LE NAUFRAGE DU VAPEUR «HILDA»
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L'Hilda.--Phot. comm. par M. A. Duez. |
Le chauffeur anglais Grinter. |
C'est un des sinistres maritimes les plus effroyables qui se soient produits en ces dernières années, que ce naufrage du steamer Hilda, de la Compagnie anglaise South Western, qui, dans la nuit de samedi à dimanche dernier, est venu se fracasser sur les rochers des Portes, à proximité du phare du Jardin, à l'entrée de la rade de Saint-Malo, en engloutissant une centaine de victimes.
Dimanche matin, un autre vapeur, l'Ada, qui partait de Saint-Malo pour Jersey, apercevait, émergeant des flots, comme il sortait des passes, un mât auquel étaient cramponnés dix naufragés, toute une grappe prête à s'égrener. Plusieurs étaient morts, mais leurs membres raidis les retenaient au gréement. Six seulement vivaient encore, cinq marchands d'oignons de la côte bretonne et un matelot anglais, exténués, défaillants de froid, de misère et de fatigue. Une chaloupe de l'Ada, avec l'aide d'un bateau pilote, put les recueillir et les ramener à Saint-Malo. Ce sont les seuls survivants de la catastrophe.
Les marchands d'oignons: en haut, Paul-Marie Le Penn,
Olivier Caroff; en bas, Louis Rozeo, Tanguy-Laot,
Jean-Louis Mouster.
L'Hilda était un beau navire de 80 mètres de longueur, jaugeant 373 tonneaux, qui assurait le service entre Southampton et Saint-Malo, avec escales à Guernesey et à Jersey. De ce dernier point, il gagnait Saint-Malo par le large des Minquiers. Il était commandé par le capitaine Gregory, âgé de soixante ans, vieux routier de la Manche, qui avait accompli avec lui d'innombrables fois la traversée entre la France et l'Angleterre.
Dès son départ de Southampton, vendredi 17 novembre, le bateau avait eu à lutter contre le mauvais temps. Le capitaine n'avait pas quitté la passerelle. Le vent soufflait avec violence. Il faisait un froid rigoureux. La neige, par surcroît, s'était mise à tomber, chassant les passagers dans leurs cabines. Ceux-ci étaient nombreux. Il y avait à bord, notamment, cinquante et un de ces marchands d'oignons des côtes nord de la Bretagne, qui vont chaque année en Angleterre vendre leurs récoltes, et qui s'en revenaient au pays après leur tournée habituelle. Les passagers de première classe, dont le nombre n'est pas exactement connu, appartenaient pour la plupart à la colonie anglaise de Dinard.
Vers 9 heures, samedi soir, on approchait de Saint-Malo. On naviguait «à l'estime», à tâtons, au milieu de la tourmente; du brouillard se mêlait à la neige, accroissant encore l'obscurité. Aucun des feux de la rade n'apparaissait. Le capitaine et ses officiers pouvaient se croire encore loin de terre. On lança des fusées, qui furent aperçues entre 10 et 11 heures de Saint-Malo et du phare de la Pierre du Jardin. Les gardiens de ce phare y répondirent; mais, du navire, on ne vit pas leurs signaux.