UN PEUPLE EN DEUIL
Notre excellent correspondant, M. Jean Leune, qui suivit, avec l'armée du Diadoque, la route de la victoire jusqu'à Salonique et jusqu'à Janina, et qui fut le témoin de tant d'heures glorieuses, vient, en contraste, dans Athènes en deuil, d'assister aux funérailles solennelles du roi Georges, qu'il nous décrit en ces lignes émues:
Athènes, 2 avril 1913.
Jamais je n'oublierai le spectacle merveilleux auquel je viens d'assister aujourd'hui. La Grèce et le monde civilisé ont fait au roi Georges des funérailles symboliques qui nous laisseront comme une vision d'histoire.
La cérémonie, dans la métropole, fut de toute beauté. La nef était comme tapissée de fleurs par les innombrables et magnifiques couronnes venues de tous les coins du monde et que l'on avait suspendues aux colonnes, entre les colonnes, partout.
Devant l'autel, le cercueil royal reposait sur une petite estrade tendue de violet. Six aides de camp du roi, sabre nu, montaient la garde funèbre. C'était, dans la demi-obscurité de l'église, d'une simplicité poignante.
Dans la nef, la multiplicité des uniformes étrangers aux dorures endeuillées de crêpe disait que l'Europe entière prenait part à l'actuelle douleur de la Grèce. Et la présence, tout à côté du cercueil, de princes impériaux et royaux et de missions composées des plus éminents personnages témoignait que les puissances tenaient à donner au royaume hellène comme une marque de déférence pour sa gloire naissante.
Sur les marches de l'autel, soixante-dix métropolites somptueusement vêtus et couronnés d'or évoquaient l'image des splendeurs impériales de Byzance ressuscitées autour de ce roi mort pour avoir rendu sa grandeur à la Grèce.
... Après la cérémonie, le cortège se déroula lentement par les rues, toutes tendues de noir. Les troupes de la 4e division, dite la «division de fer», le précédaient. Et le peuple en deuil avait un reconnaissant et orgueilleux sourire pour les soldats glorieux qu'il ne pouvait, en ce jour, acclamer bruyamment. Retenues par quelques fils encore à une hampe bleue, des loques passèrent, émouvants débris de drapeaux victorieux. La foule salua. Les femmes se signèrent.
Ce fut ensuite le clergé. Un délicieux et mystique tintement d'or scandait la marche des somptueux métropolites. Car leurs pas majestueux faisaient se heurter leurs lourdes croix et chaînes, et vibrer les petits grelots d'or attachés à leurs ornements royaux. Sous le bleu ciel d'Athènes, sous son beau soleil, Byzance encore passait... Et, derrière les métropolites, apparut l'étendard de Saint-Laure, le premier drapeau de la Grèce libre, l'étendard qui donna le signal, en 1821, de la guerre sainte de l'indépendance. Un long frisson courut dans la foule...
Des boys-scouts suivirent, impeccablement alignés, en plusieurs groupes sur deux rangs. Les plus grands, de seize à dix-huit ans, allaient en tête; les derniers petits, qui fermaient la marche, n'avaient pas plus de dix ans! Tous portaient la tête haute. Les yeux, remplis de larmes, à peine contenues, avaient un regard ferme et décidé. La vue de ces enfants fit battre tous les cours, car ils étaient une image vibrante de la jeune Grèce.
Derrière le cercueil, posé sur un affût que tirait un détachement de marins, venaient, dans leurs uniformes resplendissants et multicolores, les princes envoyés par les cours européennes.
Et devant eux, isolé, très en relief, dans sa grande tenue sombre et si simple de généralissime, marchait le roi Constantin. Il allait, seul et profondément triste, mais le pas assuré, les yeux fixés droit devant lui, sur le cercueil de son père: l'avenir interrogeant le passé.
A la gare, des détachements de marins étrangers rendaient les honneurs... Le cercueil arriva. Les princes de Grèce le soulevèrent avec piété et le portèrent au wagon mortuaire. Puis le roi soutint la reine-mère, tandis qu'elle gravissait ces degrés encore de son calvaire. Les princesses, les princes grecs et les princes étrangers suivirent, et le train partit pour Tatoï, la résidence d'été où devait avoir lieu l'inhumation...
Jean Leune.