L'EXPÉDITION ARCTIQUE DU DUC D'ORLÉANS
| L'entrée de la Belgica, le 12 septembre, dans le port d'Ostende. | Le duc d'Orléans et le commandant de Gerlache saluant leurs amis. |
La Belgica, le vaillant et robuste trois-mâts qui porta naguère vers le pôle sud le commandant Adrien de Gerlache et ses compagnons, vient de pousser, avec l'expédition que conduisait Monsieur le duo d'Orléans, une pointe non moins heureuse dans l'océan Glacial arctique, cette fois. Mardi, elle ramenait aux quais d'Ostende, tous florissants de santé, le prince et la mission d'exploration qu'il avait organisée.
Le moins qu'on puisse dire, en attendant la publication complète des travaux de la mission, c'est que cette campagne a été des plus fécondes. Quand on songe au peu de temps qu'elle a duré, on est surpris, en vérité, des résultats acquis; la côte est du Groenland, reconnue et minutieusement relevée sur 80 milles de long, l'extrême point connu de ce continent reporté du 77e degré au delà du 78° 20, sans parler de quantité d'observations scientifiques faites en cours de route, tels sont les fruits d'un voyage de quatre mois.
Croquis provisoire de l'expédition de la Belgica,
d'après les indications de Monsieur le duc
d'Orléans et du commandant de Gerlache.
1. Point où la «Belgica» rencontra la banquise
(80º 20 de latitude).--2. Point d'entrée du navire
dans la banquise, le 21 juillet.--3. La première
terre aperçue, le 28 juillet.--4. Point de sortie
de la banquise (70° 26 de latitude).--Le carton
d'angle montre la rectification de la côte d'après
les relevés de l'expédition.
A peine la Belgica amarrée à l'entrée du bassin d'Ostende, le prince, qui avait commandé lui-même la délicate manoeuvre de l'accostage, voulait bien résumer pour nous ces quelques semaines d'une vie rude et salubre, au milieu des brumes interminables du Nord, des glaces de la banquise, des tourmentes, des frimas, avec, comme distractions, de fructueuses parties de chasse.
Nous avons annoncé en son temps le départ de la Belgica et donné la composition de son état-major. On sait que le duc d'Orléans avait fait appel au concours éclairé du commandant de Gerlache, qui fut son principal collaborateur et dont l'expérience et le dévouement, nous disait-il, lui ont été particulièrement précieux.
C'est le 3 juin dernier que l'expédition quittait Tromsoe, faisant voile au nord pour le Spitzberg; on était en avance et, sur les conseils de M. de Gerlache, le prince avait décidé de profiter de cette circonstance et d'aborder la banquise non plus par le sud, comme l'avaient fait les précédents explorateurs, mais par le nord.
Il demeura un mois dans les eaux du Spitzberg, étudiant la côte ouest, multipliant les expériences océanographiques.
Le moment venu, au jugé, de foncer sur la banquise, la Belgica remonta au-dessus du Spitzberg, poursuivant toujours les sondages et les pêches d'étude. La marche en avant fut quelques jours retardée par les glaces flottantes. Enfin le 8 juillet, par 80° 20 de latitude nord et 5° 40 de longitude est, on atteignait la banquise. Il fallut en côtoyer le bord abrupt en redescendant vers le sud-ouest, en quête d'un passage libre qui permît à la Belgica de s'y engager. On revint ainsi en arrière jusqu'au 21 juillet. Ce jour-là, par 76° 10 de latitude nord et 7 degrés de longitude ouest, on découvrait un chenal navigable, dirigé vers le nord-ouest. On le suivit.
Pendant toute une semaine, on navigua à l'aveuglette, à travers d'épaisses brumes. Mais on avait depuis longtemps dépassé le point extrême auparavant reconnu, le cap Bismarck. Et encore, ce point, baptisé comme la Terre du Roi Guillaume à la suite de l'expédition conduite par le capitaine prussien Koldewey, n'avait-il pas été atteint par mer. Après la perte de l'un de ses navires, la Hansa, Koldewey avait fait hiverner le second, la Germania, à l'île Sabine, et ce fut en traîneau, avec un détachement de son personnel, qu'il alla planter le drapeau prussien sur ce promontoire avant lui inconnu.
Le duc d'Orléans allait avoir meilleure fortune que ce devancier: le 28 juillet--la Belgica avait stoppé la veille--comme le prince, chasseur passionné et tireur dont l'habileté a émerveillé ses compagnons, venait de «descendre» un ours superbe, le rideau de brume s'éclaircit, se leva. On aperçut alors, dans le demi-jour polaire, une terre assez élevée qui émergeait, à bâbord du navire, de l'immensité blême. Une émotion indicible s'empara de tous. Séance tenante, Monsieur le duc d'Orléans partit avec un détachement pour l'atteindre; deux heures après, il la foulait. Un cairn était élevé et le drapeau aux trois couleurs françaises mettait sa note joyeuse dans ce paysage de désolation. Le soir elle était appelée «Terre de France» et, sur la proposition du commandant de Gerlache, avec l'assentiment du prince, la pointe qui la terminait reçut le nom de cap Philippe.
On quitta le 5 août ce point pour regagner la mer libre que l'on retrouva par 70° 20 de latitude.
La côte orientale du Groenland, du cap Bismarck au cap
Philippe. (Relevé du peintre Mérite.)
Dans ce voyage de retour, on eut la chance heureuse de pouvoir relever toute la côte très méticuleusement, la photographier même en certains points jusqu'au cap Bismarck, en noter les fiords, les anfractuosités, rapporter, en somme, des indications suffisantes pour établir presque sur toute la longueur une carte suffisamment exacte du contour. Et l'on peut voir que ce littoral, au lieu de se creuser vers l'est, comme le supposait Koldewey, s'incurve au contraire vers le nord-ouest.
Maintenant, s'agit-il d'une terre, d'un prolongement vers l'est du continent groenlandais ou d'une série d'îles? Le prince, très prudemment, évite de se prononcer. Il incline pourtant à croire que le cap Bismarck est la pointe sud d'une île.
--Et alors, dit-il gaiement, ce sera non plus la Terre de France, mais l'archipel Français!
G. B.
Le cap Philippe.