LE SECRET DU SPHINX
Plusieurs journaux français ont annoncé récemment une découverte sensationnelle due à un égyptologue américain, et il nous a été donné depuis, dans la presse américaine, des explications sur cette découverte, avec des dessins plus suggestifs, sans doute, que leurs auteurs ne l'eussent souhaité. En voici le résumé:
«On avait remarqué autrefois sur la tête du grand Sphinx de Giseh, une dépression où Denon, en 1802, avait vu l'ouverture d'un puits et où il était descendu jusqu'à dix pieds; cette ouverture s'était comblée depuis; on croyait que les Arabes l'avaient creusée au moyen âge pour chercher des trésors; pourtant elle est si large et si profonde que cela paraît improbable. Vyse et Perring, en 1835, cherchèrent le passage intérieur du Sphinx et pratiquèrent un sondage à l'épaule; leur sonde se rompit à 27 pieds de profondeur, sans avoir trouvé le passage. Le professeur Reisner, lui, en creusant avec ses mains et son canif, est descendu dans la tête, par le puits de Denon, et grâce à son enthousiasme et à son énergie, il connaît maintenant le secret du colosse. La tête contient une chambre ou un petit temple de 60 pieds sur 14. C'est le «saint des saints» d'un temple plus grand creusé dans le corps, communiquant ensemble par un tunnel qui descend dans le cou. Le plus grand temple, orné de colonnes sculptées, est revêtu d'or pur comme le temple de Salomon. Des galeries relient ce temple à la pyramide de Menés et aux tombes des autres rois de la dynastie. Le professeur Reisner a devant lui un énorme champ d'exploration, toute une ville souterraine, mais il rencontre des difficultés inouïes dans l'accomplissement de sa tâche. Déjà les fellahs superstitieux refusent de creuser le Sphinx, car ils craignent le génie dominateur du désert.»
L'excavation au sommet de la tête du Sphinx est bien connue. Le Baedecker en fait mention. Les savants de l'expédition d'Égypte l'avaient remarquée: «On s'élève au sommet de la figure», dit la Description de l'Égypte, «et par derrière, à l'aide d'une échelle de 25 pieds de hauteur, là on trouve une ouverture, c'est celle d'un puits étroit où les curieux descendent ordinairement. Mais il est en grande partie comblé; au bout de quelques mètres on trouve le fond, on n'a pas découvert jusqu'où il pouvait conduire autrefois, si en effet il avait quelque profondeur, ce qui est fort douteux.» Denon a dessiné sur la plate-forme trois personnages dont l'un est engagé jusqu'à mi-corps dans la dépression, et le texte qui accompagne la gravure de Denon explique: «Une des personnes qui sont au-dessus de la tête est représentée en train d'aider de la main une autre qui sort d'une étroite cavité, profonde de 9 pieds au plus, et pleine de débris. Les entailles régulièrement faites de place en place sur les côtés de cette excavation, y tiennent lieu, en quelque sorte, de gradins pour descendre dans ce trou et en sortir,--quant à l'usage de ce trou, il est inconnu et restera peut-être toujours dans l'obscurité du mystère.»
Cependant une tradition fort ancienne, puisque Pline la rapportait déjà, fait du Sphinx une tombe royale et les écrivains arabes, brodant sur cette vieille croyance, parlent de salles souterraines remplies de trésors. Mais jusqu'ici les textes dignes de foi demeurent muets à ce sujet.
Le Sphinx, constamment envahi et enseveli par les sables, fut à plusieurs reprises dégagé ou restauré depuis une antiquité très reculée, dès l'époque des pyramides, comme en fait foi une inscription conservée au musée du Caire.
Le pharaon Thoutmès IV, qui le rendit au jour vers le milieu de la dix-huitième dynastie, fit placer entre les pattes antérieures une stèle de granit où il raconte qu'il exécuta ce pieux travail à la suite d'un songe. Ramsès II s'occupa aussi du Sphinx et éleva deux stèles près de la stèle du songe de Thoutmès. Aucune allusion n'y est faite au temple souterrain. Les souverains grecs et romains qui réparèrent le corps et les pattes, les innombrables touristes qui vinrent au premier siècle y graver leurs noms, ne pénétrèrent pas davantage dans l'intérieur, ni Caviglia, ni Mariette lors des fouilles de 1818 et 1853.
Lorsqu'il procéda au dernier déblaiement du Sphinx en 1886, M. Maspero émit l'hypothèse qu'un tombeau ou un sanctuaire pourrait se retrouver, non dans le Sphinx mais sous le Sphinx. En effet, les inscriptions hiéroglyphiques des stèles dédiées par Thoutmès IV et Ramsès II représentent le Sphinx sur un piédestal très élevé et M. Maspero supposait que ce soubassement pût exister réellement sous le colosse et contenir un sanctuaire. Les fouilles de 1886 n'ont apporté aucune preuve à l'appui de ces suppositions. Elles ont seulement permis d'admirer pendant quelque temps la partie antérieure du Sphinx dans toute sa hauteur. Mais l'imagination des fellahs s'échauffant au souvenir d'anciennes légendes--M. Maspero l'a constaté lui-même--ils crurent et dirent que le se vice des antiquités recherchait la coupe de Salomon, cachée sous le Sphinx, comme chacun sait, et le passage qui relie le Sphinx à la deuxième pyramide. Howard Vyse et Perring avaient déjà entendu des discours semblables.
La trouvaille annoncée par la presse américaine, semble, a priori, une nouvelle édition amplifiée des propos tenus par les fellahs en 1886 et en 1835. L'imagination populaire se plaît aux mystères des souterrains. En Égypte, où les hypogées parfois très longs sont assez nombreux, cette imagination peut créer des villes entières dans les profondeurs des rocs; elle n'y a pas manqué; et fatalement, le nom de Salomon devait apparaître et briller d'or dans ce conte.
Néanmoins, c'est un peu excessif d'annoncer avec certitude le Sphinx comme communiquant par des galeries avec «les tombes des rois de la dynastie»; d'en faire le carrefour des voies d'une ville souterraine; quelque chose enfin comme la gare centrale d'un Métropolitain des momies. C'est excessif d'affirmer la découverte, dans la tête du Sphinx, d'un puits conduisant à un temple, même à un petit temple de 60 pieds sur 14, puisque la tête du colosse, mesure, en réalité, 8 mètres de haut.
Comment la presse américaine imagine, d'après les fouilles supposées du professeur Reisner, l'intérieur du Sphinx et les galeries qui le relieraient aux chambres funéraires des Pyramides. La distance entre le Sphinx et la Pyramide de Chéops, la plus proche, serait de 400 mètres; jusqu'aux derniers tombeaux du groupe, il n'y a pas moins de 1.500 mètres.
Il demeure possible qu'une chambre funéraire soit creusée sous le Sphinx comme sous les grandes pyramides ses voisines. Il est certain qu'une cavité existe au sommet de la tête; qu'elle est, depuis plus de cent ans, l'objet de différentes hypothèses, et d'ailleurs visitée chaque jour par les nombreux promeneurs qui grimpent sur le Sphinx. Tout le reste est peu vraisemblable. L'archéologue enthousiaste creusant, avec ses mains et son couteau, aurait été vite remarqué par les gardiens qui surveillent le terrain des Pyramides. Et, par contre, s'il avait obtenu l'autorisation de commencer une exploration plus sérieuse, la répugnance et les superstitions des fellahs auraient d'autant moins retardé ses travaux, qu'à défaut des travailleurs ordinairement employés sur place à des fouilles analogues, il pouvait faire venir du Caire, chaque matin, une équipe de bons terrassiers par le tramway électrique à trolley qui relie le Caire au champ des Pyramides.
Henry Nocq.
| Les métropolites habillés d'or et coiffés de la couronne byzantine. | Une glorieuse loque, qui revient de Thessalie et d'Epire. | Le roi Constantin et la reine-mère montant dans le train funéraire. |
Les funérailles solennelles du roi Georges Ier à Athènes, le 2 avril 1913.
--Phot. Jean Leune.