LE «GRAND DIVAN»
Constantinople, 22 janvier 1913.
Je sors du «Grand Divan», convoqué à titre consultatif par le gouvernement soucieux, au moment de décider de la paix ou de la guerre et de répondre à la note collective des puissances, d'être assuré de l'assentiment et de l'appui des personnages les plus illustres de la nation. Une même assemblée avait été réunie en 1827, lors de la guerre de l'indépendance grecque, une autre en 1877, au temps de la guerre russo-turque. Toutes deux avaient décidé la continuation de la guerre à outrance, jusqu'au dernier vaisseau, jusqu'au dernier canon. C'est la paix qui sort de celle-ci.
... A 11 heures 1/2, je me rends au palais impérial de Dolma Bagtché, en compagnie de Jean Servien, du Petit Marseillais. Aux alentours pas un curieux. A Paris, dans une occasion semblable, cent mille personnes s'écraseraient dans les rues avoisinantes: elles n'en apprendraient rien de plus, ni plus vite; mais, enfin, elles contempleraient de leurs yeux l'endroit où se passe quelque chose qui intéresse la vie de leur pays, elles manifesteraient d'un commun accord, ou en sens divers, par leurs murmures, leurs discussions, leur agitation même, l'existence d'une opinion publique, d'un peuple qui veut vivre et se sent vivre. Ici, rien. J'ai constaté pareille indifférence à Hademkeui, la nuit de l'armistice; deux journalistes français s'étaient, seuls, dérangés pour assister au retour de Nazim pacha; et, le lendemain, le long de la route jusqu'à Constantinople, pas un paysan, pas un soldat, ne les interrogea sur la paix ou la guerre. Qu'importait, après tout? qu'importe encore aujourd'hui? Et tant de silence et tant d'apathie ont pour nous autres je ne sais quoi d'impressionnant, lorsque nous nous penchons pour écouter en vain les palpitations du coeur de ce peuple et de cette ville.
Quelques patrouilles circulent d'un pas lourd et se dandinent pesamment. Des policiers à pied et à cheval barrent les portes du palais; des cavaliers sont massés dans la caserne voisine. On fait quelques difficultés pour nous laisser passer; un officier de paix, assez insolent, veut nous chasser, et, sur notre refus de partir, déclare que les Européens sont plus barbares que les Turcs, quoi qu'ils prétendent. Nous ne bougeons; je lui dis de nous faire arrêter, s'il lui plaît ainsi, et la petite altercation continue quelque temps en langage turc et dans cet ineffable «sabir» levantin ou plus exactement pérote, en usage ici, jusqu'à ce qu'intervienne un haut fonctionnaire de police, fort courtois, qui nous assigne une place. A midi moins le quart, des landaus, des voitures de place, quelques automobiles, se succèdent, amenant les notables; la grande porte s'ouvre pour laisser entrer l'équipage du prince héritier Youssouf Jzeddine et du grand vizir. A midi et demi, tout mouvement a cessé.
Nous revenons à 2 heures. Même silence aux abords du palais. Les seuls curieux sont toujours quelques journalistes français, Paul Erio, du Journal, Cuinet, du Matin, Mothu, de l'Havas, Genève, du Stamboul, et des journalistes locaux. Cette fois on nous laisse, sur notre demande, pénétrer dans les jardins, puis, dans le grand salon du rez-de-chaussée qui précède l'escalier d'honneur, lequel donne accès au salon des ambassadeurs, ainsi nommé parce que le sultan Aziz y accordait ses audiences aux ambassadeurs étrangers, et dans lequel se tient aujourd'hui le «Grand Divan».
On nous fait quelques communications: Mahmoud Chefket pacha, Hakki pacha, l'ancien grand vizir, le prince Sabaheddine bey, l'ancien cheik ul islam Moussa Kiasim effendi, l'ex-commandant de l'armée de l'Est, Abdullah pacha, se sont excusés. Les princes assistent à la réunion d'un salon voisin. Le sultan est demeuré dans ses appartements, mais on le tient constamment au courant des débats. Dans la salle de réunion, les notables se sont groupés par professions, militaires, ulémas, sénateurs, fonctionnaires civils. A 1 heure 1/2, le grand vizir a proclamé l'ouverture de l'assemblée; il a fait lire une traduction de la note collective des puissances, suivie de quelques explications. Puis Nazim pacha, ministre de la Guerre, a déclaré que l'armée était prête à faire son devoir. Abdurrhaman bey, ministre des Finances, a exposé la situation financière de l'empire et conclu à la nécessité de la paix; au nom de Noradounghian effendi, ministre des Affaires étrangères, indisposé, Saïd bey a donné lecture de l'exposé écrit par celui-ci, concluant également à la paix.
Nous n'avons point accès à la salle des délibérations. Je parcours les salons du rez-de-chaussée: meubles dorés, rideaux, baldaquins à l'européenne, pour ne pas dire pis, glaces prismatiques, lampadaires en cristal, vases de Sèvres, quelques tableaux, parmi lesquels je distingue une petite toile de Fromentin, un coin du Bosphore, d'un beau ton chaud de coucher de soleil d'été, d'une pâte ambrée à la manière de Decamps, et qui me retient seule au milieu d'un certain nombre d'oeuvres également banales. Une galerie donne sur la mer et l'incomparable paysage des côtes d'Asie. Devant nous, les cuirassés des puissances. On nous offre le café dans de jolies petites tasses dorées; je pense qu'autrefois, après avoir bu, l'étiquette était de mettre tasse et soucoupe dans sa poche; j'en ai quelque envie, mais je n'ose. On nous offre également des cigarettes énormes, si longues qu'elles n'en finissent plus, et toutes dorées. Les beaux tapis, cet accueil délicat, ces cafés, ces cigarettes, les huissiers et les domestiques muets qui glissent sans faire de bruit, le grand silence, me rappellent, en dépit du décor médiocre de ce palais, où je ne sais quel architecte, Arménien sans doute, a macaroniquement entremêlé les formes les plus molles et les plus décadentes du style hindou, de l'architecture antique, et de la Renaissance ou du baroque italien, que ce peuple-ci a possédé un art merveilleux, sans doute emprunté à l'ancienne Byzance, mais pourtant original, qu'il a eu des demeures où la vie, différente de la nôtre, était d'une douceur incomparable, et nuancée de finesses dont le souvenir grise encore nos imaginations d'Occidentaux. Tout cela disparaît.
Il est 4 heures. Un uléma à longue barbe blanche, enveloppé dans une pelisse noire, passe devant nous. Il s'approche de la fenêtre qui fait face à l'Orient; des lueurs projetées par le soleil couchant y traînent avant que s'y lève la nuit. Il prie, indifférent à notre présence, se prosternant, se relevant, élevant les mains, ou les tenant autour des oreilles, ou les passant sur la face, s'agenouillant de nouveau, vieux corps assoupli à cette gymnastique sublime. L'occasion, la circonstance, ne lui en font pas hâter ou saccader un geste; qu'importent, pense-t-il sans doute, auprès de la grandeur de Dieu et des promesses faites à ses croyants, ces accidents passagers de la vie d'un peuple à qui l'empire du monde est malgré tout assuré par un décret divin?
Il sort du «Grand Divan». Tout est terminé, nous dit-on. Après quelques discours patriotiques de divers personnages, l'assemblée s'en remet au gouvernement et cède sur tous les points(1).
Nous quittons le palais et attendons dans les jardins la sortie des notables. Le temps, beau durant la journée, s'est couvert de nuages menaçants et il commence de pleuvoir.
Note 1: On m'apprend à la dernière minute trois incidents curieux de la séance:
Les deux vieux adversaires irréductibles, Saïd pacha et Kiamil pacha, se sont serré la main, réconciliés, et ont longuement tenu conversation.
Le représentant du ministre des Affaires étrangères a fait remarquer, à la suite de l'exposé de la situation extérieure, que la Turquie avait à répondre non seulement à la note des puissances, mais à une note particulière de la Russie, menaçant de prendre à son compte les intérêts des alliés.
Enfin, lorsque tous les discours furent prononcés, on demanda s'il fallait voter. Mais un uléma se leva et dit: «Nous risquerions, en agissant ainsi, de montrer que nous sommes en désaccord dans une circonstance si grave; bornons-nous, à aller tous baiser la main du grand vizir,» Il en fut ainsi fait.
Après le «Grand Divan»: le vieux Saïd pacha
sortant du palais de Dolma Bagtché.
Un petit vieux tout brisé paraît au haut de l'escalier; il marche en tremblant, un domestique le soutient, et, lentement, le conduit à sa voiture. C'est Kutchuk Saïd pacha (le petit Saïd pacha), l'ancien grand vizir. Izzet pacha, celui qui s'est illustré au Yémen, descend ensuite, large, la tête puissante, massif comme un bloc; puis de vieux généraux, des fonctionnaires en stambouline, des ulémas. Pas un mot, pas une conversation, pas un geste qui trahisse colère ou désespoir; les visages sont graves, imprégnés de tristesse; il me semble retrouver quelque chose de cette expression poignante que j'ai vue sur les figures des soldats vaincus de Loule-Bourgas et de Viza, identique sur tous, et qui est celle de la défaite acceptée. Acceptation nécessaire, inéluctable sans doute. Ils en portent le poids avec un tel air de noblesse, ces prêtres, ces vieux soldats usés dans toutes les guerres, ces hauts dignitaires de l'empire, qu'on se sent pénétré d'une émotion profonde. Nous nous tenons tous découverts sur leur passage. Les derniers, au sommet de l'escalier, apparaissent deux ulémas. Ils ont le turban vert impeccablement roulé, l'ample pelisse noire, de longues barbes et des visages très anciens. Ils s'arrêtent sur l'une des marches; l'un sort de sa poche une belle tabatière et la présente à l'autre; celui-ci se sert lentement, remercie, et tous deux hument le tabac parfumé, puis continuent, lentement toujours, comme ils ont fait tout le reste, à descendre le grand escalier.
Ce vieillard cassé, si proche du tombeau, dont un domestique soutenait les pas, ce prêtre qui priait, prosterné vers l'Orient, parmi l'ameublement européen de ce salon prétentieux, ces deux ulémas qui semblaient dater du quinzième siècle et prenaient d'un si beau geste leur prise de tabac parfumé sur les marches du palais; mais surtout le décor matériel et moral d'un tel spectacle, l'acharnement d'une partie de l'Europe hostile, la trahison de l'autre, sur laquelle on comptait, l'indifférence populaire, les haines politiques seules vivaces, les cuirassés des puissances étrangères surveillant le palais, surveillant la ville, tout cela ne semblait-il pas se traduire trop clairement en deux mots: Finis Turquiae? Trop clairement, certes! Et, cependant, en souvenir de tant d'années d'alliance, de tant de soldats morts pour les mêmes causes, d'une terre où notre influence, notre langue, nos moeurs même ont toujours régné et règnent encore, de l'amitié qui nous y fut témoignée au temps de notre grand malheur et quand tous nous abandonnèrent, il faut refuser de les écrire. Je pense qu'il n'est aucun Français ayant vécu ici, approché les Turcs, éprouvé ce qu'il y a de noble, d'excellent dans le coeur, non pas de certains, mais du plus grand nombre, qui se défende de former aujourd'hui au fond de lui-même un souhait de relèvement et de revanche en faveur d'un peuple si malheureux.
Georges Rémond.
Enver bey tel qu'il était en Cyrénaïque.
Phot. Kiamil effendi, prise au camp d'Ain
el Mansour, devant Derna. A comparer
avec sa physionomie actuelle, telle
qu'elle apparaît dans notre photographie
de première page.