VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST

Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et Stamboul-Tabia.

Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables», si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.

Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles ondulées.

Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité, c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain, les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.

Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de Maslak dont on l'avait armée.

LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT.
--Les vainqueurs bulgares sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople.

Dessin de notre envoyé spécial Georges Scott

La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits, aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant, les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte, afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées, les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe ronde, des Bulgares.

Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis, d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent, tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement conquis.