LENDEMAIN DE COUP D'ÉTAT: ENVER BEY AU SELAMLIK
Les impressions optimistes de notre correspondant turc, cet espoir--si naturel et tellement respectable chez un patriote--d'un relèvement brusque de la fortune de l'Empire à la faveur de la situation nouvelle et de l'état d'esprit créés par le coup de force du 23 janvier, ne paraissent point être tout à fait partagés par notre correspondant Georges Rémond, dont la sympathie certaine pour Enver bey ne date point d'aujourd'hui et qui, cependant, nous donne un son de cloche un peu différent sur cette révolution, avec d'intéressants détails sur ce que fut son lendemain:
Constantinople, 24 janvier.
Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.
Arrivée des nouveaux ministres à la Sublime-Porte,
le 24 janvier. Phot. Behaeddin Rahmizadé.
Cette révolution est-elle profondément populaire? J'en doute, et les maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant la pratique et le doigté du coup d'État, et par un soldat énergique, Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu quelques centaines de manifestants.
La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.
Nazim pacha, le ministre de Mahmoud Chefket pacha,
la Guerre assassiné le 23 le nouveau grand vizir.
janvier. Phot. Phébus..
Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la Sublime-Porte; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est passé hier; le même «baboutchou» vous enlève vos galoches, votre pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là; quelques soldats vont et viennent dans la cour.
A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le premier, accompagné d'Enver bey; il entre dans la mosquée, tandis que le colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et moi nous approchons de lui: «Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce que vous avez fait là?» Et moi: «Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir invité? j'aurais été discret.»
Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel; les circonstances, la volonté populaire, les hommes l'ont porté... «Nous envoyez-vous à la guerre, mon colonel?» Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas posées depuis la veille? Et quel grand désir doit être le sien de ne plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le violent effort de la veille!
Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel: figure débonnaire et fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a tant vu, lui aussi! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.
A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du «Grand Divan». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné par lui.
Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge; celui-ci le porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même; puis il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'État) du grand vizir qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.
Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune? Sait-elle ce qu'on lui veut? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?
Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oil de l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq victimes, c'est déplorable; mais un Français peut-il estimer que ce soit un compte bien lourd dans une révolution? Quant à l'avenir, est-il beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier? Je ne le crois pas. Lorsque tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes résolutions du désespoir.
Georges Rémond.
Voir plus loin, en double page, la seule photographie qui ait été prise devant la Sublime-Porte, pendant que s'opérait le coup d'État d'Enver bey.
LES NOUVELLES MENACES DE LA SEINE ET DE SES AFFLUENTS.
--Un avis de M. le maire.
Dessin de L. SABATTIER.
«Avis! La Marée monte... La côte de... sera vraisemblablement atteinte le... Prière d'assurer d'urgence l'exécution du règlement préfectoral»!... Ceci est une scène de la crue, une scène de ces derniers jours, saisie toute vivante, toute simple et toute vraie, par le crayon de notre collaborateur L. Sabattier, dans un village de la grande banlieue parisienne. Si vous ne voyez point la Marne, c'est qu'elle n'est pas encore venue visiter les maisons comme il y a trois ans. Mais vous la devinez tout près, à 50 mètres de là, au bas du chemin de l'église, roulant ses eaux enflées et troubles. Au reste, déjà, vous sentez «l'eau» qui enveloppe et pénètre ce paysage mouillé, alourdit les dernières feuilles mortes des arbustes et empâte le sol sous les socs des vieilles femmes... La rivière, une fois encore, menace de sortir de son lit. Le tambour communal, entre deux sonores roulements de caisse, vient de lire aux cinq ou six commères, seules oisives à cette heure du jour, l'avis de l'administration. Un homme qui passe se tourne à demi, maussade. L'eau encore! Toujours l'eau! Quel ennui! Mais on ne se frappe pas davantage. On ne croit guère, chez nous, au retour des désastres anciens ou récents. Et puis le crieur de la mairie, un brave gars si calme, un brin faraud, ne vous a pas une tête à faire venir les catastrophes... Seule, une petite fille amenée là s'effraie un peu de quelque réflexion entendue et met une menotte devant ses yeux comme pour chasser la vision de cette eau envahissante qui, l'autre fois, lors de la fameuse inondation--dont se souviennent ses six ans--lui a fait sa première grande peur.
PRÉSIDENT DE RÉPUBLIQUE RECEVANT LE SERMENT D'UN NOUVEAU MINISTRE.
--C'est au Pérou: le ministre de l'Intérieur, M. Montez, s'est agenouillé devant le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst.
--Phot. G. Robbiano.
La République du Pérou, qui compte parmi les plus anciennes, puisque sa constitution date de 1856, n'est pas celle où sont le plus strictement observées les règles de la simplicité démocratique: la photographie que nous reproduisons à cette page en fait foi. C'était, il y a quelques semaines, à Lima, dans un des salons de la présidence; entouré des membres du gouvernement et du personnel, civil et militaire, de sa maison, le chef de l'État, M. Guillermo Billinghurst, élu pour quatre ans, au mois de septembre dernier, en remplacement de M. Leguia, devait y recevoir, pour lui donner une sorte d'investiture officielle, son nouveau ministre de l'Intérieur, M. Montez. La tradition veut qu'à son entrée en fonctions chaque titulaire d'un portefeuille se présente au président de la République et lui promette solennellement ses loyaux services: M. Montez s'agenouilla, suivant l'étiquette, devant la table recouverte de drap sombre derrière laquelle se tenait, debout, M. Billinghurst, et remit entre ses mains la feuille où il avait inscrit la formule du serment. Nulle coutume ne pouvait mieux symboliser sans doute le respect que les ministres péruviens doivent au plus haut magistrat de leur pays.
Entre ce cérémonial de cour--le fauteuil présidentiel n'est-il pas doré comme un trône?--et la sobre tenue des deux personnages, en habit, et des spectateurs de cette scène, dont quelques-uns ont arboré le simple veston, le contraste apparaîtra savoureux: les usages des peuples lointains nous inspirent souvent un peu de cette surprise amusée qu'avait, en visitant Paris, le bon Usbek des Lettres persanes.
DEVANT LA SUBLIME-PORTE: LA MANIFESTATION JEUNE-TURQUE
QUI A RENVERSÉ, LE 23 JANVIER, LE GOUVERNEMENT DE KIAMIL PACHA.
Enver bey, qui a préparé et exécuté le coup d'État, revient en auto du Palais impérial, rapportant le firman qui enregistre la démission de Kiamil pacha et élève Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat.
Photographie Behaeddin Rahmizadé cédée exclusivement à L'Illustration.--Droits réservés.
Voir l'article, pages 80 et 81.
Blanche Virieu (Mlle Marcelle Lender). La princesse (Mlle de Pouzols). Charlotte Alzette (Mlle Spinelly). Steinbacher (M. Signoret). Lucienne David (Mlle Barelly). Lehelloy (M. Garry). Jeanne (Mlle Dorziat).
LES «ÉCLAIREUSES», DE M. MAURICE DONNAY Dans un salon de l'«École féministe» qu'elles ont fondée, les Eclaireuses de France sont groupées autour de la princesse-poète récitant une de ses oeuvres.
Dessin de J. Simont.--Voir l'article aux pages suivantes.
LA SALLE DE LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE DES «ÉCLAIREUSES» A LA COMÉDIE-MARIGNY.
Dans l'avant-scène de la corbeille, M. et Mme Raymond Poincaré. (A côté de Mme Poincaré, Mme Marcel Prévost)
Photographie A. BERT prise au magnésium pour L'Illustration, pendant un entracte, le 25 janvier.