LA PRISE D'ANDRINOPLE PAR LES BULGARES ET LES SERBES: AU FORT D'HADIRLIK

Croyons-nous. Il est, plus tard, revenu parmi nous comme membre d'une commission militaire chargée de recevoir les munitions fournies par les usines françaises à l'armée serbe. C'est alors qu'il fit la connaissance de Mlle Grandgirard, qu'il épousa. Ubi amo, ibi patria: le jeune officier démissionna pour demeurer dans sa patrie d'adoption. Et il se mit à suivre les cours à la Faculté de droit. Ce fut à Paris que le surprit la nouvelle de la déclaration de guerre; son devoir le rappela en Serbie, où il se vit confier, avec le grade de capitaine, le commandement du 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie (division du Timok), envoyé bientôt devant Andrinople. Il y fit preuve en plusieurs circonstances d'une bravoure qui lui mérita d'être élevé par le roi Pierre au grade de commandant et d'être décoré par le roi Ferdinand. Après cette brève présentation, nous lui laissons la parole:

L'assaut général contre la forteresse d'Andrinople commença le 25 mars, à 3 heures du matin. Après une lutte acharnée, au cours de laquelle se produisirent plusieurs corps à corps, les premières positions abandonnées par les Turcs étaient tombées entre les mains des troupes serbes. Le colonel Konditeh, commandant de notre division du Timok, informait aussitôt de notre succès le général Ivanof. Dans ces attaques successives, mon bataillon avait eu 2 officiers et 15 soldats tués et 40 soldats blessés.

A l'aube, les canons turcs ouvrirent sur nous un feu terrible; mes hommes tinrent bon, et vers midi nous étions déjà maîtres de tous les avant-postes des forts que nous attaquions. C'est là que nous restâmes retranchés pendant tout l'après-midi et pendant toute la nuit, non sans avoir d'ailleurs à repousser nombre de contre-attaques turques.

Dans la nuit, nous recevions du général Ivanof l'ordre d'attaquer à l'aube toute la ligne des forts qui se trouvaient devant nous, avec l'indication des points dont nous devions nous emparer.

Mon régiment avait affaire, pour sa part, au fort Kazan-Tepe. Au point du jour nous commencions notre mouvement en avant. Les Turcs nous reçurent par un feu d'artillerie très meurtrier. Mais notre régiment progressa en une vague large, irrésistible, poursuivant à la baïonnette l'infanterie turque qui se retirait. Finalement de petits drapeaux blancs apparurent à la crête de l'ouvrage, et bientôt un parlementaire turc se présentait à un officier du 20e régiment, demandant à être conduit auprès du général Stépanovitch, commandant de l'armée serbe, afin d'entamer des pourparlers de reddition.

Le bureau de Choukri pacha, dans le fort d'Hadirlik.

Au moment même où les drapeaux blancs étaient hissés sur le fort, le feu cessait des deux côtés. Mais notre élan était tel que nous continuâmes notre marche en avant. Mon bataillon, pour sa part, était engagé dans la direction du fort nommé Hadirlik.

Comme nous arrivions sous le fort, j'aperçus sur le rempart un groupe d'officiers turcs. Après avoir déployé mon bataillon tout alentour, je me dirigeai vers eux. Un capitaine se détacha du groupe et vint à ma rencontre.

--Enfin, lui dis-je en français, ça y est. Tant mieux pour vous et pour nous.

--Pour vous, oui; pas pour nous, répondit-il.

Dans le même moment j'apercevais un peu plus loin, dans le fort même, un autre groupe important d'officiers.

--Qui sont ces messieurs? demandai-je.

--C'est là que se trouvent Choukri pacha et son état-major, répondit le capitaine.

Jusque-là, je n'avais pu m'imaginer que je venais de capturer une personnalité aussi haute que le commandant en chef lui-même, Choukri pacha, avec tout son état-major.

--Il est nécessaire, dis-je alors au capitaine, que je sois immédiatement présenté à Son Excellence. Je vous prie de me conduire auprès d'Elle.

Mon interlocuteur déféra à ce désir. Après m'avoir fait suivre une série de casemates obscures, il m'amena devant le bureau même de Choukri. J'y pénétrai.

A mon entrée dans la chambre, Choukri pacha se leva et avec lui tous les officiers qui l'entouraient. J'avançai d'un pas et fis le salut militaire. Ce fut une émotion que je n'oublierai jamais:

--Excellence! dis-je, le commandant Milovan Gavrilovitch a l'honneur de vous informer que, dès ce moment, vous vous trouvez sous la protection de l'armée serbe.

A dessein j'évitais toute expression blessante et le mot brutal de «prisonnier». Puis je priai le général d'agréer, lui et tous ses officiers et soldats, les compliments les plus sincères de toute notre armée pour l'héroïque résistance que nous avait opposée Andrinople.

--Je savais déjà, répondit Choukri pacha d'une voix émue, que le peuple serbe était un bon et brave peuple. Au cours de la dernière guerre j'ai eu l'occasion de m'en convaincre personnellement.

Le mât du télégraphe sans fil, dans le fort d'Hadirlik,
au sommet duquel Choukri pacha fit hisser le drapeau blanc.

Et il me présenta aux collaborateurs qui l'entouraient et m'invita à m'asseoir.

L'acte le plus solennel de la prise d'Andrinople venait de se dénouer.

Choukri pacha me tendit du tabac en s'excusant de n'avoir rien de mieux à m'offrir.

Une conversation cordiale s'engagea alors entre nous tous, au cours de laquelle le général Aziz pacha m'apprit qu'il avait commandé la division opposée à notre division du Timok. 11 ajouta qu'il avait eu l'honneur d'être présenté à notre roi et à sa famille et qu'il avait été le camarade du prince Arsène en Russie. 11 me remercia des compliments que j'avais adressés à l'armée turque en ajoutant qu'il ne me souhaitait point d'éprouver jamais le sort qui venait de leur être réservé.

L'heure avançait. Je me vis obligé d'interrompre cette conversation, et je demandai à Son Excellence la permission de me retirer.

A. ce moment, arriva devant le fort un lieutenant bulgare. Il m'informa qu'il avait mission d'emmener à l'état-major Choukri pacha.

--D'ordre de qui? lui demandai-je.

--D'ordre du général Ivanof.

--Avez-vous des pièces d'identité?

--Je n'en ai pas.

--Alors, je ne vous connais pas! lui répondis-je.

--Nous sommes tous sous les ordres du général Ivanof, répliqua-t-il.

--C'est vrai, mais cela ne me garantit pas que vous soyez en effet officier. J'ai besoin, pour en être sûr, de pièces d'identité, d'un ordre me commandant de vous confier la personne du pacha.

Il n'insista pas et repartit.

Un instant après, arrivait le lieutenant-colonel Ougrinovitch, commandant de notre régiment, et qu'on avait prévenu de la capture que nous venions de faire. Ensemble nous nous rendîmes auprès du pacha, à qui je présentai le colonel: ils eurent un court entretien.

Les officiers serbes à qui se
rendit Choukri pacha: le
lieutenant-colonel Ougrinovitch
et le commandant Gavrilovitch.

A notre sortie, un autre officier bulgare, un capitaine, cette fois, se présentait. A son tour, il nous dit qu'il avait ordre d'amener Choukri pacha au général Ivanof. Comme, pas plus que le premier, il n'était en possession d'un ordre écrit quelconque, nous nous refusâmes catégoriquement à faire droit à sa demande.

--Cela va créer un malentendu regrettable, fit-il.

--Nullement, répondis-je. Apportez-nous l'ordre que nous réclamons et nous vous confierons aussitôt le pacha.

--Les appartements, ajouta-t-il, sont déjà préparés pour le recevoir.

--C'est parfait. Mais, alors, il faut demander l'avis du pacha lui-même.

Et de nouveau je retournai auprès du commandant en chef de l'armée ottomane. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il se tourna vers Aziz pacha, échangea quelques mots avec lui, puis déclara qu'il préférait rester où il se trouvait.

Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209 en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général Ivanof, commandant en chef.

Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie serbe.

Photographies S. Tchernof.

Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville mystérieuse» de l'Albanie.