LES ÉLÈVES DE LOÏE FULLER
A L'ODÉON (Voir la gravure de double page,)
Si Ton peut considérer le génie, sous l'un de ses aspects, comme «de l'ingéniosité au service d'une grande cause», il faut reconnaître ce don particulier à M. Antoine, pour les mille ingéniosités dont il a entouré la présentation scénique de la nouvelle version des deux Faust de Goethe.
Le spectacle tient du prodige par la richesse de ses enchantements,--et aussi par leur variété. M. Antoine a très habilement mis à profit ce principe qu'il est bon de faire s'opposer des émotions contraires,--et de ménager, au cours d'une action dramatique, quelque reposante clairière où le spectateur se délassera d'émotions plus vives.
C'est ainsi qu'aux conversations sarcastiques et glaciales que, dans le jardin fleuri, le diable échange avec dame Marthe, nous entendons succéder, par un ingénieux balancement régulier d'allées et venues, et répondre, comme répondent les violoncelles en échos douloureux à l'ironie des cuivres, les doux, tendres, aveugles propos d'amour que Faust murmure à Marguerite...
Et c'est ainsi surtout qu'après la très belle scène de la prison d'où s'élève l'horreur d'une intense suggestion tragique, nos yeux ont la joie reposante de voir s'exécuter, dans un décor miraculeux de calme et de jeune verdure, la ronde exquise que les Sylphes dansent autour de Faust endormi. On connaîtra par l'image que publie L'Illustration quelle charmante poésie se dégage à première vue de ce palpitement d'ailes de gaze sur l'accablement du Héros. Les jeunes élèves de Loïe Fuller ont réalisé avec la plus grande saveur ce merveilleux enchantement. Elles ont juste la candeur qu'il faut, le lyrisme instinctif, la grâce fragile,--et la science qu'une glorieuse direction leur a très habilement inculquée.
Cette danse de petites filles revêt une nouvelle, étrange et haute signification si l'on approfondit les paroles par lesquelles Méphistophélès la provoque autour de Faust. Ils deviennent alors, ces Sylphes légers, l'emblème des puissances occulte: de la terre, des émanations du printemps, des fleurs, des parfums, de tout ce qui doit ramener Faust, par des routes de joie, vers le plaisir divin de vivre.
Et le drame s'enrichit par là d'un autre contraste: n'est-il point touchant que de si petites filles entreprennent de guérir une si grande blessure que leur âge ignore, et que ce soit sur d'aussi frêles épaules qu'un instant repose la lourde tâche d'anéantir les remords et les nostalgies de Faust et de ramener dans son coeur l'amour de Marguerite?
Loïe Fuller était naturellement désignée pour apporter à de tels desseins le concours précieux de sa jeune école.
Après des tableaux dont quelques-uns rappellent la grandeur effroyable de Rembrandt ou la beauté de Scheffer, elle devait faire tourner, dans un cadre idyllique, la ronde des petites joies, pour nous rappeler la guirlande des anges dont Reynolds a suggéré les traits en touches divinement imprécises.
Avec ce commentaire de danses et celui, soutenu, d'une musique heureusement choisie, Faust réalise un spectacle complet d'où l'on sort plus riche et charmé.
Didier Debraux.