LA FIN TRAGIQUE D'UNE EXPÉDITION POLAIRE
D'un jour à l'autre nous nous attendions à recevoir la nouvelle de l'heureuse arrivée en Nouvelle-Zélande de l'expédition polaire de Scott, et voici qu'au lieu d'un joyeux message le télégraphe nous annonce une catastrophe. Après avoir conquis, lui aussi, un mois après Amundsen, le Pôle Sud, le chef de l'expédition et ses quatre compagnons sont morts de faim et de froid sur la route du retour, au moment où ils allaient atteindre le salut.
En janvier 1911, Scott s'établissait, avec douze compagnons, à la terre Victoria, sur les bords du sound Mac Murdo, à quelques kilomètres du point où il avait passé deux ans au cours de sa première exploration en 1901-1903, et tout près de celui d'où, en 1908, Shackleton était parti pour son mémorable raid. Le chef de la mission anglaise possédait donc le très grand avantage de connaître admirablement le terrain sur lequel il allait opérer; de plus, il n'avait point besoin de dépenser son temps et ses forces à chercher la meilleure route vers le Pôle, il lui suffisait de reprendre celle de Shackleton.
Une fois la station d'hivernage construite et aménagée, Scott employa l'automne à installer des dépôts de vivres sur la Grande Barrière, cet énorme glacier, large de 800 kilomètres environ et long de 600, qui s'étend en avant des puissantes montagnes au milieu desquelles se trouve le Pôle. Trois caches de vivres furent ainsi aménagées, la plus méridionale sous le 79° 30' de latitude; alors que, pendant ce temps, Amundsen réussissait à établir son dépôt extrême à 278 kilomètres plus près du Pôle. De ce fait et de ce que leur base d'opérations se trouvait environ 110 kilomètres plus au sud, les Norvégiens possédaient un avantage marqué sur les Anglais.
L'hiver s'écoula sans incident et, au début du printemps austral, le 2 novembre 1911, Scott se mit en route vers le Pôle, à la tête d'un important convoi de dix traîneaux tirés par autant de poneys. Entre temps, deux traîneaux automobiles chargés de fourrages et d'approvisionnements avaient pris l'avance, tandis que des attelages de chiens suivaient avec des vivres de réserve. Par suite de réchauffement des moteurs dû au mauvais fonctionnement de l'appareil de refroidissement par l'air, les tracteurs durent être abandonnés par 80° 30' de latitude. N'empêche qu'ils avaient fourni une traite de pas moins de 300 kilomètres sur le glacier, et singulièrement facilité les transports. Après cela, la marche sur la Grande Barrière continua très lente, sans cesse retardée par d'effroyables blizzards et de très abondantes chutes de neige. Seulement le 10 décembre, trente-huit jours après avoir quitté ses quartiers d'hiver, la caravane arrivait à l'extrémité méridionale de cette immense nappe de glace, au pied de l'énorme massif qui défend l'approche du Pôle. Dès le lendemain, avec sept compagnons, Scott entamait l'ascension des montagnes par le glacier Beardmore, qu'avait suivi Shackleton trois ans auparavant. Les fourrages étant épuisés, les poneys survivants avaient été abattus avant le début de l'ascension. Dès lors, les Anglais devaient s'atteler eux-mêmes à leurs véhicules, tandis qu'au moment de l'attaque des montagnes Amundsen possédait une meute de plus de quarante bêtes vigoureuses. Au début, la marche fut très pénible; toujours la tempête et la neige; par suite, une piste exécrable. Plus haut, le terrain devient meilleur, et les explorateurs avancèrent bon train, couvrant de 24 à 36 kilomètres par étape. Le 3 janvier 1912, Scott arrivait au 87° 32' de latitude, soit à 270 kilomètres du Pôle. Là, pour économiser les vivres, il renvoyait sur l'arrière trois de ses compagnons et continuait avec quatre hommes, le docteur Wilson, deux officiers, le capitaine Oates et le lieutenant Bowers, et un sous-officier, Evans. Quinze jours plus tard, le 18 janvier, juste un mois et un jour après Amundsen, la petite caravane parvenait au Pôle où elle trouvait la tente et le document laissés par les Norvégiens comme preuves de leur passage. Pour ces braves, quelle cruelle déconvenue! Avoir peiné pendant des mois, et, au dernier moment, se voir enlever la victoire par un concurrent plus heureux! Le coup était rude, et qui sait, peut-être sa violence entama-t-elle la force de résistance des explorateurs et prépara-t-elle ainsi, dans une certaine mesure, la catastrophe finale.
L'itinéraire du capitaine Scott et celui de Roald Amundsen.
Si l'ascension du glacier Beardmore avait été difficile, encore plus pénible fut la descente. Sans répit, la tempête et la neige, et toujours un froid très vif, 30° et 40° sous zéro, à une époque correspondant à la fin de juillet et au commencement d'août sous nos latitudes. Finalement, le 15 février, au prix d'efforts surhumains, on arrive à la fin du glacier Beardmore, au pied des montagnes. Là, le sous-officier Evans succombe aux fatigues et aux privations.
Cependant, les grosses difficultés semblent vaincues. Du pied du glacier aux quartiers d'hiver du sound Mac Murdo, il n'y a plus que 650 kilomètres, et sur toute cette distance, c'est la plaine de là Grande Barrière. Mais l'adversité s'est acharnée sur la malheureuse expédition. La température devient excessive; dans la journée le thermomètre oscille autour de 35° sous zéro et, la nuit, tombe à 43°! Avec cela, constamment un vent debout qui rend le froid encore plus âpre, et, à chaque instant, des blizzards et des chutes de neige. Dans de telles conditions, combien est épuisant le halage des traîneaux!
En même temps, la lenteur des progrès oblige à la diminution des rations; il importe avant tout de garder une quantité de vivres suffisante pour atteindre le dépôt le plus méridional, l'One Ton Camp, la cache contenant une tonne de conserves. C'est ainsi que plus la lutte devient pénible, plus la force de résistance des voyageurs diminue. Après un mois de marche, Scott se trouve encore à plus de 250 kilomètres de la station.
Sur ces entrefaites, le capitaine Oates, gravement «mordu» par la gelée aux pieds et aux mains, s'affaiblit de jour en jour; le malheureux se traîne plutôt qu'il ne marche. Malgré ses instantes prières, ses camarades refusent de l'abandonner, et, pour lui permettre de suivre, ralentissent leur allure, alors que chaque heure perdue diminue les chances de salut de la caravane entière.
Le 16 mars, la petite troupe se trouve retenue sous la tente par la tempête, lorsque Oates, à toute extrémité, parvient à se lever dans un suprême effort: «Je sors, et resterai dehors quelque temps», dit-il. Comprenant sa résolution, ses compagnons s'efforcent de le retenir; leurs supplications demeurent inutiles... et ce vaillant disparaît pour toujours dans l'ouragan blanc. «Oates, écrit Scott, avait coupé lui-même le lien d'affection qui conduisait ses amis à la mort.»
Après ce drame, les trois survivants lèvent immédiatement le camp et, en dépit de la tourmente, poursuivent leur marche désespérée. Encore un effort, le dépôt du 79° 30' n'est plus loin. Après cinq jours de fatigues surhumaines, ils vont toucher le but, lorsque, le 21 mars, à 20 kilomètres de la précieuse «cache» de vivres, un nouveau blizzard, plus terrible que les autres, fond sur les infortunés voyageurs. Leurs caissons de vivres sont presque vides, et toujours l'ouragan fait rage. C'est ainsi que, lentement, ces héroïques pionniers succombent les uns après les autres, aux tortures de la faim et du froid, gardant, jusque dans l'agonie, la plus admirable sérénité. Scott et ses trois compagnons sont morts en héros de Plutarque.
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La veuve et l'enfant du capitaine Scott. Photographie prise avant le départ de Mrs Scott, qui s'est embarquée le 4 janvier dernier pour aller au-devant de son mari, en Nouvelle-Zélande, et qui a appris la fatale nouvelle à Honolulu. |
Le capitaine Scott, avant son départ.--Phot. Russell and sons, Southsea. Défaillant, le chef de l'expédition trouve encore la force de tenir un journal et d'adresser au peuple anglais un suprême message, admirable de simplicité et de grandeur d'âme: |
«Nous sommes faibles, écrit Scott, nous pouvons à peine tenir la plume. Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir entrepris cette expédition; elle montre l'endurance dont sont capables les Anglais, leur esprit de solidarité, et prouve qu'aujourd'hui ils savent regarder la mort avec autant de courage que jadis.
» Nous avons couru des risques; nous savions d'avance que nous les courrions.
» Les choses ont tourné contre nous, nous ne devons pas nous plaindre, mais nous incliner devant la décision de la Providence, décidés à faire de notre mieux jusqu'à la fin.
» Si, dans cette entreprise, nous avons volontairement donné nos vies, c'est pour l'honneur de notre pays. J'adresse donc un appel à mes compatriotes, et les prie de veiller à ce que ceux dont nous étions les soutiens dans la vie ne soient pas abandonnés.»
Dès les premiers jours de mars, l'escouade demeurée aux quartiers d'hiver s'était portée en avant au secours du chef de l'expédition. Malheureusement, le mauvais temps paralysa ses mouvements. Ce fut seulement six mois plus tard, en octobre dernier, au début du printemps austral, que les recherches purent être reprises; elles aboutirent à la découverte des cadavres des héroïques explorateurs et des carnets racontant leur effroyable agonie.
La catastrophe est due principalement à des conditions météorologiques adverses et au mauvais état de la neige qui en a été la conséquence. Alors que. sur la Grande Barrière, Amundsen n'a point éprouvé de grosses tempêtes et n'a essuyé que deux tourmentes dans les montagnes, Scott a été pour ainsi dire constamment enveloppé par des blizzards. Shackleton, lui aussi, fut assailli par de fréquents ouragans et rencontra de vastes espaces recouverts de neige molle. De plus, les nombreuses séries d'observations faites dans le sound Mac, Murdo par les trois expéditions anglaises qui y ont hiverné montrent la fréquence des ouragans dans cette région. Il est donc évident que la route anglaise vers le Pôle Sud, c'est-à-dire la partie occidentale de la Grande-Barrière située au pied des hautes montagnes de la terre Victoria, forme une sorte de trou du vent, au fond duquel tombent d'abondantes masses de neige. Au contraire, plus à l'est, au large de cette chaîne, la partie médiane de la Grande Barrière, qui a été parcourue par les Norvégiens, est une zone de calme relatif. De plus, les autorités en matière d'exploration polaire, Nansen, Shackleton, attribuent l'affaiblissement progressif de la caravane au scorbut. La terrible maladie avait visité l'expédition avant le départ pour le Pôle; un des membres de l'escouade du sud avait même été atteint. Il est donc permis de penser que, pendant la marche vers le Pôle, l'alimentation exclusive en conserves, jointe aux fatigues de la route, a déterminé une nouvelle éclosion traîtresse de la redoutable affection, dont les lents progrès ont mis les vaillants explorateurs hors d'état de résister aux intempéries et aux privations.
D'autre part, une des causes du désastre doit être cherchée dans l'absence d'animaux de trait au moment de l'assaut final. Tandis que des meutes bien entraînées enlevaient rapidement les traîneaux d'Amundsen, les Anglais durent haler à bras les leurs dans la pénible escalade des montagnes. Enfin, Scott et ses compagnons n'avaient point cette maîtrise du ski que possèdent les Norvégiens habitués dès l'enfance à l'emploi de ce patin. De là, la lenteur des étapes, qui a conduit à la mort ces héroïques explorateurs.
Charles Rabot.
Le château présidentiel et l'école militaire de Chapultepec, près de Mexico. Le château est la résidence habituelle du président Madero; les élèves de l'école militaire sont, selon les uns, à la tête de l'insurrection,--selon les autres, de la résistance.