nérée et Doris. Dans ce dernier tableau surtout, rien de conventionnel, mais de gracieuses jeunes filles effarouchées; c'est presque le fugit ad salices. Un des chefs-d'oeuvre mythiques de Douris, c'est la coupe où Eos (l'Aurore) est représentée tenant douloureusement dans ses bras le corps inanimé de son fils Memnon, roi des Ethiopiens et allié de Priam.

A ces sujets mythiques s'ajoutent des peintures purement militaires et surtout, au nombre de quarante et une, des scènes de la vie familière. Qu'il est vivant, l'éphèbe gracieux sur les genoux duquel est posé un lièvre sollicitant une caresse! Grâce à Douris, nous pouvons entrer dans une école de la Grèce antique où nous attend un spectacle ravissant: des écoliers apprennent en même temps à déchiffrer des poèmes et à manier la lyre.

Peu de paysages, peu de cadre dans l'art grec, c'est l'homme qui absorbe tout; c'est lui uniquement que l'on représente, non dans ses détails anatomiques, mais dans son geste, tel que l'oeil le perçoit. M. Pottier, avec une connaissance minutieuse de son sujet, un goût parfait, nous a fait comprendre en Douris tout l'art du peintre de vases et en même temps beaucoup de traits du caractère ethnique des Grecs et de leur façon de concevoir et de rendre la beauté.
E. Ledrain.

Ont paru: Grandeur et Décadence de Rome, par G. Ferrero, t. II. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--L'Espionne, par Ernest Daudet. 1 vol., librairie Ollendorff, 3 fr. 50.--Le Génie du peuple, par Emile Blémont. 1 vol., Lemerre, 3 fr. 50.--En Amérique: De San-Francisco au Canada, par Jules Huret. l vol., Fasquelle, 3 fr. 50.--Les Variétés, 1850-1870, par Roger Boutet de Monvel. 1 vol. in-16, Plon-Nourrit et Cie, 3 fr. 50.--Les Litiges de l'automobile, par J. Imbrecq et Lucien Périssé. 1 vol. in-8°, veuve Ch. Dunod. 6 francs.--Principes d'anatomie et de physiologie appliqués à l'étude du mouvement, par le lieutenant-colonel Chandezon. 1 vol., Charles-Lavauzelle, 7 fr. 50.--Fleur de Lys (un ouvrage sur Louis XVII et ses descendants), par Osmond. 1 vol.. imprimerie Dugas et Cie, à Nantes, 2 francs.

Finasseur (par Winckfield's Pride et Finaude), à M.
Michel Ephrussi, gagnant du Grand Prix de Paris en 1905,
monté par N. Turner.

LE NOUVEAU DIRECTEUR
DU CONSERVATOIRE

M. Gabriel Fauré, l'exquis musicien qui vient d'être appelé à succéder à M. Th. Dubois à la direction du Conservatoire de Paris, n'est l'élève

M. Gabriel Fauré.
--Phot. Reutlinger. d'aucun conservatoire. Il est né le 13 mai 1845, à Pamiers (Ariège). Ses maîtres fuient Niedermeyer, Dietsch et Saint-Saëns.

Il a débuté comme organiste à Bennes (1866), puis il vint à Paris où, après divers postes, il fut nommé à la Madeleine (1896). M. Fauré, que l'on appelle souvent «le Schumann français», est l'auteur de mélodies délicates, telles que les Berceaux, les Poses d'Ispahan, le recueil de la Bonne chanson (sur des vers de Verlaine), qui ont fait sa réputation. Sa musique de piano, sa musique de chambre, son Requiem d'une conception très moderne, sa suite d'orchestre pour Pellêas et Mélisande, son Prométhée, son Shylock, sont d'une rare originalité.

La caractéristique du grand talent de M. Gabriel Fauré, c'est une technique très simple; il arrive à noter l'impalpable avec une extraordinaire précision. Debussy ne s'expliquerait guère si M. Gabriel Fauré n'existait pas.

M. Gabriel Fauré est, en outre, le critique musical du Figaro où son savoir élégant, sans pédanterie, lui a conquis tous les suffrages. L. S.