LES SOUPÇONNEUX CONQUÉRANTS
En raison de cette situation, et bien que la campagne proprement dite soit virtuellement terminée ici, la discipline appliquée par les Serbes dans toute la montagne est encore très sévère. Nous en eûmes la brusque notion le matin qui suivit notre arrivée à Okrida. Notre premier devoir, naturellement, fut d'aller voir le commandant de la ville et de lui faire connaître notre présence. Comme nous errions à travers les vieilles rues tortueuses, bordées de petites boutiques pleines de toutes sortes de choses bonnes à manger, destinées à être travaillées, ou portées, nous arrivâmes enfin à l'état-major serbe,--une grande maison à deux étages antérieurement occupée par un bey albanais, lequel, à l'arrivée des Serbes, était mort de subite et violente façon. Nous fûmes introduits dans le grand hall qui toujours divise, de l'avant à l'arrière, les maisons turques élégantes. Le sous-lieutenant serbe, qui avait le commandement du convoi qu'à deux reprises nous fûmes obligés de suivre au cours de notre voyage depuis Monastir, nous accompagnait. Il voulait, disait-il, parler lui-même pour nous à l'aide-major.
D'ordinaire, nous n'attendions pas bien longtemps avant d'être reçus par les officiers du haut commandement, car ils étaient généralement aussi heureux de nous voir, d'apprendre de nous ce que nous pouvions leur dire touchant les affaires du dehors que nous pouvions l'être nous-mêmes de les voir. Mais, ce jour-là, il en fut autrement. Pendant une demi-heure nous fîmes antichambre.
Nous commencions à trouver le temps long, quand l'aide-major que nous attendions, l'air préoccupé, accablé, la mine sombre autant qu'une nuit d'orage, se rua à travers le corridor qui conduisait au bureau du commandant. Cependant que nous demeurions stupéfaits, nous demandant ce que pouvait présager tant de violence, notre sous-lieutenant fit sa réapparition, ses yeux bleus voilés, les lèvres très pâles, les pommettes très rouges. Il se tenait à l'écart et semblait embarrassé de nous connaître,--enfin, un tout autre homme que le brave et gentil compagnon que nous avions connu jusque-là. Il nous fallut quelque minutes pour obtenir de lui l'aveu de ce qu'il y avait dans l'air. Il avait commis une faute impardonnable, semblait-il, en abandonnant un moment le convoi dont il avait reçu le commandement. Quel droit avait-il de s'attacher lui-même à nous? Savait-il seulement qui nous étions? Il y avait cent chances contre une pour que nous fussions des espions autrichiens, et, dans ce cas, il avait commis une bévue qui pouvait compromettre l'avenir tout entier de la Serbie!
Tout cela nous semblait assez bizarre, mais nous apparut plus sérieux en ce qui concernait le jeune officier. Nos coeurs commençaient à se navrer à la pensée que nous avions, bien malgré nous, mis dans l'embarras un si aimable camarade. Un quart d'heure plus tard, pourtant, nous fûmes reçus par le colonel Ristitch.
En dix minutes, nous étions devenus les meilleurs amis, échangeant des confidences, prenant du café, et admirant ensemble la belle collection d'armes albanaises et turques que possédait le colonel et qu'il avait arrangées en panoplies au-dessus de son lit de camp. Nous lui expliquâmes le cas du sous-lieutenant et nous lui arrachâmes la promesse que, pour cette fois, il serait complètement absous «puisque c'était nous!» Néanmoins, il demeura de cet incident quelque chose entre nous et le pauvre sous-lieutenant. J'ai rarement vu un homme aussi effaré.
Nous dînâmes ce soir-là avec les officiers serbes, dans le hall de la maison du bey albanais. Tchoulef, le chef de la police, nous avait donné, en guise de garde du corps, pour la durée de notre séjour, un très beau révolutionnaire bulgare, avec une moustache blanche et de sévères yeux bleus. Cet homme, vêtu d'une sorte d'uniforme, portait sur sa casquette le nombre 1, et il le portait fièrement, car il signifiait, dans son opinion, qu'il était l'homme le plus utile de la troupe, comme il en était le plus âgé. Une aveugle fidélité est la qualité maîtresse du caractère de la plupart des paysans bulgares, et cet homme n'était pas une exception à la règle. Il avait reçu comme instructions de bien veiller sur nous. Pour demeurer fidèle à cette consigne, il insista donc pour entrer avec nous dans la salle à manger, avec son fusil. Il s'assit sur une estrade surélevée, dans un coin. Et pas un moment, au cours de cette longue Soirée, il ne nous quitta des yeux.
Le colonel Ristitch.
Les Serbes sont extrêmement sociaux. Ils aiment la bonne chère, la bonne compagnie «t les bous vins. Il y a, dans la région des Balkans, beaucoup de tziganes, et, tandis que les Bulgares refusent de les enrôler comme soldats, les Serbes les acceptent volontiers, dans l'unique but, je suppose, de leur faire jouer de la musique après dîner. Il n'y a pas un de ces gars basanés qui ne soit maître sur quelque instrument. Ici, par exemple, il y en avait deux qui jouaient du violon de façon à vous échauffer le sang dans les veines, et qui chantaient de si sauvages chansons slaves ou tziganes, en agitant leurs bras et se frappant l'un l'autre la tête de leurs tambourins, qu'on en oubliait leurs uniformes de soldats et que, rêvant, on s'imaginait transporté dans un camp de nomades, en quelque lointain désert, au milieu de scènes farouches d'amour passionné et de haine.
Était-ce l'effet de la musique tzigane, je ne sais, mais, vers le milieu de la soirée, le vieux policier nous protégeait, de son coin, avec une si intense fixité, et empoignait d'une telle énergie son arme qu'un brave lieutenant, qui est, en temps de paix, professeur dans une école supérieure, à Belgrade, éprouva le besoin d'aller à lui et de lui murmurer à l'oreille des mots qui, je l'imagine, avaient pour but de lui faire poser une minute son déplorable fusil. Le vieux camarade, machinalement, obéit. Mais, longtemps avant que nous eussions fini nos toasts d'adieu, tandis que montait le choeur émouvant de Oïslavana, le chant de ralliement de tous les Slaves, depuis l'Ob, bien loin en Russie, jusqu'à la Moldau et au Danube, il était de nouveau sur ses pieds, l'arme en mains, les yeux fixes. Positivement, je crois que si quelqu'un avait osé nous toucher seulement d'un doigt un peu rude, le vieil homme l'eût abattu sur l'heure.