LES «LOGIS» D'UNE FERME FRANÇAISE DANS LE TERRITOIRE DU TCHAD
Il y a, dans le récit de ce voyage, un moment dramatique: celui où, en pays ignoré, nos deux pionniers attendent la pluie bienfaisante. Deux jours ils demeurent arrêtés, anxieux. Enfin, vient l'ondée, diluvienne, qui, d'un coup, transforme en furieux torrents les «bahrs» croupissants, fait des vagues chemins autant de rivières débordées, de chaque cuvette un marécage. Alors, les bêtes s'enlisent, et il faut, pour les dégager, faire appel à la bonne volonté d'équipes peu sûres, recrutées dans les villages d'alentour. Un peu plus loin, romantique contraste, on traverse d'opulents paysages, de grasses vallées qui évoquent, à la mémoire des exilés, le souvenir des plus beaux sites de France et des retours de troupeaux vers la ferme familière, le soir, au couchant. Il s'agit, maintenant, après quelques jours de repos, d'écouler vers Krébedjé et, si possible, Bangui, ce bétail amené au prix de tant de soins, de tant de fatigues et de peines, et auquel le climat humide de Melfi serait très dommageable: les bêtes y sont enlevées en quelques heures, succombant à une maladie assez mystérieuse encore. M. Gustave Bimler va se charger d'accomplir ce nouveau voyage, laissant à son associé le soin d'achever l'aménagement et l'amélioration des cases et la construction d'annexés, puis, plus tard, le recrutement d'un nouveau troupeau. Il part à la tête de 22 personnes: 7 bergers, 9 bouviers, 4 palefreniers, un cuisinier et l'indispensable interprète.
Que de préoccupations! Il faut nourrir cette domesticité--et le mil n'abonde pas partout; il faut tout prévoir, avec ces êtres insoucieux et indolents, le pâturage, l'aiguade et le campement--et aussi songer à se défendre d'une attaque toujours possible, à la halte. Il faut, enfin, avoir l'oeil à tout et ne rien abandonner au hasard.
On couche sous la tente, pas toujours,--quelquefois à la belle étoile, le bétail parqué derrière de fortes zéribas, ou barrières de branchages épineux, ce qui ne dispense pas de monter la garde la nuit entière, pour se protéger contre les convoitises des rôdeurs.
La traversée du Chari fournit au jeune chef de caravane un intermède imprévu. Le fleuve, à cet endroit, en cette saison--c'était au mois de décembre--avait bien 300 mètres de largeur. Les bêtes qui, nées dans un pays de sable, n'avaient jamais vu tant d'eau, refusaient de se mettre à la nage; il fallut les remorquer une à une, attachées derrière une pirogue, ce qui prit trois grands jours.
M. Bimler, à ce voyage, ne poussa pas plus avant que Krébedjé (fort Sibut). Il fut décidé ultérieurement par les deux associés qu'ils fixeraient là leur premier dépôt, en attendant de pouvoir en installer un à Bangui. Et ils ont créé, en effet, un centre commercial important déjà, avec logements pour le chef de convoi et pour son personnel, écuries, hangars, qui sera aux populations d'un grand secours, et qui, dès le début, a été fort bien achalandé.
Depuis, les deux entreprenants colons ont renouvelé bien des fois leur double opération, se relayant de l'un à l'autre de leurs centres d'opérations. Leurs dernières lettres débordent du même élan, respirent le même enthousiasme qui les animait aux débuts: «Si nous réussissons, écrivait dernièrement M. Pozzo di Borgo, à ouvrir entre le territoire du Tchad et Bangui une voie commerciale, nous n'aurons pas seulement réalisé une opération fructueuse pour nous, mais encore nous aurons grandement favorisé l'essor de la colonie.»
LE COMMERCE DU BÉTAIL AU TCHAD,--Une évocation africaine
de la vie rurale de France: l'arrivée du troupeau à l'étape.
Ainsi le succès ne faisait, pour ces deux hardis pionniers, aucun doute. Quoi qu'il arrive, ils auront eu le mérite d'être les premiers à tenter la colonisation, l'exploitation commerciale d'un territoire à peine conquis et pacifié. C'est un geste de bravoure, un exemple que nous nous devions de signaler, pour la crânerie, l'esprit d'entreprise dont il témoigne,--un geste très français.
Gustave Babin.
SCÈNES DE LA RÉVOLUTION
MEXICAINE
Tant de meurtres et de fusillades que nous relations la semaine passée et qui ont eu des suites--car l'un au moins des frères de l'ancien président, Emilio Madero, a subi, troisième de sa famille, le même sort que lui--ne semblent pas avoir mis un terme à la guerre civile allumée, à Mexico, par la révolte armée du 9 février passé. Les dernières nouvelles annonçaient que les troupes de Zapata avaient attaqué, dans le district même de Mexico, un train militaire, tandis que, d'autre part, l'anarchie qui règne dans les provinces s'est traduite par un échange de coups de feu à la frontière entre des soldats mexicains et des troupes des États-Unis. Du moins assure-t-on que, dans la capitale même, la vie normale a repris son cours, que les ateliers, les usines et les magasins sont rouverts.
Les photographies que nous reproduisons ici, prises au cours de la lutte, ont à tout le moins un mérite d'exactitude, de précision qui manquait aux dépêches par lesquelles nous avons jusqu'ici été renseignés.
La première fut prise le jour même du coup d'État, un quart d'heure après le premier combat. Elle représente le front nord du palais national, gardé par les troupes fédérales, l'arme au poing, jusque sur les terrasses. Le sol est jonché encore de cadavres d'hommes et de chevaux abattus au cours de la fusillade. On voit, sur la troisième, un groupe de morts, tombés également dans ce premier engagement.
L'insurrection, alors, semble battue. Le président Francisco Madero, avec une crânerie de belle allure, est monté à cheval et parcourt les principales rues de la ville, bien escorté, sans doute, mais salué chaleureusement par la foule de ses partisans. La fortune ne devait pas continuer à lui sourire, et, quoiqu'on affirme officiellement qu'il a bien été tué dans les conditions que nous avons dites, tandis qu'on le conduisait, de nuit, de son palais à la prison, un doute continuera toujours de planer sur les circonstances de sa fin tragique.
LA TRAGEDIE DE MEXICO En haut: le Palais national, défendu par les fédéraux, après le premier engagement avec les rebelles, le jour du coup d'État (9 févr.). Au centre: le président Madero parcourant à cheval les rues voisines du Palais, acclamé par ses partisans, quelques jours avant sa fin tragique. En bas: victimes de l'émeute, dans un jardin devant la cathédrale.
Le train du généralissime turc Izzet pacha,
au camp d'Hademkeui.--Phot. G. Rémond.