NOTRE SUPPLÉMENT EN COULEURS "LE CHEF-D'OEUVRE"

ALBERT GUILLAUME

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LE CHEF-D'OEUVRE

Au sens de l'«amateur», la définition du mot est bien simple: le «chef-d'oeuvre», c'est l'objet d'art acheté de sa main et de ses deniers. Soit que, présomptueux gogo de l'hôtel des Ventes, il ait couvert d'or la signature apocryphe d'un maître; soit que, mécène parcimonieux et avisé, il ait eu «pour un morceau de pain» le travail méritoire d'un besogneux obscur qui, un jour, sera coté, il est enchanté de son acquisition et en tire vanité.

S'agit-il, par exemple, d'un tableau, il le dispose en bonne place, sur un chevalet, lui ménage un éclairage favorable; puis il convoque le ban et l'arrière-ban de ses amis et connaissances: «Venez donc voir mon Machin; vous m'en direz des nouvelles.» On s'empresse.

Alors, l'heureux propriétaire, prenant du recul, les doigts arrondis en lorgnette, cligne de l'oeil, explique, multiplie les «hein?» provocateurs, donne le ton au choeur des visiteurs pour les litanies laudatives.

Le «snob» affecte un ébahissement tout ensemble hyperbolique et distingué; la femme du monde se pâme en faisant des effets de face-à-main; le vieil artiste, immobile, comme plongé dans une extase mystique, ne murmure que de rares paroles dédiées au culte du Beau; le critique influent, sans souci de l'inélégance de la posture, s'accroupit au bas du cadre afin de vérifier de près la technique du premier plan. Le concert d'admiration chanté devant la toile est d'autant plus doux à l'oreille du mécène qu'il lui rend à lui-même un hommage indirect, flatte ses prétentions de connaisseur expert et d'amateur au goût impeccable. Pas un instant son ingénuité ne pressent les propos dénués d'artifice que, tout à l'heure, deux au moins des invités de la présente fournée (seraient-ce le vieil artiste et le critique?) échangeront, à la sortie, au sujet du chef-d'oeuvre: «Quelle croûte!--Quel navet!»... Un tel sujet devait tenter la verve d'Albert Guillaume. En le traitant il a rendu, à son ordinaire, avec autant d'esprit que d'exactitude, les types, la mimique expressive, les jeux de physionomie des personnages jouant au naturel une des scènes les plus amusantes de la comédie humaine.

LES FÊTES COMMÉMORATIVES DE L'INDÉPENDANCE BELGE.--A Bruxelles: la place du Palais-de-justice, décorée pour le passage du cortège historique.

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L'INDÉPENDANCE BELGE.--Le tournoi de chevalerie dans le hall du parc du Cinquantenaire: la joute à la lance devant la tribune du duc de Bourgogne.

Aux fêtes commémoratives de l'Indépendance belge, à Bruxelles, un des numéros les plus pittoresques et les plus réussis du programme a été le spectacle historique donné dans le hall du parc du Cinquantenaire: un tournoi de chevalerie en Flandre, vers le milieu du quinzième siècle. La représentation de gala, particulièrement brillante, a eu lieu le 20 juillet en présence du roi et de la cour; dix mille invités se pressaient sur les gradins des tribunes toutes resplendissantes des couleurs des bannières, de l'éclat des uniformes et du chatoiement des toilettes. On a beaucoup applaudi le «pas d'armes», la «quintaine», le tournoi proprement dit, et l'on a admiré les superbes costumes de l'époque, notamment ceux de Philippe le Bon, du comte de Charolais, du duc de Clèves, reconstitués avec une scrupuleuse exactitude.

L'île Sakhaline.

LES JAPONAIS À SAKHALINE

Sakhaline est une île beaucoup plus importante qu'on ne le croit généralement. Sa longueur atteint 965 kilomètres, c'est-à-dire dépasse sensiblement la distance de Bayonne à Calais.

Un couloir dans un bagne de Sakhaline

Sa population, il est vrai, n'est que de 40.000 habitants indigènes, auxquels il faut ajouter 15.000 forçats et déportés, ainsi que le personnel pénitentiaire.

Il y a, en outre, quelques milliers de colons dont un tiers est japonais.

Topographiquement, cette île est une longue bande constituée par une chaîne de montagnes presque rectiligne.

Entrée du port de Nicolaïewsk (Sibérie orientale), sur l'embouchure de l'Amour.

Leurs hauteurs atteignent 800 à 1.000 mètres, quelques sommets dépassent 1.600 mètres. Les parties basses sont très boisées; d'immenses forêts vierges s'étendent sur des centaines de kilomètres sans interruption. Bien que la latitude soit celle de l'Europe centrale (Korsakowsk est à la hauteur de Venise), le climat est très rigoureux, ce qui est dû surtout à une prédominance des vents du nord. La température, l'hiver, descend à 50 degrés au-dessous de zéro. Sakhaline renferme d'inestimables richesses minérales, encore à peu près complètement inexploitées.

Le général Liapounov, gouverneur
russe de l'île Sakhaline.

On a seulement reconnu l'existence de mines abondantes de naphte et de pétrole, de fer et divers autres métaux, et surtout de gisements de houille étendus, presque à fleur de terre et d'excellente qualité.

Les côtes sont extraordinairement poissonneuses, en particulier dans la partie sud-ouest. Rien que dans l'année 1903, les revenus des pêcheries ont dépassé 150.000 roubles. Or, on sait que le poisson constitue, avec le riz, la base de l'alimentation du paysan au Japon; les côtes japonaises ne donnant que des ressources insuffisantes, on a dû avoir recours aux pêcheries de Sakhaline. La suppression du droit de pêche, depuis le début des hostilités, a donc entraîné pour les Japonais une gêne à laquelle ils n'ont pu remédier qu'en allant pêcher, sur les côtes de Formose et d'Indo-Chine, un poisson de qualité inférieure.

Le Japon, l'île Sakhaline et la côte
orientale de la Chine et de la Sibérie.

Au point de vue stratégique, cette île a, pour les Japonais, une valeur au moins aussi grande que sur le terrain économique. En effet, la mer du Japon est une véritable mer fermée, ouverte seulement par quatre portes: les détroits de Corée, de Tsougarou, de la Pérouse et de Tartarie. Les deux premiers sont, dès maintenant, aux mains des Japonais, la conquête de Sakhaline leur assurera les deux autres. Il s'ensuit que, même si la guerre actuelle ne met pas le Japon en possession de Vladivostok, la valeur de ce grand port russe, bloqué à perpétuité, sera bien diminuée. Il en est, d'ailleurs, de même de Nicolaïewsk, le port de l'embouchure de l'Amour, où l'on signale même un débarquement de troupes japonaises.

L'histoire de Sakhaline n'est qu'une suite d'efforts concurrents des Japonais et des Russes. En 1613, ce sont les premiers qui l'explorent; en 1648, c'est le tour des Russes; à partir de ce moment, les explorateurs des deux pays se succèdent; c'est en 1805 seulement que le Russe Krusenstern planta le drapeau russe à Alexandrowsk. En 1853, les Russes, après avoir progressé peu à peu, parvenaient au sud de l'île; ils pouvaient donc, à la convention internationale de 1867, se faire attribuer Sakhaline.

Groupe de forçats russes de Sakhaline.

Toutefois les Japonais, ne reconnaissant pas cette convention, continuèrent à considérer la main-mise de leurs concurrents sur la grande île comme une usurpation. Ce n'est qu'en 1875 qu'ils renoncèrent à leurs prétentions, moyennant la cession des îles Kouriles, chapelet de petites îles sans valeur, qui s'étend d'Yéso vers le Kamtchatka. Ils avaient fait là, déclarait ces derniers temps la presse nippone, un «marché de dupes» qu'il importait de réviser.

Ce voeu, depuis quelques jours, est entré en voie d'exécution. On ne connaît pas la force du corps de débarquement que les Japonais ont jeté, le 7 juillet, dans le sud de l'île et qui s'est saisi sans grande difficulté de Korsakowsk et de tous les points importants de la région, mais il est certain qu'il comprend au moins 20.000 hommes. Déjà on parle de la prise d'Alexandrowsk.

Pour s'opposer à cette invasion, que possèdent les Russes? Une unique division d'une douzaine de mille hommes comprenant une forte proportion de volontaires recrutés parmi les forçats, avec promesse de libération après la guerre. Le général Liapounov qui la commande a dû la disperser dans l'incertitude où il était du point où pourraient débarquer les Japonais, et il est douteux que ceux-ci lui laissent maintenant le temps de la réunir.

On peut donc, suivant l'expression favorite des Nippons, considérer Sakhaline comme «virtuellement» à eux.
L. de Saint-Fégor.