Par CAMILLE FLAMMARION.

Le 30 août prochain, à 1 h. 19, on verra, de Paris, le soleil partiellement éclipsé par la lune, qui passera devant et couvrira les 82 centièmes du diamètre de son disque. L'ombre de la lune formera, au sud-ouest de Paris, un cône invisible qui viendra toucher le sol d'Europe sur le territoire de l'Espagne et produira là une éclipse totale couvrant un cercle de 190 kilomètres de diamètre. Cette ombre arrivera sur la côte septentrionale de l'Espagne, entre Santander et la Corogne, et glissera du nord-ouest vers le sud-est, pour quitter la péninsule entre Tarragone et Valence, ayant traversé l'Espagne avec une vitesse de 750 mètres par seconde ou 45 kilomètres par minute, et, glissant sur la Méditerranée, passera ensuite sur l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l'Égypte, la mer Rouge, et finira au golfe Persique. Elle aura commencé au Canada et aura traversé l'Atlantique avant d'arriver en Espagne[1].

Trajet complet de l'éclipse totale de soleil du 30 août, du Canada en Arabie.

[Note 1: Le phénomène sera vu de toute la France et même de tous les points de l'Europe, mais comme éclipse partielle seulement; c'est-à-dire que la lune, dans son mouvement, passera devant le soleil sans arriver à le masquer complètement. La portion éclipsée sera d'autant plus grande qu'on se rapprochera davantage d'une ligne joignant Burgos à Sfax.

C'est en Espagne que nous allons nous installer pour l'observer, en très grande majorité, quelques-uns cependant s'éloignant jusqu'en Algérie, en Tunisie, et même en Egypte. Il importe, en effet, de s'échelonner sur la plus grande partie de la zone pour diminuer les risques de voir l'éclipse éclipsée par une arrivée intempestive des nuages. La plupart des astronomes français ont choisi Burgos et Alcala comme stations d'observation. Pour moi, j'ai adopté Almazan, à une grande hauteur sur la Cordillère.

En 1900, j'avais choisi la pittoresque oasis d'Elche, non loin d'Alicante. Le ciel fut d'une limpidité merveilleuse et tel que nous la souhaiterions pour l'éclipse prochaine. Mais cette année-ci est moins calme que celle de 1900 au point de vue atmosphérique: elle est fertile en orages et en cyclones, car elle correspond au maximum de l'activité solaire. Vivons dans l'espérance.

Les phases de l'éclipse seront: à Paris 0,82, soit environ les 8 dixièmes du soleil éclipsé; à Lyon 0,86; à Marseille 0,90; à Bordeaux 0,93; à Toulouse 0,94; à Perpignan 0,95; à Biarritz 0,96; à Alger 0,98. (Les phases publiées par la Connaissance des temps de 1905 sont inexactes; on les a corrigées, sur les indications de M. Camille Flammarion, dans un erratum.)

On observera facilement l'éclipse à l'oeil nu, garanti par un verre fumé. On pourra aussi en suivre les phases sur une feuille de papier au-dessus de laquelle on tiendra, à 30 ou 40 centimètres de distance, une carte de visite percée d'un fort trou d'épingle. Elle sera également visible sur le sol dans les projections solaires formées par la lumière filtrant à travers les interstices des arbres.

Nous donnons ci-contre une carte dessinée par M. l'abbé Moreux, de l'observatoire de Bourges, et destinée à montrer ce que l'on pourrait appeler le «mécanisme» de l'éclipse, qui sera totale sur toute la bande ombrée traversant l'Espagne et la Tunisie.

Nul spectacle n'est plus imposant que celui d'une éclipse totale de soleil. L'immuable splendeur des mouvements célestes ne m'a jamais frappé avec autant de puissance que pendant l'observation de ce grandiose phénomène. Avec l'absolue précision du calcul astronomique, notre satellite, en gravitant autour de la terre, arrive sur la ligne théorique menée de l'astre du jour à notre planète et s'interpose graduellement, lentement et exactement devant lui. L'éclipse se produit à la minute déterminée par le calcul. Puis le globe obscur de la lune, continuant son cours régulier, démasque l'astre radieux et graduellement, lentement, termine son passage devant lui. Il y a là, pour tout observateur, une double leçon philosophique, une double impression: celle de la grandeur, de l'omnipotence des forces inexorables qui régissent l'univers, et celle de la valeur intellectuelle de l'homme, de cet atome pensant, perdu sur un autre atome et qui, par le travail de sa faible intelligence, est parvenu à la connaissance de ces lois qui l'emportent lui-même comme le reste du monde, dans l'espace, dans le temps et dans l'inconnu.

Dans cet impressionnant spectacle de l'occultation de l'astre du jour, l'étrangeté de la pâle lumière qui reste pour éclairer la nature étonnée joue un rôle considérable. Tout est changé dans l'aspect des choses. L'anneau d'or qui entoure le soleil éclipsé répand sur la terre la lumière d'un autre monde.

Quelques minutes avant le commencement de la totalité, la lumière normale du jour diminue fortement et se transforme. La nature entière paraît oppressée sous une sorte de terreur. Les oiseaux, qui gazouillaient dans les branches, se taisent, et ceux qui ont des nids y rentrent précipitamment. Quelques-uns ne le retrouvent pas et, se heurtant contre les murs, tombent morts. Les poussins se réfugient sous l'aile de leurs mères, les chiens demandent protection à leurs maîtres, les troupeaux abandonnent leurs pâturages et cherchent à rentrer, les abeilles cessent leurs bourdonnements et reviennent inquiètes à la ruche, les chauves-souris sortent et volettent. La nuit qui arrive subitement déconcerte tous les êtres vivants.

La marche de l'ombre de la lune sur l'Espagne et la
Tunisie le 30 août. (Les chiffres indiquent les heures et la durée de
l'éclipse totale en chaque point)

Comment on verra l'éclipse partielle dans diverses villes
des États-Unis, de Russie, de Sibérie, d'Égypte et d'Arabie.

L'homme lui-même ne peut se défendre d'une certaine émotion, quoiqu'il sache qu'il n'y a là qu'un phénomène naturel qui suit mathématiquement les lois du calcul. L'étrange lumière dont je parlais tout à l'heure donne aux visages un aspect cadavérique, clarté blafarde analogue à celle de l'esprit-de-vin brûlant saturé de sel, illumination livide et funèbre paraissant annoncer la dernière heure du monde.

Au moment où la dernière ligne du croissant solaire disparaît, on voit, au lieu du soleil, un disque noir environné d'une auréole lumineuse à la base de laquelle brûlent des flammes roses et lançant dans l'espace d'immenses jets de lumière. La nuit subite reste éclairée par cette vague clarté céleste. Ce spectacle est fantastique, grandiose, solennel et sublime.

C'est en ces minutes rares et précieuses que l'on a d'abord deviné, puis étudié la constitution physique de l'astre aux rayons duquel la vie de la terre est suspendue. Minutes rares, en effet, car la durée de la totalité des éclipses observées varie entre une et six minutes, et il n'y en a pas une par an. Depuis l'éclipsé de 1842, qui mit les astronomes sur la voie de leurs découvertes, il n'y a eu que trente éclipses totales dont on peut voir la liste dans mon Astronomie populaire, et les observations n'ont pas occupé plus de cent minutes, soit un peu plus d'une heure et demie. Voilà, certes, une heure et demie bien employée!

Ces minutes nous ont appris qu'il y a, tout autour du soleil, une nappe de feu de 10.000 à 15.000 kilomètres d'épaisseur, sorte de flamme de punch, de couleur rose, qui brûle constamment. C'est la chromosphère. Elle n'est visible que pendant les éclipses. Sa température paraît être d'environ 6.000 degrés centigrades.

L'hydrogène en forme la partie supérieure, mais l'analyse spectrale montre dans sa couche inférieure les vapeurs du magnésium, du fer et d'un grand nombre de métaux. De cette nappe de feu s'élèvent des flammes gigantesques, des protubérances roses, également, atteignant parfois 100.000 et 200.000 kilomètres de hauteur! Ces éruptions formidables s'effectuent dans une atmosphère gazeuse qui constitue ce que nous pourrions appeler la couronne atmosphérique du soleil. Elle est adhérente au globe solaire et tourne avec lui en vingt-cinq jours environ.

Pendant l'éclipse du 28 mai 1900, j'ai parfaitement distingué cette couronne atmosphérique, très lumineuse et d'un blanc d'argent éclatant. Elle se fond dans une seconde auréole, qui lui est extérieure, est moins brillante et moins dense, et paraît formée de corpuscules provenant principalement des éruptions solaires, circulant indépendamment autour de l'astre, dont la forme d'ensemble varie avec l'activité solaire et peut être due à des forces électriques ou magnétiques, contre-balancées par des résistances de diverses natures. Dans notre propre atmosphère, les éruptions volcaniques sont distinctes de l'enveloppe aérienne.

C'est principalement cet entourage solaire que les astronomes vont étudier pendant l'éclipse Son aspect varie suivant les années. Aux époques de grande activité, comme cette année, cette couronne entoure entièrement le disque solaire, à une grande distance, et approche de la forme circulaire. L'une des plus belles et des plus régulières que l'on ait admirées est celle de l'éclipse du 17 mai 1882, voisine, comme celle-ci, d'une époque de maximum de taches solaires. Un dessin qui en a été pris en Égypte par M. Tacchini est d'autant plus curieux qu'une petite comète avait justement été vue près du soleil pendant la totalité.

En général la forme extérieure de la couronne n'offre pas la même régularité géométrique qu'en 1882. Souvent des jets immenses s'élancent au loin en diverses directions.

Pendant l'éclipse de 1900, correspondant à un maximum de l'activité solaire, la couronne s'est montrée très allongée dans le sens de l'équateur solaire. D'un côté même elle était double, et allait finir en pointe tout près de Mercure, qui brillait à une distance égale à environ six fois le diamètre du soleil.

C'est sur l'analyse attentive de cette glorieuse couronne que se porteront les efforts des astronomes, et, notamment, parmi les nôtres, de MM. Janssen et Deslandres, de l'observatoire de Meudon. On l'étudiera par le dessin direct, par la photographie, par l'analyse de la lumière au spectroscope, par les méthodes les plus perfectionnées de la science actuelle.

On comprend tout l'intérêt qui s'attache à la connaissance de l'astre solaire si l'on songe que toute la vie terrestre (ainsi que celle des autres planètes) dépend des radiations de cet astre. De sa surface agitée par les flots d'une éternelle tempête s'élancent constamment, avec la vitesse de l'éclair, les vibrations fécondes qui vont porter la vie sur tous les mondes. Le jour où le soleil s'éteindra, la terre où nous sommes ne sera plus qu'un morne, obscur et silencieux cimetière roulant dans l'éternelle obscurité de l'espace.