VERS LE CHARNIER DE LA TOUNDJA
Par les rues, on voit passer de longs convois de prisonniers, leurs officiers en tête; ils sont hâves, mornes, décharnés par un long jeûne. On les conduit comme un vil bétail, à coups de crosse, de poing, à coups de botte; ou parque tous ces misérables à l'endroit connu sous le, nom de Vieux Sérail, sorte de bois situé sur la Toundja, bois de la ville, et là on les laissera mourir de froid ou d'inanition, à moins qu'une balle ne vienne mettre un terme à leurs souffrances; leurs cadavres, laissés sans sépulture, s'amoncellent de jour en jour, au point de devenir un danger pour la salubrité publique. Et, de fait, le choléra est de nouveau dans nos murs.
Le nombre des soldats qui ont défendu la place est connu. Il faut au vainqueur 40.000 ou 50.000 prisonniers, en escomptant les pertes subies. Quelques-uns, ne prévoyant que trop le sort qui les attend, essaient de s'enfuir ou de, se cacher. Malheur à ceux qu'on rattrape comme à ceux qui leur donnent asile! Sur la moindre dénonciation, partout où l'on suspecte la présence d'un prisonnier, la maison est fouillée de fond en comble, le fuyard arrêté avec son complice et tous deux passés par les armes. C'est la chasse à l'homme, ou plutôt au Turc, avec des raffinements de cruauté. De jour, de nuit, on entend un roulement de manlicher: ce sont des exécutions. Les corps sont jetés par les rues, par les champs, dans les fleuves. J'en ai vu bon nombre le long de la route de Karagatch.
Et, comme dans les drames les plus sombres, ou rencontre ici la note comique; je remarque qu'un des premiers actes des nouveaux occupants a été de proscrire l'usage du fez. Ceux qui persistent à le porter sont battus, arrêtés comme suspects, leur calotte est déchirée et jetée aux quatre vents. Et comme Andrinople est complètement turque du côté de l'occiput, comme il est impossible de se procurer du jour au lendemain des chapeaux en nombre suffisant pour coiffer une population aussi nombreuse, on est obligé de s'ingénier; on fabrique des bonnets, des kalpaks, on se procure de vieux chapeaux de paille, on se campe sur la tête toutes sortes de coiffures hétéroclites qui ne laissent pas de donner à la foule un certain air de carnaval. Et voilà comment Andrinople a eu son chapitre de chapeaux.
La prise de cette citadelle a coûté aux Bulgares 8.000 à 10.000 hommes, d'aucuns prétendent 15.000. Ces pertes eussent été certainement beaucoup plus considérables si les Turcs n'avaient pas déserté au dernier moment leur poste d'honneur et livré lâchement les plus fortes positions à l'ennemi qui s'en; empara sans coup férir.
Choukri pacha est prisonnier de guerre: il a rendu son épée. Le roi Ferdinand, arrivé incognito deux jours après la prise de la place, exprima le désir de le voir, et, lorsque ce général fut introduit en sa présence, il lui serra la main et lui rendit son arme, en le félicitant de sa belle conduite. C'est un beau geste! On s'honore soi-même en honorant un ennemi courageux.
Mais un autre trait fait contraste. Le lendemain de l'entrée des Bulgares, comme je me rendais au quartier général pour demander l'autorisation de télégraphier à Paris et à Londres, j'aperçus dans une salle basse Choukri pacha entouré de son état-major. Le général me reconnut, se leva et me salua très aimablement; un grand air de tristesse était répandu sur sa physionomie; il n'était pas difficile de comprendre son état d'âme. En voyant ce soldat trahi par le sort, je ne pus me défendre d'un certain sentiment de compassion; je me découvris et lui rendis respectueusement son salut.
Tout aussitôt, un officier supérieur--un géant--se précipita vers moi en me criant d'une voix éraillée, dans un mauvais français:
--Non, non... pas ça... défendu... pas permis.
--Pardon, monsieur, lui répondis-je poliment, il est toujours permis de saluer le courage malheureux.