LA MOBILISATION DE STRASBOURG

Il est une faculté que l'on a depuis trop longtemps déniée aux Allemands, voire aux pangermanistes: c'est le sens de l'humour. Deux hommes, du moins, deux héros--car on les a vite tenus pour tels en leur pays, étant donné les difficultés de l'entreprise--auront, à peu d'années d'intervalle, tenté à ce point de vue une sorte de réhabilitation de l'esprit national. Ces deux «humoristes», qui jouissent aujourd'hui d'une égale et légitime popularité dans toute l'Allemagne et jusque dans les pays voisins, sont le cordonnier Voigt (l'inoubliable capitaine de Koepenik) et le sous-officier réformé Wolter, dont les exploits, non moins joyeux et d'une ingénuité de moyens tout aussi remarquable, datent à peine d'hier.

Vous paraîtrait-il agréable, histoire de rire un peu par ces temps vraiment trop maussades, de bouleverser l'un des plus vastes camps retranchés de l'Allemagne, d'amener un gros Zeppelin sur les fortifications, d'envoyer, en tenue de parade, au polygone de la ville militaire, 16.000 hommes, 30 généraux et colonels, un gouverneur de forteresse et un général commandant de corps tandis que tous les monuments se pavoisent? La chose est presque trop facile.

Le général von Egloffstein, gouverneur de Strasbourg. Place Impériale à Strasbourg: la foule des immigrés attendant... le retour de l'empereur du polygone. Le général von Fabeck, commandant le XVe corps.

Voici: vous passez au bureau de poste de votre quartier, où vous rédigez un télégramme à votre propre adresse. Ce télégramme ne porte qu'un seul mot: oui, par exemple. Une demi-heure plus tard, un télégraphiste se présente à votre domicile et vous remet la dépêche. Alors vous grattez l'adresse, l'origine du télégramme et le oui, sans toucher aux autres indications. Puis vous écrivez l'adresse du gouverneur de la place et vous ajoutez quelques lignes péremptoires ordonnant la mobilisation des troupes. Hardiment vous abusez du nom de l'empereur Guillaume et, coiffé d'une casquette de télégraphiste, une longue pèlerine jetée sur vos épaules, vous allez porter vous-même cette dépêche au lieutenant qui commande le poste central. Le lieutenant transmet le télégramme au bureau du gouverneur, et, cinq minutes après, la garnison est «alarmée»; la générale retentit; une rumeur de guerre emplit la ville! Des têtes ornent toutes les fenêtres et des foules loyalistes encombrent toutes les rues, cependant que, tranquillement, vous allez prendre un bonne chope et même beaucoup de bonnes chopes dans une brasserie recommandée en attendant que finisse--car tout a une fin--la plaisante aventure.

Ainsi procéda, de point en point, il y a une dizaine de jours, l'ancien sous-officier d'administration d'artillerie Auguste Wolter, réformé depuis peu par l'autorité militaire, et qui, pour occuper ses loisirs et montrer aussi sans doute qu'il était encore bon à quelque chose, s'amusa, au lendemain du mardi gras, à mobiliser toute la garnison de Strasbourg-. Cela se passait le 5 février. Un homme--notre Wolter--portant la casquette à double galon rouge des agents des postes et télégraphes, pénétra au corps de garde de la place Kléber et remit au lieutenant de service une dépêche identique à celle dont nous donnons le fac-similé.

Au gouvernement général impérial, de Strasbourg (Alsace).
--Toute la garnison doit être alarmée immédiatement par le poste central. J'arrive par automobile à midi au polygone des manoeuvres.--Guillaume Imperator Rex.

Télégramme--écrit au crayon bleu sur papier jaune--absolument identique à celui par lequel le mystificateur Wolter mobilisa la garnison de Strasbourg.

L'empereur à Koenigsberg, le jour où on l'attendait à Strasbourg.

Le lieutenant envoie le pli au général'gouverneur von Egloffstein, qui fait sauter le timbre. Une dépêche de Sa Majesté l'Empereur! Le général bondit. Comment! L'empereur est en route pour Strasbourg et l'on n'en savait rien! Heureusement que l'on a devant soi deux heures encore! Vite des ordres, des estafettes, le téléphone, le tambour, tous les tambours qui, dans toutes les casernes, dans toutes les rues, sur toutes les places, battent la générale. Ainsi, dans la ville, et tandis que les troupes munies des toiles de tente, de la gamelle et du manteau, se hâtent vers le polygone, on apprend que Sa Majesté arrivera à midi pour

Auguste Wolter, en uniforme de sous-officier
d'administration d'artillerie.
--Phot. E. Dietsch. passer la revue de la garnison. La Post fait vite vendre, par ses hurleurs, une édition spéciale qu'on s'arrache. Majestueux et lourd, l'Ersatz-Zeppelin sort, lui aussi, de la ville. Le statthalter est, dès 11 heures, sur le terrain de manoeuvre où arrive en coup de vent le prince Joachim, sorti de l'Université, et que reçoit le groupe doré des Excellences militaires avec le chef de police en grand gala. Tout est prêt. Les soldats sont alignés merveilleusement. Immobilité. Silence. Midi sonne!... Une heure sonne! Puis la demie, les trois quarts!... Deux heures, enfin!... L'empereur n'est pas là, toujours. Mais alors?... On se décide enfin à téléphoner à Berlin qui répond que «l'empereur est à Koenigsberg».

Demi-tour. En avant, marche! pour rentrer au quartier. Toutes les troupes repartent du pied gauche qui ne se soucie plus de lancer le pas de parade.

Et, pendant ce temps-là, l'impassible Auguste Wolter, qui venait de disposer pendant quatre heures d'horloge de tout un corps d'armée allemand, savourait tranquillement une excellente bière à la brasserie du Tigre au faubourg National. C'est là que le découvrit et l'arrêta, vers 4 heures de l'après-midi, un agent lancé sur ses traces. Et Wolter fut emmené un peu vivement à la présidence de la police où finit, pour lui, la petite fête dont on s'est beaucoup égayé à Strasbourg et dans maints autres lieux d'Allemagne. Mais, paraît-il, l'empereur Guillaume n'a pas été, cette fois, atteint par la contagion du sourire...
Albéric Cahuet.

Dr Wilson. Lieut. Bowers. Capitaine Scott. Capitaine Oates.
Le capitaine Scott et ses compagnons, au pied du mont Erebus, avant le départ vers le Pôle.
--Phot. Ponting. Copyright.