LE NAPOLÉON DU JOURNALISME
UNE GRANDIOSE ENTREPRISE: LA PAPETERIE
DE GRAND-FALLS
Il y a six ans, l'homme que ses compatriotes appellent pittoresquement le «Napoléon du journalisme», lord Northcliffe, directeur du Times, fondateur des deux journaux aux plus grands tirages d'Angleterre, le Daily Mail et le Daily Mirror, et d'une soixantaine d'autres publications, s'avisa un beau matin que ses journaux consommaient annuellement une quantité de papier dont le prix d'achat se chiffrait par millions de francs, que l'épuisement des sources de matière première, la pulpe des forêts norvégiennes, augmenterait rapidement ce tribut formidable, et qu'il trouverait profit et sécurité à fabriquer lui-même son papier, audacieux projet dont l'exécution coûterait une bagatelle: trente-huit millions de francs!
L'Anglo-Newfoundland Development Company venait au monde, dotée d'un apanage princier: 5.500 kilomètres carrés couverts de forêts vierges où abondaient les essences propres à la fabrication de la pulpe à papier, et que traversaient des chapelets de lacs et de rivières qui en faciliteraient singulièrement l'exploitation. Terre-Neuve, cette vaste solitude dont l'intérieur était encore en partie inexploré, allait devenir la rivale des pays Scandinaves, et réclamer sa place sur le marché mondial du papier.
L'immense domaine était admirablement choisi pour servir d'emplacement à une usine qui serait avant longtemps la plus grande fabrique de pulpe et de papier du monde. Bondissant de cascades en cascades, le fleuve des Exploits offrait une mine inépuisable de «houille blanche», et ce fut par la mise en valeur de ce réservoir de forces naturelles que débuta la grandiose entreprise: une digue de 466 mètres de long, haute de 8 mètres, épaisse également de 8 mètres à la base, barra bientôt le lit du fleuve, constituant au-dessus des premières cascades un immense bassin capable d'alimenter en toutes saisons deux conduites gigantesques, deux formidables tubes d'acier de 717 mètres de longueur et 5 mètres de diamètre.
Quatre ans après la prise de possession de ces forêts vierges, lord Northcliffe pouvait inaugurer, en présence du gouverneur de Terre-Neuve, cette merveille de l'industrie qu'est Grand-Falls, avec ses machines qui dévorent chaque jour cinquante mille arbres pour les transformer en pâte à papier. En même temps que l'usine colossale, une ville avait surgi du sol, ville d'ingénieurs et d'ouvriers qui comptait dès sa naissance trois mille âmes, cinq églises, deux écoles, un hôpital, un théâtre, une maison commune, un hôtel et un club. Et, miracle d'activité, une voie ferrée, longue de 33 kilomètres, la reliait déjà à Botwood, le port maritime le plus rapproché, où des quais attendaient les navires qui viendraient bientôt charger leurs premières cargaisons de pulpe et de papier.
Sans exposer ici la technique de ce dernier-né de la grande industrie qu'est la fabrique de la pulpe de bois, contentons-nous de commenter notre série de photographies qui reconstitue pittoresquement la transformation du sapin en papier à journaux, telle qu'elle se déroule, d'un bout de l'année à l'autre, dans le domaine de Terre-Neuve.
Répartis par campement, les bûcherons commencent par tailler un chemin à travers la forêt entre la coupe et la nappe d'eau (lac ou rivière) la plus rapprochée. Tous les arbres d'une certaine grosseur sont abattus et dépouillés de leurs branches. L'abatage est conduit scientifiquement, d'après des méthodes qui découlent des enseignements des meilleures écoles forestières d'Europe: les troncs abattus sont immédiatement remplacés par de jeunes plants, si bien que l'exploitation du domaine de Grand-Falls, loin d'être une oeuvre de dévastation, a pour résultat indirect d'embellir les forêts en y laissant pénétrer plus d'air et de lumière et en favorisant ainsi la croissance des arbres épargnés. Dès que la première neige de l'hiver a nivelé les chemins, des attelages de chevaux traînent les troncs jusqu'à l'entrepôt fluvial. On les y entasse par piles énormes, en attendant le printemps et le dégel. Puis, quand la débâcle a rendu la vie aux torrents, on provoque l'écroulement de ces piles, et c'est par milliers que le courant entraîne les arbres à travers rapides et cascades jusque dans les eaux du fleuve des Exploits, où ces milliers se comptent désormais par millions.
Les troncs forment alors une île flottante qu'il s'agit de conduire aux abords du moulin, situé à une distance qui peut atteindre 100 kilomètres, en raison des innombrables boucles du fleuve. Une équipe de vingt à vingt-cinq hommes, montée dans une grande pirogue appelée du nom indien de wanagan, suit de près cette masse mouvante, la pousse et la conduit comme des bergers font d'un troupeau; et c'est un spectacle émotionnant et pittoresque que de voir ces rudes Terre-Neuviens, chaussés de leurs hautes bottes aux semelles souples, bondir d'épave en épave pour ramener dans le courant les troncs réfugiés au fond d'une anse aux eaux tranquilles.
Parfois, l'heure tourne au tragique, quand les troncs d'avant-garde s'accrochent aux arêtes d'une roche et résistent à la poussée des troncs suivants. En un clin d'oeil une barricade, dont la hauteur et l'épaisseur augmentent de seconde en seconde, se dresse en travers du lit, dans un grondement formidable. Au péril de leur vie, les hommes se précipitent à l'assaut de la barrière, s'efforcent, à coups de maillets, de dégager les premiers troncs, et ont tout juste le temps de se garer de la meurtrière avalanche, quand la palissade s'écroule enfin par-dessus les rochers qui lui servaient de fondations.
Parvenus au terme de leur long voyage, les troncs viennent s'accumuler par millions dans le bassin naturel de Rushy-Pond, situé à 4 kilomètres de l'usine. Un assemblage de chaînes, appelé boom, arrête leur élan et ne laisse passer que les quantités requises. Entraînés par le courant, les arbres viennent s'échouer sur une plate-forme roulante qui les convoie vers la scierie (slasher) où des scies circulaires les sectionnent en tronçons de 0 m. 80. Ceux-ci tombent sur un plan incliné qui, par l'intermédiaire d'une chaîne sans fin, les dirige vers une autre salle où des machines les dépouillent de leur écorce. Un triage permet d'écarter les tronçons de mauvaise qualité, qu'un convoyeur mécanique emporte vers les chaufferies; les autres sont dirigés vers la salle de broyage où vingt-quatre machines les réduisent en pulpe, à l'aide de meules de pierre qui font 200 tours par minute.
Après avoir été entraînés par les courants à travers un immense labyrinthe de torrents, de rivières et de lacs, les millions de troncs de sapin sont enfin arrêtés par un barrage à
Rushy-Pond, aux abords du gigantesque moulin qui va les transformer en pâte à papier.
| Le barrage laisse passer le nombre de troncs demandés par la consommation, et qu'une plate-forme roulante achemine vers l'usine. | Les troncs passent d'abord sur des scies circulaires qui les divisent en tronçons réguliers; ceux-ci tombent dans une rigole où un courant les entraîne. |
| Chargées sur des wagonnets, ces bûches humides sont déversées sans interruption sur un nouveau convoyeur qui les conduit à la chambre de broyage. | Là elles sont réparties à droite et à gauche, et soumises à l'action de meules de pierre qui les broient et les réduisent en pulpe. |
| Délayée dans l'eau, la pulpe de bois passe par une série de cuves où elle se transforme en une pâte de plus en plus fine. | Elle est ensuite soumise à l'action de rouleaux sécheurs et compresseurs et prend l'aspect et la consistance d'une large bande sans fin. |
| La «pâte» destinée à l'exportation est sectionnée avant d'être placée sous des presses hydrauliques qui achèvent de la débarrasser de toute humidité. | A Crand-Falls même, une partie de la «pâte» est étirée et transformée en papier à journaux. |