«LES ÉCLAIREUSES»

Quand le printemps reviendra, quand les arbres et les parterres de nos Champs-Elysées seront tout parés de fleurs fraîches écloses, les divinités champêtres et policées, qui rôdent parmi ces bois citadins, s'ébahiront de voir tant de théâtres encombrer leurs clairières et leurs futaies. Thespis a maintenant des cornes de Sylvain. C'est une mode heureuse. Il sera agréable de quitter désormais le théâtre sous un minuit lunaire, et de découvrir, au sortir des fantasmagories de la rampe, un paysage véritable, avec de l'herbe et des senteurs non chimiques. Parfois même, il y aura de la neige, et les femmes, laissant émerger leurs lèvres de leurs fourrures, souriront et pousseront de petits cris amusés.

Toutes ces considérations, et d'autres sans doute plus déterminantes, ont décidé M. Abel Deval à créer la «Comédie-Marigny», qui ouvre ses portes en plein bois,--en pleine allée des Champs-Elysées. De l'ancien music-hall estival, il a fait un théâtre spacieux et clair qu'il a même surélevé d'un étage, en prévision de l'envahissement des foules. Il avait bien prévu. Inaugurant sa nouvelle maison avec les Eclaireuses, de M. Maurice Donnay, il en a fait tout de suite un théâtre en vogue. La «générale» des Eclaireuses a été un de ces «événements parisiens» où le snobisme et la grâce se mêlent. Il fallait y être allé, ou sinon on était honteux. Et l'on a eu ainsi une de ces «brillantes» salles de «générale» qui marquent une date dans la vie de Paris. Voyez-les, ces privilégiés, que les artistes-photographes opérant pour L'Illustration ont réussi, par un prodige d'ingéniosité, à représenter ici, tous ensemble. On avait songé à vous les nommer tous, mais on a dû y renoncer: ils sont trop. Ils sont ceux-là même que directeurs et auteurs acceptent d'ordinaire pour juges. Montesquieu, Saint-Simon, Thomas Graindorge, Edmond de Goncourt, vous les ont dépeints maintes fois. Vous savez par ces maîtres que quelques-uns de ces arbitres des lettres sont souvent assez éloignés de la littérature. Mais nous, qui ne sommes ni clairvoyants ni chagrins, nous les confondrons et les admirerons tous également. Aussi bien n'avons-nous pas à rougir de nos élites. Il y a plus de logique dans nos engouements qu'il n'y en avait jadis dans les caprices des Précieuses et des beaux esprits. Vous rappelez-vous cette réflexion de La Bruyère:

«Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l'un et de l'autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une salle, pour y applaudir à une troupe d'excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu'ils leur donnent, et qui est déjà payé d'avance. Il me semble qu'il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens.»

La Bruyère doit dormir content, maintenant. La «foule des chrétiens» est devenue méconnaissable et quant aux «excommuniés» ils sont les héros de l'heure présente.

Il faut noter que, l'autre jour, à la Comédie-Marigny, la salle de «générale» était peut-être la plus littéraire qu'on ait encore vue de l'année. Il y régnait quelque élégance et l'on peut même dire quelque majesté. Par l'esprit de l'auteur, d'abord, la banalité en était exclue, et surtout par la présence de celui que couronnent encore les lauriers de Versailles, du serein vainqueur d'hier qui avait voulu assister au triomphe de son collègue de l'Académie: M. et Mme Raymond Poincaré, qu'acclamait le Tout-Paris à leur arrivée, se tenaient, en compagnie de M. et Mme Marcel Prévost, dans l'avant-scène de droite et applaudissaient l'auteur des Eclaireuses, qui est aussi celui d'Amants, du Retour de Jérusalem et du Ménage de Molière. Ainsi, quand, à l'invitation de Garry, ce parterre de rois à la mode, de la finance, du journalisme et des lettres, eut pris la pose, sous l'objectif de L'Illustration, il s'est trouvé que c'était une page d'histoire que les opérateurs venaient de fixer. C'est donc un document historique, en même temps qu'extraordinairement parisien, que nous reproduisons ici.

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... Et du matin au soir, poursuivant leurs jeux souples,

Sous les oliviers gris ou les verts orangers,

Ainsi les deux amants figurent tous les couples;

Toutes les nymphes, elle, et lui tous les bergers.

Mlle de Pouzols, princesse féministe, dit--et fort bien--ces vers du «Bel Adultère»; Mlle Dorziat l'écoute, digne et songeuse; Mlles Spinelly, Lender, Barelly, l'entourent; Signoret et Garry approuvent, l'un largement, l'autre discrètement: c'est cette scène que reconstitue, à la page précédente, le crayon de Simont, et l'élégance ultra-moderne du lieu, le charme de ces femmes audacieuses ou rebelles, mais si femmes tout de même, sont aimablement et justement exprimés.

On disait depuis plusieurs mois que M. Maurice Donnay allait faire représenter une pièce antiféministe. J'en causais, il y a quelques semaines, avec l'auteur, qui s'en indigna. M. Maurice Donnay est féministe. Il ne l'est pas comme les suffragettes anglaises ni comme certaines dames françaises, mais il l'est. Il reconnaît pour ses propres paroles celles que profère son personnage principal qui, avouant trop aimer les femmes pour ne pas s'intéresser à leurs rêves et à leurs efforts, déclare que ce qui le préoccupe surtout dans l'avenir du féminisme c'est de savoir ce que deviendra l'amour. Anatole France, dans Sur la pierre blanche, a aussi montré cette inquiétude et il a conclu à peu près comme M. Maurice Donnay. C'est l'amour qui fera éternellement différents l'homme et la femme, c'est l'amour qui maintiendra entre eux le nécessaire conflit dont le dénouement est la joie, c'est l'amour qui sera toujours le sel de la vie, sa grâce, son parfum, sa couleur et sans doute aussi sa force. Mais est-ce une raison, parce que l'amour doit éternellement maintenir la femme dans un état de servitude bienheureuse, pour qu'elle ne reçoive pas un juste traitement dans le jeu ordinaire et matériel des choses, pour que l'amante soumise et dévouée soit transformée en esclave? Voilà, je crois, le point de vue de M. Maurice Donnay.

Il n'a pas exprimé tout cela parce que le théâtre n'est heureusement ni une chaire ni une tribune. Mais, comme il me le disait, il a implicitement traité toutes les questions économiques que soulève le féminisme, en traitant celle du vote des femmes,--qui les contient toutes, du moins sous le régime du suffrage universel.

Ceux qui se sentent gênés par de pareilles conclusions ont feint de ne pas entendre les sages et généreuses insinuations de M. Maurice Donnay. Un mari disait, au sortir des Eclaireuses: «Cette comédie me plaît: il y est prouvé que les femmes doivent toujours céder aux hommes.» Je ne sais si cette interprétation est juste quant à la situation conjugale de ce mari, mais elle est évidemment fausse quant à la comédie de M. Maurice Donnay, puisqu'on y voit une femme quitter un mari quand il exige qu'elle lui cède. Oui, mais elle se soumet à un autre... Oui, mais c'est qu'alors elle aime: ce qu'il fallait adroitement et délicatement démontrer.

Il est bien vrai que M. Maurice Donnay est féministe. On acquiert la conviction, en se remémorant son théâtre, qu'il a toujours suivi avec une attention tantôt amusée, tantôt attendrie, l'aspiration des femmes à plus de liberté ou à plus de bonheur. Sous la forme plaisante, Lysistrata est une pièce féministe, on l'a souvent remarqué depuis quelques jours, et dont les conclusions sont loin d'être contradictoires avec celles des Eclaireuses, et Amants est la plus riche perle de ce double collier que M. Maurice Donnay a composé pour le cou gracieux de Vénus et de Minerve. Quelqu'un a profondément senti cette philosophie secrète de l'ouvre de M. Maurice Donnay: c'est une admiratrice inconnue qui suit avec une sorte de piété la carrière du jeune maître. Quand fut jouée Lysistrata, elle lui fit anonymement don d'une petite Tanagra, danseuse grecque enveloppée de voiles transparents. Et M. Maurice Donnay plaça la petite statuette près de son écritoire, comme un talisman. Et voilà qu'il a reçu, l'autre jour, de la même main, une minuscule statuette vêtue à la moderne de soies légères, nuancées selon les plus récentes règles de l'élégance: c'est une suffragette française, qui revendique, mais qui sourit. Et la Tanagra et la Parisienne lui disent ensemble, quand il humecte d'encre sa plume: «Nous sommes pareilles, nous sommes soeurs. Sous le ciel d'Hellas, comme autour d'une table à thé, nous souffrons des mêmes douleurs, et nous aspirons aux mêmes joies. Toi qui nous as souvent comprises, ne cesse pas de nous comprendre. Nous voulons être libres, mais nous voulons surtout être aimées. Si nous nous sommes révoltées parfois, c'était moins contre votre injustice que contre votre indifférence. Nous ne vous jalousons pas et nous sommes toujours prêtes à adorer votre force, si vous chérissez notre douceur!»

Et M. Maurice Donnay, à la fois ému et flatté, caresse d'un regard les deux poupées jolies, et se remet à écrire.

Jean Lefranc.

La casbah du caïd Anflous, qui vient d'être prise
d'assaut et détruite par la colonne Brulard.

Photographie du maréchal des logis Gaudy.