LA MORT D'ARTON
Le financier Arton a été trouvé mort, lundi matin, dans les bureaux qu'il occupait à Paris au n° 13 de la rue Laffitte, ayant son domicile privé loin du centre, boulevard Pereire. Il s'était suicidé en absorbant un poison violent.
Cet homme qui disparaît, à l'âge de cinquante-cinq ans, en laissant planer un mystère sur les motifs de son suicide, avait eu une existence fort accidentée. C'est, on le sait, de l'époque des scandales du Panama que datent sa célébrité et ses plus romanesques aventures, dont le récit défraya copieusement la chronique. Son métier d'acheteur de consciences exercé avec la sereine bonhomie de l'inconscience; son rôle de corrupteur des parlementaires, son carnet de chèques tentateur, sa fameuse liste des «cent-quatre», qu'on ne connut jamais; sa fuite, son odyssée légendaire à travers le monde, pendant plusieurs années, la chasse longtemps vaine des plus fins limiers de la police lancés sur sa piste, l'«entrevue de Venise», la découverte du fugitif à Londres, en 1895, sous le masque fallacieux d'un marchand de thé; son extradition, mais accordée seulement pour des actes délictueux commis au préjudice de la Société de la Dynamite; sa condamnation à cinq ans de prison par la cour d'assises, son séjour de quinze mois à l'hôpital Saint-Louis; enfin, la remise gracieuse d'une partie de sa peine,--autant de faits appartenant à l'histoire contemporaine.
Arton, qui s'appelait en réalité Aaron, recourut d'ailleurs plus d'une fois aux pseudonymes pour compléter ses divers avatars; au cours de ses pérégrinations européennes, il prit successivement les noms de Debenham et de Henri Newman; ces derniers temps, il se donnait, dans un certain monde, celui de «M. de G...», emprunté à une personne de ses amies, et--le trait est assez piquant--c'est sous ce nom qu'il avait fait faire, au Jardin de Paris, la photographie reproduite ici.
Malgré ses malheurs, comme le personnage de Daudet, il «ne renonçait pas»: depuis six ans, il avait recommencé à brasser des affaires; mais l'astre avait perdu son éclat de naguère et même était devenu si nébuleux que le public pouvait croire à son éclipse totale.
Presque oublié, on s'aperçoit qu'il existait encore, en apprenant qu'il vient de s'éteindre d'une façon mystérieuse.