LE PAYS LE PLUS SAUVAGE DE L'EUROPE
Partout, dans le district d'Okrida, les Serbes sont encore en conflit avec les Albanais. Quelle que soit la nation qui doive, dans l'avenir, posséder ce pays, elle y courra le même risque.
Ces montagnards sauvages, amoureux fervents de la liberté, pour lesquels la vie d'un homme est moins sacrée que celle d'un chien, pour qui les idées de famille et de moralité sont si sacrées qu'on les a vus abattre d'un coup de fusil un étranger coupable d'avoir simplement regardé l'une de leurs femmes, qui sont aussi parfaitement hospitaliers que l'étaient les Israélites aux jours de l'Ancien Testament, mais qui n'éprouvent qu'un vague regret pour avoir tué un hôte sur la route après qu'il a quitté leur toit, ces hommes de clans, en perpétuelle discorde, risquent maintenant et risqueront longtemps d'être entraînés à une longue guérilla contre leurs envahisseurs.
Encore qu'ils cultivent volontiers un petit lopin de terre auprès de leurs cabanes, dans leurs aires montagneuses, ils sont avant tout un peuple pastoral, vivant tout le long de l'année dans les hauteurs, solitaires et moroses, avec leurs troupeaux de moutons ou de chèvres. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils ont peu d'histoire et aucune culture. L'origine de leur race est plus ou moins mystérieuse. Ils sont dans une aussi complète ignorance du monde extérieur que l'est une tribu de sauvages africains. Ils savent, en revanche, porter le fusil. Et maintenant, quand ils sortent de leurs inaccessibles retraites, c'est presque toujours avec l'intention de surprendre quelque petit détachement de soldats serbes qu'ils se sentent à même de fusiller dans quelque défilé, avant que les victimes ainsi guettées aient seulement le temps d'épauler leurs propres armes.
[(Agrandissement)]
L'Albanie centrale, que M. Paul Scott Mowrer a traversée
de Monastir à Durazzo, par Okrida et Elbassan.
Okrida n'est pas réellement en Albanie; elle est à l'une des extrémités de la contrée. Si la ville est aux trois quarts bulgare et si les paysans de l'Est sont, pour la plupart, bulgares ou serbes, les montagnards de l'Ouest sont de pure race albanaise--si toutefois une telle race existe--pâles de teint, hauts, élancés, têtes rondes, les yeux plutôt bleus ou gris, taciturnes, et aussi solitaires que les aigles dont ils partagent le royaume. La guerre semble être leur seule distraction. Les Turcs les craignent et les respectent à ce point qu'ils leur laissent faire en réalité tout ce qu'il leur plaît, même en deçà de leurs propres frontières. Ils ne les contraignirent jamais à leur payer des impôts. Leurs crimes de tous genres demeurèrent impunis. Ils n'ont pas plus l'idée d'aucune forme de gouvernement que ne l'ont des loups. La seule chose que les Ottomans aient jamais obtenue d'eux, c'était qu'ils descendissent, cohortes sans peur, pour se jeter avec une sauvage bravoure sur les canons et les baïonnettes de l'ennemi. Plus d'un régiment turc n'a échappé au risque d'être décimé que parce que ses soldats albanais, tout fiers d'une occasion si belle, avaient été placés sur le front pour recevoir en pleine tête ou en pleine poitrine la grêle des boulets serbes.
Dans une bataille actuelle, en face d'une armée moderne, avançant, comme font tous les soldats maintenant, en lignes brisées de tirailleurs, s'abritant derrière chaque saillie du sol et derrière chaque pierre, de sauvages hordes comme en forment les Albanais auraient peu de chances de succès. On peut difficilement les contraindre à tirer couchés. Ils préfèrent se battre en groupes composés d'hommes de la même localité, chargeant et se précipitant de telle sorte qu'ils forment pour les tireurs modernes une proie facile. On imaginera quelle est la brutale férocité de leur attaque quand j'aurai mentionné qu'un jour un soldat serbe fut trouvé sur le terrain où avait eu lieu une escarmouche, sa baïonnette enfoncée dans le corps d'un Albanais, lequel, complètement désarmé, avait néanmoins manoeuvré de façon à prendre le Serbe à la gorge avec ses dents, et l'avait étranglé d'une fatale étreinte, comme ferait d'un loup un dogue bien dressé. Mais leur vrai champ d'activité est la montagne. Là, bondissant de roc en roc, aussi agilement que leurs propres chèvres, connaissant chaque passe comme chaque sentier, ils sont capables de tenir un ennemi en haleine pendant un temps indéfini, ainsi qu'ils font maintenant pour les Serbes, tirant toujours du haut de quelque escarpement d'où ils dominent leurs adversaires, moins rompus qu'eux à ces exercices d'escalades. Les Serbes ont occupé avec un plein succès toutes leurs villes et tous leurs hameaux. Mais ils ne peuvent pas occuper chaque roc; et c'est pourtant ce que, pratiquement, ils devraient faire avant que de pouvoir dire qu'ils sont absolument sûrs que l'Albanie est, soumise.
Ce pays, le plus sauvage de l'Europe, a longtemps été un gage entre les mains de l'intrigue étrangère. Il fut un temps, il y a peu d'années, où chaque hutte albanaise pouvait se vanter de posséder au moins trois fusils modernes. Ces armes étaient distribuées par les agents des diverses nations intéressées, chacune ayant en vue d'attirer à sa propagande l'aide des montagnards. D'abord venait l'agent italien, plaidant la cause de l'Italie, et laissant un fusil italien. Ensuite apparaissait l'Autrichien, avec des armes autrichiennes. Les Serbes, à leur tour, armèrent les Albanais dans l'espérance de les tourner contre leurs suzerains, les Turcs, cependant que ces derniers les armaient dans l'espoir qu'ils seraient contre les Serbes les meilleurs des auxiliaires.
C'est pourquoi le premier soin des envahisseurs serbes fut de désarmer la population. Besogne féconde en surprises, car, à côté des armes les plus perfectionnées, chaque famille avait conservé, de génération en génération, les fusils à mèches, les fusils à pierres des jours passés, précieux souvenirs de la valeur des ancêtres! Dans chaque ville de l'Albanie où nous entrions, nous apercevions d'énormes amas rouillés, gros comme quatre ou cinq bottes de foin, de ces antiques fusils et pistolets, tous encore chargés, beaucoup d'entre eux avec la pierre encore enchâssée dans le chien, prête à enflammer la pincée de poudre décomposée placée dans le bassinet tout couvert de toiles d'araignées.