UN SUCCÈS GREC EN ÉPIRE: LA PRISE DE JANINA
Janina, qui résistait vaillamment aux Grecs--comme Scutari aux Monténégrins et aux Serbes, et Andrinople aux Bulgares--a fini par succomber. Notre collaborateur, M. Jean Leune, qui demeure toujours au milieu de l'état-major de l'armée hellénique, nous enverra avant peu le récit détaillé de cette belle victoire. Voici, en attendant, les dernières lettres de lui qui nous sont parvenues.
Le Diadoque vient d'être nommé généralissime des armées de Macédoine et d'Épire et a pris aussitôt le commandement des troupes opérant contre Janina, --ce qui semble indiquer la préparation d'un assaut décisif. Mais, avant de lui remettre le commandement, le général Sapoundsakis avait été amené, par la force des circonstances, à brusquer une attaque dans les conditions qu'on va lire:
Lundi 20 janvier.
Avant-hier, un chauffeur d'automobile, Albanais parlant grec, qui s'était fait passer pour Grec, et, comme tel, avait pu s'enrôler dans l'armée, a franchi la ligne des avant-postes et est parti à toute vitesse vers Janina, emmenant avec lui le secrétaire du consul d'Autriche à Prévéza. Il allait porter à Eshad pacha le plan des positions de l'artillerie grecque, qu'il avait pu étudier à loisir à chaque fois qu'il portait des munitions aux canons... Ce grave incident a décidé le général Sapoundsakis à brusquer les choses pour ne pas laisser aux Turcs le temps d'étudier sérieusement les documents qui venaient de leur être livrés.
Hier, donc, le général a donné l'ordre d'attaque générale pour aujourd'hui.
Ce matin, à 8 heures, toute l'aile gauche a commencé de progresser sur les hauteurs de Manoliassa, tandis que l'artillerie, tout en appuyant ce mouvement en avant, bombardait Bizani de façon terrible. Dès les premiers coups de canon nous sommes montés sur les hauteurs qui dominent Révéni et d'où l'on aperçoit toute la plaine de Janina, la ville elle-même accroupie au bord du lac, tous les forts et même, au sud, le golfe d'Arta, la mer et l'île de Leucade.
Sur la gauche nous voyions très distinctement la ligne grecque avancer par bonds sous les shrapnells turcs de Saint-Nicolas et de Bizani. De temps à autre, la chaîne de tout petits points noirs que formaient les hommes se brisait par endroits: des soldats venaient de tomber. Leurs camarades continuaient d'avancer...
... A midi, subitement, une fusillade terrible, accompagnée de ce martèlement spécial des mitrailleuses et du grondement des canons de montagne, éclate sur l'aile droite. Bizani, aussitôt, lance de ce côté une averse de shrapnells. De notre observatoire, nous apercevons très bien, au-dessus du village de Kotortsi, une batterie de montagne grecque qui tire sans discontinuer sur les hauteurs séparant Kotortsi de Bizani, hauteurs sur lesquelles sont établis les Turcs. Ceux-ci, attaqués de front par les evzones, pris de flanc par l'artillerie, résistent tout d'abord comme ils peuvent. Ils brûlent en quelques minutes un nombre incommensurable de cartouches. Mais les evzones se rapprochent. L'artillerie tire indistinctement des shrapnells ou des obus percutants. Les uns et les autres font des ravages terribles dans les tranchées et dans les réserves ennemies.
Alors, brusquement, nous voyons les Turcs se lever et s'enfuir, isolément ou par groupes. Les Grecs redoublent leurs feux, et les Turcs tombent, tombent les uns après les autres, et les uns sur les autres. Malheureusement pour eux, leur réserve d'infanterie s'était installée dans un grand enclos entouré d'un mur de 1m,50 de hauteur, avec une seule sortie vers Bizani. Les hommes affolés se ruent tous sur cette unique porte. C'est alors, parmi les fuyards, une boucherie horrible, indescriptible. Balles, obus, shrapnells ou mitrailleuses travaillent comme jamais encore. Et les cadavres s'amoncellent, que les survivants doivent enjamber et piétiner pour s'enfuir. C'est une atroce vision qui dure peu, car les evzones arrivent comme des fous. Et puis, fuyards et poursuivants disparaissent à nos yeux derrière un repli de terrain...
Mais la nuit est proche. A 6 heures, l'artillerie cesse de tirer, la fusillade décroît d'intensité. La bataille est terminée pour aujourd'hui.
A Révéni, c'est déjà un long et lugubre défilé de blessés, les uns sur des brancards, les autres sur des mulets, les autres à pied. Leur enthousiasme est si grand encore qu'ils trouvent leurs blessures insignifiantes.
Les derniers arrivés nous disent qu'à la tombée de la nuit les evzones et le régiment crétois ont occupé la première ligne de hauteurs du petit Bizani: le succès est complet.
24 janvier.
Nous sommes allés voir le terrain sur lequel s'est déroulée la bataille de lundi.
Là où nous voyions les Turcs tomber sous les balles et les obus, le spectacle est horrible. En un seul endroit, à peine grand comme la place Vendôme, nous avons compté cinq cents et quelques cadavres, à peine le quart de ce que les Turcs ont laissé des leurs sur la place, puisqu'on en a compté officiellement 2.200.
Ici, dans une tranchée, un éclat d'obus a arraché la poitrine d'un soldat et l'a plaquée, sanguinolente, sur les pierres du mur-abri... Là, c'est un officier dont toute la partie supérieure du crâne a été enlevée, ouverte et la cervelle projetée en deux endroits à trois ou quatre mètres! Plus loin, un obus a coupé en deux un soldat à hauteur de la poitrine, lui a entièrement déshabillé le torse et l'a ensuite retourné sur la partie inférieure du corps. Ailleurs, ce sont quinze ou vingt hommes fauchés à leur place dans la tranchée, leurs armes à côté d'eux. Ici, un isolé; là, un monceau de quarante ou cinquante cadavres. Sur l'emplacement de la réserve, les tentes sont encore là, des gamelles sur les feux éteints... Le sol est criblé de balles de shrapnells, d'éclats qui y ont tracé de longs sillons.
De temps à autre, un cadavre grec,--relativement peu. Certains d'entre eux, des evzones, serrent dans leurs mains des lettres à leur femme, à leur mère. Les pauvres gens ont dû les baiser pieusement avant de mourir et ils semblent prier celui qui les leur prendrait des mains de vouloir bien les faire parvenir quand même!...
Un pappas circule sur ce terrain d'horreur pour dire sur chaque mort grec les prières d'usage...
31 janvier.
S. A. R. le Diadoque a pris le commandement de l'armée. Le général Sapoundsakis est resté sous ses ordres comme commandant de l'aile droite (6e et 8e divisions). Le prince a adopté en partie les plans du général, mais y a apporté des modifications dont l'exécution demandera un certain temps.
Voici deux jours que la neige tombe. Quelles souffrances endurent ces malheureux soldats! Les convois n'arrivent plus régulièrement, sans que ce soit la faute de personne. Les animaux meurent par dizaines. Les chemins, ou ce qu'on appelle ainsi, sont encombrés de cadavres de mulets. Des bataillons entiers restent quarante-huit heures sans pain.
Jean Leune.
La nouvelle de la reddition de Janina a été connue jeudi à Paris par une dépêche officielle reçue à la légation hellénique. Ce télégramme précisait que, jeudi matin, à une heure, le commandant en chef des forces turques à Janina avait fait informer le prince héritier de son désir de se rendre. Deux heures après, trois parlementaires se présentaient au camp grec et confirmaient la capitulation.
L'AVIATION A LA GUERRE D'ORIENT
L'hydro-aéroplane du lieutenant grec Montoussis, tombé à la mer, après avoir volé sur Gallipoli, est remorqué vers Lemnos à 20 noeuds à l'heure.
Phot. S. Vlasto.
Le lieutenant aviateur Montoussis, de l'armée hellène, de qui nous avons signalé naguère les prouesses devant Janina, s'était rendu à la reprise des hostilités, à Lemnos, avec un hydroaéroplane français, afin d'apporter son concours aux troupes engagées à Gallipoli. Le 6 février dernier, convoyé par le contre-torpilleur Vélos qui, parti avant lui de Moudros, le port de l'île, devait l'attendre à la hauteur d'Imbros, pour l'assister en cas d'accident, le lieutenant Montoussis, qu'accompagnait, comme observateur, un de ses camarades, prenait son vol vers la terre. Le Vélos vit le biplan passer au-dessus de sa route et disparaître derrière la côte turque. Pendant quarante minutes angoissantes, il demeura invisible. Puis il reparut, au loin, et à une grande hauteur,--plus de 1.300 mètres, on devait le savoir plus tard. Il se dirigeait droit vers Imbros et Lemnos, mais soudain on le vit descendre en vol plané, puis se poser doucement sur la mer, à quelque vingt mètres du rivage d'Imbros. Un canot fut mis à la mer. Il ramena l'appareil jusqu'au Vélos qui le prit en remorque et l'entraîna, toujours flottant, jusqu'au port, à la vitesse de 20 noeuds. Alors, on apprit ce qui s'était passé: le tube qui porte l'essence du carburateur au mélangeur s'était rompu, par suite d'un défaut du métal, et le moteur s'était arrêté. Dix minutes plus tôt, le lieutenant Montoussis tombait sous le feu des batteries turques.
LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
M. Louis Barthou, historien
Nous connaissions M. Louis Barthou orateur et ministre, homme politique et homme d'État. Nous connaissions M. Louis Barthou juriste et légiste, traitant avec sûreté de la «distinction des biens» et de la loi syndicale. Nous connaissions M. Louis Barthou bibliophile fervent, en quête des manuscrits précieux et des introuvables éditions. Nous connaissions M. Louis Barthou écrivain aimable, jouant d'une plume souple et fixant des mots, des évocations et des couleurs sur un carnet de voyage. Mais nous ne connaissions pas encore M. Louis Barthou historien et M. Louis Barthou historien valait d'être connu.
On a, vous le savez, formidablement écrit sur Mirabeau. Le gigantesque orateur de la Constituante a été le sujet d'une bibliographie immense. Pamphlets, correspondances, mémoires, monographies par centaines, études d'ensemble et anecdotes, toute la grande et toute la petite histoire. Et voici qu'un autre livre (1) s'attaque de nouveau au personnage, et que l'auteur de ce livre est le ministre de la Justice et le garde des Sceaux du gouvernement actuel.
Note 1: Mirabeau, par Louis Barthou. Librairie Hachette, 7 fr. 50.
C'est curieux; mais, instinctivement, dès qu'un homme politique signe une oeuvre d'histoire, on recherche les idées de parti que cet homme politique a voulu placer dans son oeuvre. Nous avons donc cherché de la politique dans le livre de M. Louis Barthou. Nous n'y avons trouvé que de l'histoire. Et c'est vraiment admirable à force d'être exceptionnel.
L'oeuvre, d'ailleurs, est belle parce qu'elle fut entreprise avec une passion visible de vérité, avec une curiosité ardente de tous les inconnus du personnage; l'oeuvre est claire parce qu'elle est méthodique et ordonnée; elle est solide, elle est puissante, parce que la discussion de cette vie de tribun s'appuie sur l'expérience d'un homme de gouvernement.
Mirabeau ne peut être séparé des siens. Nul plus que lui, parmi les colosses du passé, n'a dû ses qualités, ses défauts et ses vices aux races dont il était issu. M. Louis Barthou va donc nous raconter la famille avant de nous raconter l'homme qui la fit demeurer dans l'histoire. Le père de Mirabeau, le marquis, l'Ami des Lois, nous est seul familier, avec l'oncle, le bailli. Nous savons moins la vie du grand-père, Jean-Antoine Riqueti de Mirabeau, ce terrible colonel qui, à Cassano, en 1705, disputa à un de ses amis, pistolet en main, l'honneur de défendre un pont violemment attaqué par les troupes du prince Eugène. Une balle lui ayant cassé le bras droit, Jean-Antoine prit une hache de la main gauche; mais un coup de fusil lui coupa les nerfs du cou et la jugulaire. Il tomba à peu près mort, servit de marchepied à l'ennemi, et survécut néanmoins. Il resta, il est vrai, privé de l'usage du bras droit «pour lequel il s'était fait une parure d'une grande écharpe noire, et, à la suite d'une opération dont la hardiesse étonna, il dut porter un collier d'argent pour soutenir sa tête». Ce qui ne l'empêcha pas de convoler peu après en justes noces avec une belle jeune fille d'excellente famille, dont il eut sept enfants. L'invalide au collier d'argent était encore un rude homme. Il mourut à soixante et onze ans. Tel est l'aïeul. Quant au père, le marquis, l'Ami des Lois, il serait la physionomie la plus curieuse qu'aurait produite la famille des Riqueti si le marquis lui-même n'avait pas eu un fils dont les vices, le génie et la gloire dépassent et effacent presque tout ce que «cette race effrénée» avait produit avant lui.
Quatre dessins du nouvel album de Sem.
M. Louis Barthou nous donne un excellent et pittoresque chapitre sur le fameux procès de Pontarlier. Mirabeau plaide contre sa femme qui veut se libérer de ce mari bruyamment et insolemment infidèle, au surplus fils rebelle, «couvert de dettes, deux fois condamné, plus célèbre par son inconduite que par ses services et par ses prisons que par ses talents.» Ce gentilhomme débraillé, sans ressources et sans crédit, est, croit-on, un plaideur minable. Mais non, il va se révéler dans cette lutte et jeter, pour la première fois dans la partie ses dons incomparables, et secrets jusqu'alors pour tous et pour lui-même. Car, jusqu'à ce jour, il a écrit, il n'a pas parlé. Mais il se pressent. Il s'émeut lui-même à la péroraison 'un de ses mémoires. Il faut à l'éloquence qu'il porte en soi et qui est toute l'éloquence, l'épreuve du public, la contradiction, l'action, la bataille, l'atmosphère. «L'occasion s'offre à lui. Il la saisit et, plaideur vaincu, il se relève et se révèle orateur incomparable.»
M. Louis Barthou a bien fait de très longuement insister sur ces procès de Pontarlier et d'Aix, qui marquent la date du destin dans la vie de Mirabeau. Dès lors, seulement, le génie se dégage du monstre. Et c'est le génie, à son éclosion, puis dans toute sa formidable gloire que nous allons suivre en des chapitres nourris de faits et d'idées sur le voyage de Mirabeau en Allemagne, sur les «Approches de la Révolution», sur les Elections en Provence, sur les États généraux enfin dans tout leur grandiose tumulte, avant d'en arriver au pacte avec la Cour...
Mirabeau, vénal, fut-il réellement un traître à la Révolution? Non, dira l'historien. Car «la politique que Mirabeau conseillait à la Cour dans ses consultations secrètes, il l'avait vingt fois exposée publiquement». Il avait fait leur part dans ses projets à la liberté, à l'autorité, à la royauté et à la Révolution. Il représentait la Révolution voulue, réfléchie et définitive «mais sans être envieuse du temps et désirant de la mesure, des gradations et une hiérarchie». Il fut un réaliste en ce temps de déductions philosophiques et de doctrines travaillées. Et si, dix-huit mois avant sa mort, si en novembre 1789, alors que l'on n'avait pas encore commencé de détruire, si ce génie pratique et puissant avait été appelé à diriger l'État, il eût, en conciliant la royauté et la révolution--conclut M. Louis Barthou--épargné à la France la Terreur, le césarisme et l'invasion.
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