SAVORGNAN DE BRAZZA

«Je ne le croyais pas si grand!» Combien, relisant, ces jours derniers, dans une brève notice nécrologique, l'histoire de la vie si remplie de Savorgnan de Brazza, ont senti remonter à leurs lèvres ce mot que murmura le Valois blême devant le cadavre gisant du Balafré!

Depuis dix ans, bientôt, qu'un caprice de la politique, un véritable méfait, l'avait mis à la retraite, on avait--et l'on n'ose l'avouer sans en rougir--à peu près oublié M. de Brazza. Qu'il ne souffrît pas de cette indifférence qui récompensait l'oeuvre grandiose accomplie par lui, on ne saurait en jurer. Du moins ne s'en plaignait-il pas. Car il fit preuve dans la disgrâce d'un stoïcisme égal à la vaillance qu'il avait déployée dans l'action, à la simplicité qu'il montra toujours jusqu'au faîte des honneurs. Peut-être fut-il tout surpris quand, au commencement de cette année, à la nouvelle des sanglants exploits dont s'étaient rendus coupables, au Congo, deux de nos fonctionnaires, le ministre des Colonies lui demanda d'aller conduire, là-bas, l'enquête nécessaire; et les termes mêmes de la lettre de service qui lui était remise--la première qu'il reçut depuis celle qui, en 1897, le relevait brutalement, sans aucunes formes, de ses fonctions--purent lui donner l'impression qu'il rêvait.

M. de Brazza partit, vaillant, joyeux, vers ce pays auquel, malgré tout, malgré les luttes passées, les fatigues de la conquête, les déboires, il avait gardé en son coeur un tendre souvenir. Il avait accompli en conscience, on peut le croire, son oeuvre nouvelle. Sa mission terminée, il était en route pour la France quand la dysenterie, le terrassant, le força de relâcher à Dakar. Il y est mort, le 14 septembre, tombé au champ d'honneur, sur son domaine.

Il n'était âgé que de cinquante-trois ans. Il y avait si longtemps que le bruit de son nom avait empli le monde qu'on le croyait, en vérité, presque un vieillard. Mais il avait trente ans à peine quand la gloire, la vraie et pure gloire, vierge de sang versé, --lot rare et magnifique pour un conquérant!--lui avait souri déjà. A trente et un ans, il était commissaire général de la République au Gabon. Il avait jeté sur le continent africain les fondements d'un empire colonial trois fois grand comme la métropole elle-même, qu'il ajoutait au patrimoine de son pays d'adoption.

Quels beaux rêves d'énergie des adolescents qui sont depuis longtemps devenus des hommes ont faits, en ce temps-là, devant cette photographie, alors populaire, que nous reproduisons ici, et à laquelle on pourrait donner pour épigraphe la boutade haineuse de Stanley, le rival sanglant du pacifique Brazza au continent noir, cette phrase qui semble en être la description littérale: «J'ai rencontré un homme déguenillé, pieds nus, sans autre escorte que quelques misérables laptots, et il m'a dit qu'il venait d'acquérir des territoires à la France!»

Mme de Brazza, née Thérèse de
Chambrun.

C'est le 20 octobre 1875 que l'enseigne de vaisseau de Brazza avait débarqué au Gabon, à la tête d'une troupe de vingt personnes seulement. Cette première exploration dura trois ans. Elle s'étendit aux bassins de l'Ogoué, de la Licona et de l'Aima. On alla jusqu'à cinq journées de distance du Congo sans en entrevoir, sans en deviner l'existence. A son retour en Europe seulement, M. de Brazza apprit le raid heureux que Stanley, rentré quelques mois avant lui, avait poussé dans le bassin du fleuve géant. Il repartit pour compléter son oeuvre le 27 décembre 1879 et atteignait cette fois le Congo qu'il redescendait jusqu'au Stanley Pool. Ce fut au cours de ce second voyage, qui ne fut qu'un duel superbe entre l'explorateur français et son rival Stanley, qu'il signa le traité de protectorat avec le roi Makoko et installa aussi, au poste qui devait plus tard devenir Brazzaville, la capitale actuelle du Congo, le brave sergent Malamine, celui qui, avec trois tirailleurs sénégalais, tint un jour tête à Stanley et lui fit respecter le drapeau tricolore.

Rentré à Paris en 1882, accueilli avec enthousiasme, il se voyait confier, l'année suivante, la mission d'organiser sa conquête; car on ne méconnut point tout d'abord la splendeur de ce présent qu'il faisait à la France. Quatorze ans s'écoulèrent avant qu'on oubliât ses services insignes. Mais alors, on n'eut plus aucun ménagement et, à la suite d'un long conflit entre l'explorateur et la bureaucratie, celle-ci l'emporta: une simple lettre de service rappela M. de Brazza.

Il ne murmura pas, se laissa dépouiller, vécut obscur, entre sa femme, nièce du comte de Chambrun, et ses trois enfants, à son foyer presque pauvre; car il avait dissipé dans ses audacieuses randonnées tout l'héritage familial. Il fallut une circonstance fortuite pour que cette iniquité fût rappelée et réparée; les Chambres, à l'unanimité, dans un élan d'enthousiasme, votèrent à M. de Brazza une pension à titre de récompense nationale.

Ce fut presque à son corps défendant qu'il l'accepta, car jamais il n'avait permis à ses amis les plus zélés de protester contre l'ingratitude dont il était victime. Il avait l'âme d'un sage antique.

Son caractère chevaleresque s'était révélé d'un seul trait le jour où, rejeton d'une vieille famille italienne de la province d'Udine et ému de pitié devant les malheurs de la France, il était venu, au lendemain de nos défaites, réclamer la nationalité française! Sa douceur lui avait valu, dans les huttes de paille et de terre épargnées, le nom de Père des noirs. Il eût rivalisé de bravoure intrépide, de sérénité devant le danger avec un Décius ou un Ney. C'est un héros qui vient de disparaître.
G. B.

La forteresse de Frederiksten sur la frontière suédo-norvégienne.--Phot. Worm-Petersen.