LA TRÊVE DE LA NEIGE
Hademkeui, samedi 22 février.
Je suis parti de Constantinople à 3 heures du matin, en compagnie du colonel Djemal bey, qui emmène également avec lui Paul Erio, du Journal. Chemin faisant, Djemal bey nous donne quelques explications sur la réorganisation de l'armée et, en particulier, de l'intendance. Au lendemain de Tchataldja, après qu'il eut été immobilisé, trois semaines durant, par 19 choléra, il s'occupa lui-même de ces services d'arrière qui, durant toute la première partie de la guerre, avaient si fort laissé à désirer et dont le mauvais fonctionnement avait été l'une des causes principales de la défaite. Aujourd'hui qu'il se trouve retenu au gouvernement de Constantinople, ce service a été remis aux mains d'Ismaïl Hakki pacha, excellent organisateur, qu'une blessure glorieuse, reçue au Yemen, blessure après laquelle il a dû être amputé d'une jambe, empêche de se rendre sur le champ de bataille.
Chaque jour 1.000 hommes de troupes fraîches, recrues et volontaires, sont dirigés sur les lignes de Tchataldja. Auparavant, ils passent quinze jours à Constantinople pour y être équipés et recevoir un commencement indispensable d'instruction. Depuis près de trois semaines, ces convois d'hommes sont quotidiens, et peuvent continuer indéfiniment. Les convois chargés de vivres arrivent régulièrement; il y a même surabondance, car on a construit des fours à Hademkeui où l'armée fait elle-même son pain. Ces derniers jours, elle refusait les envois de Constantinople. La seule crainte qu'on puisse avoir, c'est que la ligne ferrée se trouve coupée pour quelques jours par le mauvais temps entre Hademkeui et Tchataldja.
Les soldats mangent chaque jour une nourriture chaude, soupe le matin, rata le soir, haricots, riz et lentilles; deux fois par semaine ils ont de la viande fraîche, et deux fois de la viande conservée dans la graisse. Ils reçoivent également du bois et du charbon pour faire du feu. Ils se trouvent suffisamment à l'abri du mauvais temps dans des baraques de planches recouvertes de papier goudronné. Sur d'autres points, ils ont creusé de grandes fosses qu'ils ont recouvertes de toiles de tentes. Ceux qui sont aux avant-postes sont remplacés quotidiennement; ils vivent sous la tente; et quant aux soldats qui occupent les tranchées ou aux sentinelles, on les relève heure par heure durant les journées de mauvais temps.
Le colonel Djemal bey est un grand ami de la France. Il m'explique les grands projets d'organisation de la Turquie d'Asie après la guerre, la création de cinq vastes gouvernorats qui seront des espèces de vice-royautés à peu près indépendantes, ayant leur liberté d'action, de fonctionnement. Comme conseillers, comme directeurs de travaux, on fera appel aux étrangers.
Le colonel Djemal bey.--.--Phot. Talb Kope
--Je ne m'entourerai que de Français, me dit Djemal bey. Après la guerre, j'irai à Paris. J'espère qu'on voudra bien m'aider, me conseiller, m'indiquer des hommes capables, sérieux, travailleurs, intelligents, qui abondent dans votre nation. Je voudrais retourner ensuite à Bagdad et consacrer mes efforts à ce pays. Quelle admirable région! mais abandonnée à elle-même depuis si longtemps! La nature y est si riche, si féconde que, pour le moindre travail, on est aussitôt récompensé, payé au centuple.