DANS JANINA LIBÉRÉE

Janina, 6 mars, soir.

... Enfin, voici Janina, accroupie au bord de son lac bleu, en face de l'énorme chaîne de montagnes qui lui cache tout horizon vers le nord.

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Croquis schématique, par M. Jean Leune, de la manoeuvre qui a amené la chute de Janina.

En avant de la ville, des troupes campent. D'autres sortent et s'en vont pour camper plus loin. Ce sont les evzones qui sont arrivés hier soir à 800 mètres des portes de Janina dans laquelle ils sont entrés ce matin. Cela leur suffit, pour éviter de passer sous le feu des forts de Bizani, le Diadoque avait arrêté le plan suivant: tourner cette position avec son aile gauche, enlever les hauteurs de Tsouka, s'emparer des forts Saint-Nicolas, Dourouti et Sadovitza, enfin marcher sur Janina. En conséquence, il partagea son armée en deux sections (aile droite et aile gauche), dont la composition respective est indiqués sur le croquis ci-dessus.

La 2e division avec un régiment de cavalerie devait occuper le centre de la ligne et manoeuvrer isolément. La masse d'artillerie (4 pièces de 105, 4 pièces de 150 et plusieurs batteries de 75) était en arrière de Canetta.

Les ordres pour les journées des 4 et 5 mars furent les suivants:

Aile droite: Des hauteurs d'Aétorachi qu'elle occupe, elle exécutera, le 4 mars, un combat démonstratif d'artillerie et d'infanterie sur la position de Bizani.

Le 5 mars, l'infanterie fera une reconnaissance offensive pendant que l'artillerie, par un tir continu coopérera à l'attaque, générale.

2e Division (centre): Le 4 mars, descendre des hauteurs de Canetta et occuper les débouchés dans la plaine. Le 5 mars, avancer à cheval sur la route de Preveza à Janina.

Aile gauche: L'aile gauche est divisée en trois colonnes:

1re colonne, composés de la 4e division, en position sur les hauteurs à l'ouest de Canetta, exécutera le 4 mars un combat démonstratif. Le 5 mars, elle s'emparera des collines de la plaine à l'ouest de la route de Janina et réglera sa marche sur les autres colonnes de l'aile gauche.

2e colonne, composée de 2 bataillons d'evzones, 1 bataillon du 17e d'infanterie, des 3e et 15e régiments d'infanterie, se concentrera le 4 mars à la sortie du défilé de Manoliassa. Le 5, au point du jour, attaquer St-Nicolas.

3e colonne, de la force de 9 bataillons et 2 batteries de montagne, se concentrera le 4 mars derrière la montagne Olitsika. Dans la nuit du 4 au 5 mars, marcher sur la montagne Tsouka. Le 5 mars, au point du jour, attaquer et s'emparer des positions de Tsouka. Envoyer un détachement tourner le fort Saint-Nicolas par le nord et coopérer à l'attaque de ce fort avec la deuxième colonne venant du sud. Le reste de la colonne marchera sur les forts Dourouti et Sadovitza.

Les 2e et 3e colonnes, maîtresses des forts et des hauteurs, se réuniront dans la plaine pour marcher de concert sur Janina.

Ils s'en vont très contents, disant eux-mêmes très simplement qu'il faut céder la place à d'autres ayant aussi mérité de voir la ville conquise.

Nous entrons dans la ville... Dans les rues, l'enthousiasme est délirant, indescriptible. Les malheureux habitants, à force d'acclamer leurs libérateurs, n'ont plus de voix! De vieilles femmes aux fenêtres pleurent et battent des mains. Des femmes, du pas de leur porte, se précipitent vers nous et embrassent ma femme à l'étouffer, lui baisent les mains, les vêtements: «Oh! soyez bénis, vous qui nous apportez la liberté!»

Au consulat de France, le consul, M. Dussap et sa femme, l'écrivain bien connu sous le pseudonyme de Guy Chantepleure, nous reçoivent à bras ouverts, car nous sommes les premiers Français qu'ils voient depuis cinq mois.

Dans Janina, ville grecque aux mains des Turcs et revendiquée par les Albanais, M. Dussap, en toute impartialité et en toute justice, a été amené à prendre la défense des Grecs, affreusement malmenés par leurs maîtres et tyrans. Et les Janiniotes, en ce jour de joie, n'oublient pas ce qu'a fait pour eux le consul de France en ces jours de deuil et d'angoisse que furent ces cinq derniers mois. Le nom de M. Dussap est sur toutes les lèvres, associé tout naturellement à celui de la France.

A FIN D'UNE LONGUE RÉSISTANCE.--Les soldats turcs, qui avaient été rassemblés à Serviana au moment de la signature du protocole de reddition remontent à leurs tranchées sous la conduite de leurs officiers; ils s'équipent et reprennent leurs armes, puis vont défiler devant les troupes grecques et déposer en tas leurs fusils.Phot. Jean Laine

Il suffit maintenant à Janina de se dire Français pour être immédiatement l'objet de mille délicates attentions de la part des habitants qui ne savent quoi faire pour vous être agréables et vous rendre service. Comme il suffit de se dire Italien ou Autrichien pour être immédiatement mis en quarantaine.

Voilà l'inappréciable service qu'un consul intelligent a su rendre ici: faire aimer la France et disposer tout naturellement le pays à accepter avec joie notre influence tant au point de vue moral qu'au point de vue matériel.

A l'état-major, j'allais avoir connaissance du plan d'opérations dont la réussite avait jeté, après une lutte si héroïque de part et d'autre, la place de Janina aux mains du Diadoque et de son armée (2). La manoeuvre fut aussi sagement préparée que, plus tard, elle fut énergiquement conduite.

Note 2: Les explications qu'on trouvera au-dessous du croquis de la page précédente résument clairement, d'après les ordres mêmes de l'état-major, toute l'opération et permettent de suivre sur la carte la marche des divers corps en vue du résultat décisif.

Il y avait à la base de la tactique une de ces ruses de guerre vieilles comme le monde et qui pourtant ont le plus souvent de grandes chances de réussite: le Diadoque fit croire à son armée--certain que l'armée turque ne le pourrait ignorer longtemps--que l'attaque se ferait par la droite, entre Bizani et Gastritza. En même temps, il rassemblait, dès lundi dernier, à Emin Aga, toutes les réserves de ses divisions. Il constituait ainsi, en deux jours, au centre, une solide masse de manoeuvre, forte de vingt-trois bataillons et de six batteries de montagne. Cette masse pouvait être portée rapidement soit à gauche, soit à droite, suivant que les Turcs tomberaient ou non dans le piège, ils y tombèrent puisqu'ils dégarnirent en partie leur droite pour renforcer leur gauche, vers Kotzelio. Mais, par ailleurs, craignant toujours une attaque vers Manoliassa, ils renforçaient sur ce point leurs troupes.

Le Diadoque divisa alors ses vingt-trois bataillons, dont la 4e division, en trois colonnes sous le commandement général du général Moskopoulos. Deux colonnes fortes de quatorze bataillons et de quatre batteries de montagne partaient à l'est d'Olitsika, l'une dans la vallée de Manoliassa, l'autre (4e division) sur les crêtes mêmes de Manoliassa.

La troisième colonne (neuf bataillons et deux batteries) partit le mardi soir, passa derrière Olitsika, fit toute la nuit une marche forcée sur un sentier gelé où les hommes glissaient et tombaient à tout instant. A 7 heures du matin, cette colonne arrivait sans être aperçue à 150 mètres des tranchées de Tsouka. Elle tombait à l'improviste sur les Turcs qui, surpris, faisaient un semblant de résistance puis s'enfuyaient.

La chute de Tsouka amena la chute d'une position dite de «la côte 750», puis du fort Saint-Nicolas, et ensuite du fort de Dourouti. Sur ces différentes positions, dix pièces de canon étaient prises.

Le fort de Bizani essaya bien, dans la journée, d'empêcher la marche en avant des troupes grecques en bombardant Manoliassa, Saint-Nicolas et Dourouti; ce fut en vain.

Les troupes turques battaient en retraite vers Bapsista. Alors, l'artillerie de montagne vint se mettre en batterie de ce côté. Elle tira sur les Turcs avec des obus explosifs qui allaient transformer la retraite en une fuite éperdue.

A 4 heures du soir, la colonne du centre, composée d'evzones, qui était passée par la vallée de Manoliassa, arrivait à 800 mètres des portes de la ville, après avoir coupé tous les fils télégraphiques entre Bizani et Janina. Dès ce moment, la ville était perdue pour les Turcs.

Ce fut alors qu'Essad pacha fit venir les consuls et les pria d'adresser en son nom au Diadoque des propositions pour la reddition de la ville, ce qui fut fait. Un peu plus tard, dans la nuit, vers 2 heures du matin, le vicaire du métropolite et plusieurs officiers turcs se rendaient en automobile auprès du Diadoque pour arrêter définitivement les clauses de la reddition, ce qui fut très simple, puisque Essad pacha livrait la ville, les forts, leur matériel, et se constituait prisonnier, lui et son armée, sans aucune condition.

Mais presque toute l'armée grecque ignorait cette reddition, et c'est pourquoi l'extrême droite fit le matin, à 5 heures, cette attaque que tout le monde, de ce côté, avait cru être l'attaque décisive. Les Turcs, ignorant également qu'Essad pacha avait rendu la ville, ripostèrent. Mais, tout de suite, des deux côtés, les ordres de cesser le feu arrivèrent, ce qui fit que le combat ne dura qu'une demi-heure.