LES GRANDES MANOEUVRES

L'importance et la qualité des troupes engagées, le thème stratégique et la configuration du terrain, la personnalité des officiers généraux, donnaient un intérêt particulier aux grandes manoeuvres qui viennent de se dérouler dans la région de l'Est. Chacune des deux armées en présence comprenait deux corps d'armée et deux divisions de cavalerie. D'un côté, le 6e corps, ayant son siège à Chalons-Sur-Marne, et le 6e corps provisoire, sous les ordres du général Hagron, considéré comme le futur généralissime; d'autre part, le 20e corps (Nancy) et le 5e (Orléans), commandés par le général Dessirier, gouverneur de Paris. La direction suprême était exercée par le généralissime Brugère.

La concentration des troupes s'est effectuée dans les vallées de la Marne et de l'Aube. L'armée du général Dessirier, manoeuvrant au sud, dans la région de Bar-sur-Aube, devait s'opposer à la marche de l'armée du général Hagron, descendant de Vitry-le-François sur Brienne, où elle devait se frayer un passage vers la vallée de la Seine. C'est dans cette même plaine de Champagne qu'avaient été inaugurées, en 1891, les manoeuvres d'armée. A quelques kilomètres de la petite ville de Brienne, dont l'école militaire eut pour élève Bonaparte, les deux armées se retrouvaient à l'endroit même où Napoléon préparait les victoires de Champaubert et de Montmirail. Ces vastes champs peu accidentés, propices aux longs déploiements, mais ne leur offrant point d'abris, coupés de quelques rivières suffisantes pour compliquer les mouvements de retraite, offraient aujourd'hui à nos généraux un terrain excellent pour comparer les enseignements de la tactique napoléonienne avec les exigences et les ressources de l'outil militaire moderne.

Après une série de manoeuvres partielles destinées surtout à établir un lien entre les diverses unités, le général Dessirier, conformément au programme, s'est laissé refouler jusqu'à l'Aube, sous les yeux de M. Loubet qui avait tenu à assister, en compagnie de M. Berteaux, ministre de la Guerre, au dernier épisode des manoeuvres.

Malgré un temps peu favorable, les troupes ont fait preuve d'une rare endurance. Les débuts du corps des cyclistes, dont nous avons rapporté les prouesses dans notre dernier numéro, ont été fort remarqués. Parmi les officiers étrangers, la mission américaine, ayant à sa tête le lieutenant général Chaffee, fut très entourée. Le représentant des Etats-Unis, qui a paru très frappé de la vivacité du soldat français et qui était en complet kaki a, comme tant d'autres, à tort ou à raison, déclaré nos uniformes beaucoup trop voyants.