«ANDRINOPLE EST EN LIESSE»
En attendant, Andrinople est en liesse,--en liesse sincère, ou forcée? Des drapeaux bulgares flottent sur toutes les maisons, les caractères cyrilliques surmontent toutes les administrations publiques, la langue du conquérant sonne partout. Les vivres arrivent en abondance, la vie domestique l'entre peu à peu dans ses limites normales.
Et cependant une angoisse universelle étreint tous les coeurs. Les bandes de soldats qui circulent en armes, les arrestations, les perquisitions, les dénonciations, les exécutions glacent les sentiments de la population, qui les refoule dans le secret de son âme ou les masque sous les dehors de l'enthousiasme ou de l'indifférence: la, peur est la mère de la prudence.
Les Grecs eux-mêmes commencent à déchanter. Une sourde hostilité se manifeste déjà à leur égard. L'enthousiasme des premiers jours a fait place à une certaine méfiance. Chacun sent que ses libertés sont, en péril, que la délivrance coûte cher et que les souffrances du siège ont été remplacées par le règne de la terreur rouge; car les tueries continuent, les exécutions se font en masse, le sang coule à torrents.
Les officiers, les chefs, se rendent bien compte des excès commis; ils les déplorent, mais se déclarent incapables de les réprimer. «Ces excès, disent-ils, sont inévitables chez une armée victorieuse qui a beaucoup souffert.»
C'est une explication, ce n'est pas une excuse. Je garde toujours le sentiment que l'élimination de l'élément musulman dans cette partie de la nouvelle Bulgarie est une idée préméditée qui dépasse les limites des représailles de guerre. Deux races séparées par des haines séculaires ne peuvent pas occuper la même I erre.
Je ne saurais passer sous silence la belle tenue, des contingents serbes entrés dans la ville; elle contraste singulièrement avec celle de leurs alliés. La dignité, la politesse, les manières courtoises des officiers ont été remarquées de toute la population et leur ont attiré les sympathies générales. Il est vrai qu'une certaine tension règne entre Bulgares et Serbes. Ces derniers cachent à peine leurs sentiments de réprobation pour les excès qui se commettent et il n'est pas rare de voir des rixes éclater entre les soldats des deux camps.
Entrée des vainqueurs.--Phot. D. Karastoyanof.
Le journal se termine sur cette indication d'un dissentiment qu'on a signalé déjà et qui s'est traduit, notamment, dans les discussions auxquelles a donné lieu le récit de la capture de Choukri pacha.
Nous avons publié, impartialement, de cet épisode mémorable de la guerre balkanique, les deux versions, celle des Bulgares et celle des Serbes, n'ayant pas les éléments suffisants pour prendre parti dans cette querelle. Nous devons ajouter, guidés toujours par le même sentiment, qu'au cours d'une interview qu'il accordait, la semaine dernière, au moment où nous paraissions, à un groupe de journalistes de diverses nationalités, interview dont notre excellent confrère Ludovic Naudeau a rendu compte dans le Journal, Choukri pacha lui-même a déclaré s'être remis aux mains des Bulgares. Mais son affirmation suffira-t-elle à départager des rivaux si ardents?
Qu'il soit décidément difficile d'écrire l'histoire, on s'en rend compte dès qu'on recueille et confronte les témoignages les plus dignes de foi. Dans ce récit, par exemple, auquel nous nous sommes fait scrupule de conserver tout son caractère, de laisser son allure si vive et très certainement partiale--mais essayons, pour le comprendre, de nous placer dans l'état d'esprit de son auteur, après six mois d'inquiétudes et de privations--dans ce récit, plus d'un trait, sans doute, prêtera à la discussion. C'est ainsi que Choukri pacha a, par avance, répondu au reproche de lâcheté adressé à ses soldats. Au cours de la même interview dont nous venons de parler, comme on lui posait une question sur ce point, il s'écriait: «Ne dites pas de mal de nos soldats! Les pauvres gens!» Et les Bulgares, de leur côté, n'ont laissé passer aucune occasion de protester que leurs soldats n'ont pas commis les excès qu'on leur impute plus haut. Qu'il y ait eu, parmi ces troupes enivrées de leur victoire, des défaillances, elles étaient inévitables. Mais très vite, selon la parole que recueillit notre collaborateur Gustave Babin et qu'il a rapportée ici, «la menace de pendaisons haut et court fit tout rentrer dans l'ordre». Le commandement bulgare, qui a donné par ailleurs tant de preuves de sa culture, de son humanité n'eût pu, sans manquer à l'un de ses devoirs les plus sacrés, laisser se prolonger le désordre.