LE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
Les gens du monde ont pris, depuis quelques années, l'habitude de rentrer, chaque automne, un peu plus tard à Paris. Mais ils y demeurent plus longtemps qu'on ne faisait autrefois. La «saison mondaine», dont les programmes sont censés destinés à occuper l'hiver, ne commence plus guère qu'au printemps. Elle le remplit. Elle le déborde. Mai... juin... voilà les mois des plus grands dîners, des plus somptueuses fêtes, des spectacles de haut luxe. Il semble qu'à ce moment de l'année la Parisienne pense: «Pourquoi hésiterais-je à m'éreinter, puisque je vais me reposer (ou faire semblant) pendant trois mois, et qu'en tout cas la rituelle saison d'eaux va, dans quelques semaines, réparer les effets de ce surmenage?»
On s'amuse donc tant qu'on peut, et c'est l'instant de la Saison parisienne où, notamment, le Théâtre d'amateurs bat son plein.
Les gens du monde ont de tout temps aimé à jouer des comédies. Il semble même que ce soit un peu pour encadrer ces comédies-là qu'on a inventé le paravent... Mais les petits-fils et les petites-filles de ces amateurs ne se contentent plus des programmes qui suffisaient à leurs grands-parents; et que nous voilà loin du «proverbe» d'Octave Feuillet, du dialogue de Verconsin, du badinage de Meilhac, qui composaient le «numéro» de résistance des soirées «artistiques» de la meilleure bourgeoisie! Tout cela est démodé; presque autant que les fantaisies de Vieux-temps pour violon, les morceaux de harpe de Godefroy, et les chansonnettes morales de Berthelier!
De vrais décors remplacent le paravent des ancêtres. On ne joue plus, simplement, la comédie; on mime, on chante, on danse. Pour encourager les progrès de la chorégraphie dans les salons, le bruit court qu'il va se fonder des Associations de mères de famille! Et voici le plus admirable: ces ballets, ces pantomimes, ces Revues, ces opérettes ou ces drames sont bel et bien de l'inédit; et de l'inédit d'amateurs, s'il vous plaît. Pourquoi pas? Chacun, en matière d'art, a désormais la gentille ambition de se suffire à soi-même. Des employés de chemins de fer organisent des Expositions de peinture; des médecins musiciens se sont assemblés pour fonder un «orchestre médical»; pourquoi les gens du monde qui ont la passion de l'Art dramatique ne se donneraient-ils pas le plaisir d'écrire eux-mêmes la pièce où ils rêvent d'être applaudis?
Aussi bien l'étranger, à qui un heureux hasard de relations aura permis de venir s'asseoir devant une de ces scènes d'amateurs, sera-t-il d'avis qu'on s'y amuse parfois beaucoup, et de la plus spirituelle façon. Est-ce là un des avantages de notre tempérament national? Le Français, la Française sont-ils plus naturellement, plus spontanément artistes qu'on ne l'est en d'autres pays? Il est certain qu'il y a en ce moment, à Paris, quelques salons où l'on sait le mieux du monde improviser un couplet, et le chanter; où des jeunes femmes qui n'ont jamais appris le théâtre jouent la comédie délicieusement, sont d'exquises mimes, se font ballerines au besoin, et avec quelle troublante autorité!... Cela, c'est évidemment, de février à juin, l'un des plus étonnants spectacles que donne Paris. Le malheur est qu'il n'est accessible qu'à un assez petit nombre de passants...
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Il en est d'autres, heureusement, moins fermés que celui-là, et qui seront, cette semaine, le rendez-vous de nos élégances printanières. Il faudra, bien entendu, avoir applaudi Pénélope. Il faudra avoir fait le tour de l'ancienne salle des fêtes de la Cour des comptes, au Palais-Royal, où, dans une très amusante exposition d'Art décoratif théâtral, M. Paul Ginisty a réuni la plus curieuse collection de maquettes, c'est-à-dire de décors-joujoux et de théâtres de poupées, qui se puisse imaginer. Il faudra ne pas oublier d'aller voir, chez Manzi, la Rétrospective de ce délicieux imagier-philosophe que fut Boutet de Monvel; et rue de Constantine, à l'hôtel de Sagan, l'Exposition des objets d'art de la Renaissance et du Moyen Age qu'ont mise à la mode de très hauts patronages mondains, et la récente visite d'Alphonse XIII.
Aussi bien ni ces patronages, ni la «recommandation» de cette visite royale n'étaient-ils nécessaires pour que le Moyen Age et la Renaissance sollicitassent nos curiosités. L'amour du progrès sait se concilier, le mieux du monde, dans l'esprit des personnes cultivées de ce temps-ci, avec la religion du passé. L'habitude de vivre en République n'empêche pas que nous ne soyons infiniment sensibles à l'amitié que nous portent les rois; nous exposons avec orgueil Ingres et David, à côté de cimaises où il nous plaît de voir Roussel et Vuillard triompher, et dans l'instant même où nous envoyons Besnard régner à Rome sur nos peintres; et les admirateurs de Francis Jammes et de Paul Claudel ne trouveront pas étrange qu'on les convie, dans quelques jours, à venir applaudir, à l'Odéon, Moïse, et à regarder Mme Cléo de Mérode danser du Chateaubriand.
Notre vie moderne est faite de ces contrastes; et peut-être est-ce cela qui la rend si intéressante à vivre. Contrastes d'idées, contrastes de sentiments. Les mêmes femmes qui se seront précipitées ces jours-ci aux matches de boxe anglaise de la salle Boisleux pour y voir saigner des nez, et s'évanouir quelques jeunes hommes, accourront mercredi au Cours-la-Reine pour s'y pâmer devant une Exposition de fleurs. Salon d'horticulture, le dernier de la saison. Celui-là aussi est à voir. Celui-là surtout. Les «envois» dont il est composé sont ceux d'un Peintre qui a sur tous les autres cette supériorité d'être--avec la collaboration de quelques jardiniers--égal à lui-même, éternellement.
UnParisien.