VERS LA TROUÉE
Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé, oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée! «Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.
Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui dort.
LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Une lutte de
fauves: soldat bulgare, à l'attaque de Baalar-Sarta, étranglant avec les dents un adversaire turc.
--Croquis du soldat-instituteur S. Stoianof.
Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la débâcle.
Distribution de pain par les Bulgares aux affamés d'Andrinople.
Dessin de GEORGES SCOTT.
C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce «saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.
L'ILE D'ÉPOUVANTE Le déchet de la garnison prisonnière:
les malades et les épuisés que l'état-major bulgare, ne pouvant ni les évacuer, ni les soigner, ni les nourrir, a parqués dans un îlot de la Toundja où ils meurent au pied des arbres dont ils ont dévoré l'écorce. Dessin de Georges Scott, d'après ses croquis.
--Voir l'article aux pages suivantes.
Le camp des agonisants dans un îlot de la Toundja, au
nord d'Andrinople. --Photographies Georges Scott.
Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.
A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens murs?...
Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la nuit venue, trouver refuge?