EST-CE LE DÉBUT D'UNE RÉVOLUTION AU JAPON?

Nous avons déjà, dans notre numéro du 15 février, parlé de la crise politique et de l'effervescence populaire qui, en imposant la retraite du cabinet Katsura, soutenu par l'empereur lui-même, semblent faire augurer pour le Japon des temps nouveaux. Le fait le plus saillant de cette crise aura été le refus du parti démocrate de renoncer à son attitude d'opposition malgré l'intervention de l'empereur auprès du chef de ce parti, le marquis Saïonji. On y voit une sérieuse atteinte portée au prestige du trône, qui, depuis le triomphe du précédent empereur sur les grands féodaux, au début de son règne, n'avait jamais rencontré une semblable résistance. Notre correspondant de Tokio, M. J.-G. Balet, qui assista à la séance parlementaire exceptionnelle du 5 février 1913, nous adresse, sur les faits qui précédèrent et provoquèrent la chute du comte Katsura, les intéressantes notes qui suivent:

Tokio, 7 février 1913.

La séance du 5 février 1913 marquera, dans les fastes de l'histoire japonaise, une date mémorable, terrible peut-être.

Un spectateur insuffisamment averti n'aurait vu ce jour-là qu'une lutte, passionnée sans doute, mais très anodine, entre le gouvernement et une grosse fraction de la Chambre. Sans doute il aurait été frappé de la pâleur extraordinaire du premier ministre, prince Katsura, aux prises avec les interpellations de la majorité; des paroles grossières, des insultes lancées d'un banc à l'autre ne l'auraient toutefois pas autrement surpris.

Et pourtant il s'est passé là un fait extraordinaire, sans précédent dans l'histoire de ce peuple qui vit de l'adoration volontaire d'une idée: l'empereur infaillible et intangible. On a discuté la portée des rescrits impériaux et des paroles impériales. Avec un reste de formules savamment respectueuses, on a voulu savoir à qui incombait la responsabilité de ces ordres, celle de l'empereur ne pouvant être en jeu, ajoutait-on!

Lorsque l'ex-maire de Tokio, le bouillant Ozaki Yukio, déjà mal noté autrefois pour son tempérament démocratique et forcé de quitter le portefeuille de l'Instruction publique pour un mot malheureux à la tribune, lorsque M. Ozaki lança, à pleine voix, à la face du banc des ministres ahuris cette phrase: «Et si, par malheur, il venait à se produire une erreur dans un rescrit impérial, qui en prendrait la responsabilité, si personne n'a apposé son sceau au bas de cette parole sacrée, comme l'exige la Constitution, et comme on a omis de le faire lorsque Katsura a repris le pouvoir, abusant ainsi de la majesté impériale et la compromettant pour ses desseins ambitieux?», je m'étonnai de ne pas voir le plafond s'écrouler sur l'homme qui avait ainsi parlé. D'ailleurs le tumulte commença aussitôt: «Insolent! Traître! Socialiste! Retirez ce mot! Aucune erreur n'est possible dans le Chokugo!»

Mais, fort de son raisonnement, dans un pays constitutionnel, où tous les décrets impériaux doivent être paraphés par un ou par tous les ministres, suivant le cas, l'orateur ne retira aucun mot. D'autant moins qu'il attaquait non pas le pouvoir impérial, mais la camarilla qui en abuse avec une hypocrisie savante, pour son propre compte.

Au dehors, la foule immense assiégeait les alentours du Parlement. Des vociférations, des cris de mort parvenaient vaguement à nos oreilles.

Au dedans, une angoisse étreignait toutes les poitrines. Suspendu durant quinze jours, au mépris de la Constitution, le Parlement siégeait à nouveau pour la première fois. Durant ces deux semaines, le prince Katsura et ses deux sbires, le vicomte Oura, ministre de l'Intérieur, et le baron Goto, ministre des Postes et des Voies ferrées, avaient per fas et nefas essayé de former un nouveau parti politique pour faire échec aux constitutionnalistes de Saïonji. L'argent répandu à profusion, les promesses et les menaces avaient disloqué le parti nationaliste, Kokumintô; un air de corruption flottait sur certains bancs de l'hémicycle. La majorité restait sans doute à l'opposition, mais on voulait voir et savoir jusqu'à quel point l'audace du premier ministre, condamné par la voix populaire de tout le pays, avait bien pu faire de traîtres.

Qu'allait-il arriver? Dissolution de la Chambre? Nouvelle suspension? Démission du cabinet? La proposition d'un vote de non-confiance, signée par 250 membres sur 380 environ, fut développée, avec une éloquence rare et une violence à peine contenue, par M. Ozaki Yukio.

Un «traître» du parti Kokumintô, un verbeux orateur, M. Shimada Saburô, allait lui répondre lorsque le président, M. Ooka, se leva et dit: «Une parole impériale est descendue (vers nous) Chokugo ga kudarimashito».

D'un bond, tout le monde fut sur pied, la tête inclinée. Et, dans un silence religieux, on entendit: «Moi, en vertu de l'article 7 de la Constitution, je suspends à nouveau la Chambre pour cinq jours.» Sceau impérial, contresigné par tous les ministres d'État.

C'est ici que, pour un spectateur attentif, éclata la vanité du soi-disant respect pour le Chokugo que des braillards déclaraient infaillible tout à l'heure. En effet, tandis que la foule des députés, des journalistes et des spectateurs s'écoulait sans tumulte, les uns disaient: «C'est idiot! Une suspension de cinq jours! Ça ne rime à rien! Si encore c'eût été la dissolution; mais il n'a pas «assez d'estomac!» D'autres ajoutaient: «Bah! dans les cinq jours, il espère bien faire capituler d'autres consciences!»

C'était pourtant un ordre impérial; mais cette fois il était contresigné par des gens responsables, tandis que, lorsque Saïonji démissionna en décembre et que Katsura fut chargé de former le nouveau cabinet, Katsura avait obtenu pour lui-même de l'empereur un rescrit; il en obtint un second, avant d'avoir formé le ministère, pour forcer le ministre Saïto, de la Marine, à garder son portefeuille, alors qu'il voulait le quitter.

La foule hurlait toujours. Les députés du peuple, Mintô, furent portés en triomphe. Les autres, houspillés, injuriés et même maltraités. Les ministres, qu'on attendait pour leur faire subir un sort analogue, n'osèrent pas affronter la colère du peuple. Ils s'évadèrent par des portes dérobées.

Ainsi, la lutte est ouverte, beaucoup plus tôt qu'on ne l'aurait pensé, sur les cendres encore chaudes de l'empereur Meiji, entre les derniers représentants de l'oligarchie militaire et féodale des clans et les couches nouvelles démocratiques. L'empereur, c'est entendu, demeure au-dessus de ces batailles; mais, comme je le disais ici même, dans le numéro du 15 août: «Pour le peuple moderne, il est un peu moins dieu que l'ancien!» La séance du 5 février a encore ôté une pierre de son piédestal; l'hypocrisie traditionnelle tombe peu à peu, sous la poussée de nos idées et de nos institutions. Et cela, c'est une révolution.
J.-C. Balet.

A la suite de ces événements, le cabinet Katsura dut remettre sa démission à l'empereur, qui chargea l'amiral Yamamoto de constituer un nouveau ministère. L'amiral Yamamoto, qui a pris le pouvoir en ces heures difficiles, est né en 1852. Il a pris part «la guerre de la Restauration du cédé des Impériaux, fut l'un des premiers gradués de l'école navale et compléta son éducation maritime en faisant le tour du monde sur un navire allemand. Il était contre-amiral en 1901, amiral en 1906, ministre de la Marine en 1906. Pour réaliser une majorité viable, il a dû constituer un cabinet de coalition avec des personnalités du parti conservateur et des personnalités du parti démocrate.

Les manifestants devant l'entrée du palais du Parlement japonais.

COUTUMES D'AUTREFOIS DANS LE JAPON D'AUJOURD'HUI.
--La Danse des Poupées de paille.
Photographie Fuki Sakamoto.

Tandis que le Japon, conquis aux usages politiques d'Occident, s'essaye à des émeutes et renverse, sous la menace de la force, un gouvernement impopulaire, les coutumes d'autrefois, conservées par une immuable tradition, y fleurissent toujours, et leur permanence offre, avec les moeurs nouvelles, un sujet de savoureux contraste... C'est le vieux Japon, bizarre et précieux, et d'un charme si naïvement compliqué, qui survit en cette danse, dont notre photographie, prise à Yamada, évoque la grâce étrange. Jadis, elle avait lieu à minuit: sur ce point seul, l'usage ancien s'est modifié, et elle développe maintenant en plein jour ses lentes évolutions. Mais des lanternes de papier, portées au bout de perches, rappellent ingénument que c'étaient, à l'origine, des ébats nocturnes. Pour ce divertissement, les danseurs ont revêtu un singulier costume, qui les rend semblables à des poupées de paille: une gerbe, dont les brins pressés recouvrent leur visage, comme s'ils avaient longue barbe et longs cheveux, leur sert de chapeau, et leur robe est faite du chaume des toits rustiques. Rangés en cercle, ils happent, sans hâte sur de petits tambours suspendus à leur cou, accompagnant de leurs battements de douces chansons. Et, dans ce décor d'opéra-comique, ils composent un irréel ballet de figurines animées, aux gestes saccades d'automates.

EN CONVOI.--M. Gustave Bimler et ses boeufs porteurs.