Journal d'une étrangère
Promenade aux music-halls. Les théâtres sont encore en vacances et c'est à peine si deux, trois, quatre d'entre eux nous font la grâce de s'entr'ouvrir chaque soir. Et l'on sent si bien qu'ils ne le font qu'à contre-coeur, comme s'ils méprisaient in petto ces auditoires d'été où ne figurent ni l'habitué qu'on sait difficile, ni le riche passant qui paye sa loge au plus haut prix, ni le critique influent dont les-arrêts sont, neuf mois par an, si anxieusement guettés... Cela, c'est la clientèle d'hiver. On recommencera, dans une quinzaine de jours, à s'occuper d'elle, à lui préparer les petits et les grands plats qu'elle aime, au besoin à lui en servir de nouveaux, propres à surprendre agréablement son goût; pour l'instant, on ne songe point à se mettre en frais. Vieux spectacles; troupes d'arrière-plan, formées de «doublures», de petits comédiens inoccupés. Les autres--ceux qui font recette--sont aux eaux ou voyagent. De juillet à septembre, il n'y a au ciel de l'art, comme dit un auteur dramatique de mes amis, que des étoiles filantes.
Et c'est pourquoi les étrangers qui nous font visite se précipitent aux music-halls. Ils y pullulent, et l'on me dit qu'il y a très longtemps qu'ils n'étaient venus à Paris en aussi grand nombre que cette année. A quoi les reconnaît-on? C'est une question que je me suis souvent posée. Ils sont habillés, chaussés, coiffés, comme tout le monde l'est autour d'eux; nulle saisissante particularité de type ou d'aspect ne les distingue; y a-t-il rien de plus international aujourd'hui que nos modes et qui ressemble plus à la figure d'un bourgeois d'Anvers ou de Cassel que la figure d'un bourgeois de Dunkerque? Et, du geste de tel conseiller municipal d'Aix-en-Provence ou de Marseille à celui d'un politicien de Sofia ou de Bilbao, la différence est-elle si grande?...
Cependant, on les reconnaît. On les reconnaît à je ne sais quelles fugaces nuances d'attitude, à des détails de tenue, à de certaines façons de regarder les gens et les choses, de s'amuser à ce qui nous ennuie, de s'ennuyer à ce qui nous amuse. On les reconnaît surtout à l'ignorance charmante ou au dédain qu'ils étalent de nos pudeurs parisiennes; dans les couloirs des Folies-Bergère ou de l'Olympia, on les voit promener avec ingénuité des épouses mûres ou des fillettes,--en braves gens qui visiblement ignorent que ces lieux de plaisir sont de ceux où les maris parisiens préfèrent, en général, venir flâner sans leurs femmes.
Mais comment connaîtraient-ils ces choses,--et les préjugés, les précautions, les pudeurs dont notre morale mondaine est faite? Ceux qui pourraient les renseigner là-dessus sont absents et Paris, d'où s'est enfuie pour trois mois l'élite «indigène» qui l'anime d'une vie si brillante et si jolie, ressemble à ces châteaux de province que d'obligeants portiers entr'ouvrent aux touristes à l'époque de l'année où les maîtres de la maison ne sont pas là.
Aussi bien, le Paris dont nous offrons en ce moment le spectacle aux étrangers en vacances doit-il les effarer un peu; et je ne serais pas surprise que quelques-uns emportassent de cette visite une déception.
Ils avaient rêvé, en y venant, de s'y perdre au milieu d'une agitation folle et de la plus amusante des cohues: ils trouvent les Champs-Elysées vides de voitures, et ce sont des compatriotes qui leur sourient, aux tables des restaurants. On leur avait vanté l'incomparable beauté de certaines de nos places et de nos rues: ils en trouvent les chaussées éventrées, obstruées de fortifications véritables, au fond desquelles s'ébauchent les itinéraires du Métro de demain. Ce ne sont partout qu'équipes d'ouvriers qui s'agitent, creusent, pavent ou dépavent, nettoient, restaurent ou démolissent. Paris pudiquement profite, pour faire sa toilette, du moment où les Parisiens ne le regardent pas.
Et ces brillantes soirées de music-halls ne sont-elles pas propres aussi, par leur éclat même, à discréditer un peu Paris aux yeux des étrangers qui y affluent? Ils observent, ces étrangers; ils réfléchissent; à la médiocrité de tels spectacles «de vacances» que leur servent certains théâtres dont on leur a vanté la renommée, ils comparent la somptuosité joyeuse d'autres spectacles où chaque soir brillent la danseuse rare, l'acrobate illustre, le dresseur de fauves ou le prestidigitateur que tout le monde veut voir et qu'il faut avoir vus; ils ont l'impression que c'est vers ce genre d'amusements que se portent sans doute, de préférence, nos curiosités et nos goûts, puisque ce sont ces premières-là qu'à l'ouverture de la saison on a voulu nous offrir avant toutes les autres; et, fort légitimement, ils en concluent que Paris demeure la capitale des joies faciles et de la futilité.
C'est ainsi que, de peuple à peuple, on n'arrive que bien difficilement à se connaître et à se comprendre. On se fréquente volontiers, et beaucoup plus qu'autrefois; mais, dirai-je, à tort et à travers; et, de là, des malentendus, un continuel danger de se mal «interpréter» les uns les autres. Nous visitons les pays chauds pendant l'hiver et les pays froids pendant l'été; nous oublions qu'on ne comprend Biskra, par exemple, ou Kairouan qu'à condition d'y avoir eu trop chaud; que ce n'est point à l'époque des «nuits blanches» qu'il faudrait s'aller promener à Christiania, mais durant les jours noirs où les lampes s'allument à deux heures de l'après-midi,--où s'épanouit la joie des jeux d'hiver. Et, de même, on ignorera Paris si l'on ne veut ou si l'on ne peut lui faire visite qu'en ces mois de vacances où lui-même est absent de chez lui, où l'art dramatique n'a que Bobèche à donner en spectacle à ceux qui rêvaient d'y rencontrer Sarah Bernhardt, Mounet, Granier, Coquelin, Bartet, Réjane...
Il est vrai qu'il reste à Paris ses promenades, dont certaines, à cette époque de l'année surtout, ont une grâce unique. Mais voilà-t-il pas que leur existence est menacée et n'a-t-on pas très sérieusement parlé, ces temps derniers, d'entamer les futaies du bois de Boulogne pour y construire des gâteaux de pierre de taille et de ciment,--de belles maisons modernes où l'art nouveau sévira?
L'affaire a fait du bruit et je suis contente de voir que, depuis huit jours, une belle fureur s'est déchaînée contre l'architecte ambitieux par qui fut lancé ce projet fou. Car l'idée est d'un architecte, je le jurerais. Pour éprouver le besoin de raser une forêt et de mettre à la place des maisons à six étages que personne ne réclame, il faut être celui qui les construira. Ou alors on est inexcusable.
Mais il est probable que, cette fois, les amis des arbres auront raison des amis du bâtiment et que notre bois de Boulogne nous sera conservé. L'opinion publique, ordinairement si divisée sur la moindre des affaires qui nous occupent, s'est prononcée de façon trop unanime et trop violente sur celle-ci pour qu'il n'y ait pas imprudence à dédaigner sa protestation.
C'est que les Parisiens aiment passionnément leurs vieux arbres. Pourquoi? Encore une question que les moralistes se sont posée. Quelques-uns, pleins d'esprit et de sensibilité, prétendent attacher un sens philosophique à cet amour. Ils pensent qu'inconsciemment nous sommes séduits, émus par ce qu'un bel arbre exprime de solidité, de puissance, de vitalité toujours renouvelée. Au milieu d'une société qu'agitent tant de fièvres, un si frénétique besoin de mouvement et de changement, l'arbre est un reposant symbole: il est ce qui ne bouge pas, et qui dure.
Sans doute. Mais nous aimons les arbres, je crois, pour de plus simples raisons, et moins «littéraires»: parce que, dans une ville où l'on a la passion de la campagne, ils sont pour nous l'illusion de la campagne et nous en apportent--à domicile, presque --la fraîcheur et le parfum; et que nous restera-t-il de cette illusion-là quand nos arbres n'existeront
Le général Dessirier, gouverneur de Paris,
se reposant au pied d'un arbre. plus? D'autres villes ont des fleuves, des rivières, le long desquels il est de douces flâneries permises; Paris ne connaît pas cette joie, et n'est-ce pas une chose lamentable que la Seine y soit, à peu près partout, inaccessible aux promeneurs?
Nous avons fait de la Seine un ruisseau d'eau sale à l'usage des chalands et des bateaux-mouches; de ses ponts, l'abri des gens sans domicile; de ses quais, l'asile des tondeurs de chiens. Pas une terrasse où s'asseoir; pas un coin propice à la rêverie. Il est vrai que, dimanche dernier, la foule s'y précipita et que, sur ses berges, du pont de Bercy au viaduc d'Auteuil, plus une place, dès huit heures du matin, n'était à prendre: on s'y disputait un prix de natation! Mais ce sont là des événements exceptionnels et qui ne sauraient fournir aux Parisiens amants de la nature un suffisant aliment de plaisir. Ils préféreraient un fleuve dédaigné de Holbein, de Burgess et de Paulus, mais au bord duquel une heure de bonne sieste fût possible...
Sonia.
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M. Berteaux, le général Brugère et le général Dessirier. |
Le général Chaffee, chef de la mission américaine AUX GRANDES MANOEUVRES DE L'EST. |