LE RIDEAU

Quand les mois du printemps entamé sont en plein jeu et qu'à la cantonade l'été, sans y mettre beaucoup de zèle, équipe cependant ses lumineux décors, les théâtres, tout en continuant, comme dans l'hiver, d'attirer et de réchauffer les hommes, les possèdent cependant avec moins de force. A cette arrière-saison dramatique le spectateur est distrait, assis sans volonté. Il écoute et regarde en laissant échapper par instants des signes de fatigue et d'impatience. La pièce, pour lui, n'est plus là, dans cette solitude, close et ténébreuse à midi, elle est au grand air, en pleine nature. Ici elle devient l'entr'acte qui paraît long, et c'est la vie, la course, le voyage, qui semblent désormais la seule action passionnante dont l'intrigue et le dénouement valent la peine d'être connus. Aussi le rideau, qui se rend compte de cette défaveur, change tout à coup. Il n'est plus le même. Il a je ne sais quoi de flasque et d'abattu.

Dès qu'arrive cette fin de l'année où il entre en subite mélancolie, je ne puis m'empêcher de rêver en le contemplant. D'ailleurs il m'a toujours ému et fait penser, car il est à lui seul la moitié du théâtre. Il le personnifie. Il en est le premier et le dernier tableau. C'est par lui que débutent toutes les pièces, drames, ballets, comédies, tragédies, et qu'elles finissent toutes. Il est le prologue et l'épilogue de la grande farce humaine. Concevons-nous une minute qu'il puisse ne pas être? L'imagination s'y refuse. Tout nous dit en effet qu'avant d'apprendre la belle histoire qui nous est promise nous devons n'en rien connaître, et qu'il faut qu'elle nous soit exposée toute neuve, avec ordre sans doute,--mais dans une sorte de brusquerie de début, de façon à nous heurter et à nous accaparer instantanément. Un mur entre la pièce et le spectateur est donc d'abord nécessaire, le mur derrière lequel se passera tant de fois quelque chose! un mur épais mais fragile, lourd mais léger, impénétrable et mince qui puisse au commandement non pas se fendre et s'écrouler, mais disparaître, s'évanouir, fondre et monter dans un silence obtenu par les battements précipités, puis par les trois coups de nos coeurs.

Mon premier rideau fut celui d'un magnifique théâtre de vingt-quatre francs quatre-vingt-quinze, que l'on m'avait, bien avant que j'eusse atteint l'âge de déraison, donné pour mes étrennes. Je revois l'architecture imposante du Parthénon naïf, peint en crème et sur le fronton duquel un cartouche de bleu de chapelle affichait en capitales d'or le mot Opéra. Dans un décor de palais à colonnades était suspendue à l'intérieur, par des fils raides et emmêlés, la troupe des douze personnages, bottelés les uns contre les autres: le roi, barbu, avec son diadème en papier collé trop bas sur les sourcils, la reine... un duvet jaune d'oeuf ébouriffé sur le crâne, comme une plume au derrière d'un canari, et le guerrier lamé d'argent ainsi qu'une croquette de chocolat, et flanqué de son sabre en carton noir, et tous enfin, arborant leur petite tête ronde et rose d'une vivacité de radis, pliant mal leurs membres menus, taillés en allumettes. Mais ce qui me parut tout de suite le comble de l'enchantement ce fut le rideau, moitié moins grand que mon mouchoir et pourtant si vaste, d'une étendue à bouleverser la raison. La manoeuvre en était d'une extrême et difficile simplicité qui demandait du soin. L'étoffe gommée s'enroulait à regret sur un bâton de perchoir que dépassait d'un côté un morceau de fer tordu en baïonnette. Je ne me lassais pas de monter et de baisser ce rideau, qui fonctionnait si mal et ne se relevait jamais droit. Il bloquait, grinçait, me donnait du tintouin... Cependant, je ne pouvais m'en détacher. Il était pour moi le plus passionnant des décors, parce qu'il les contenait tous, sans exception, dans les plis de sa jupe groseille, oui, tous: le salon et le port de mer, la forêt et la prison, le désert et la montagne, la cuisine et la cathédrale, le tremblement de terre et l'inondation, la ville de Pékin et le Vésuve en feu!... Les meilleures pièces que je me représentais à moi-même sur mon théâtre, c'était celles que me jouait mon rêve, une fois le rideau baissé. Mes personnages m'ennuyaient et cela me dérangeait de les tenir, de les mouvoir, de les faire aller et parler. J'aimais bien mieux les laisser tout pantois à se manger leur nez absent, dans l'ombre du palais désert. Et je me gavais du rideau, je le savais par coeur... je le touchais du bout du doigt, je le caressais comme un chat... je me reculais pour le regarder de loin, j'étudiais de tout près, à plat ventre, ses particularités, je comptais ses coups de pinceau, ses fils, les brins de ses glands, pareil à celui du cordon de sonnette, à la porte de l'appartement; je connaissais toute la géographie de ses faux reliefs, de ses ombres et de ses lumières... Et, quand je m'étais bien gorgé de son vin pur, je le relevais pour me procurer le plaisir de le baisser ensuite--en tirant dessus à deux mains--car il lui était, je ne sais pour quelle raison, défendu de redescendre tout seul et par son propre poids.

Lorsque j'eus la joie, plus tard, de voir le premier vrai rideau de théâtre, un pour-de-bon, un saignant, un vivant, je retrouvai, combien amplifiées et portées à leur paroxysme, les impressions de mon enfance. Un autre que moi faisait à présent manoeuvrer la colossale toile, mais c'était toujours celle de mes premiers regards. Elle avait grandi, elle aussi, voilà tout.

Je me souviens que j'étais exprès arrivé bien avant que le spectacle commençât pour avoir le temps de profiter un peu du rideau et de m'en repaître. Il se prêtait avec une évidente complaisance à la cordialité de mes désirs. D'une lourde et implacable immobilité, il se secouait tout à coup, d'abord imperceptiblement, et bougeant à peine. Puis il s'ébrouait, frémissait. Des frissons le parcouraient, du haut en bas, et passaient sur lui, mais sans l'affecter. Tour à tour, avec mesure et retenue, il se soulevait à demi comme une onde, se creusait comme un sillon, se gonflait comme une voile. Il respirait, il me faisait l'effet d'un poumon gigantesque. Il avait l'air de s'essayer aussi, de se préparer, de repasser tout ce qu'il s'apprêtait à bientôt révéler. De l'orchestre, tapi à ses pieds, s'échappaient dans une discordance infiniment mélodieuse des bruits d'instruments qui venaient le frapper et qu'il renvoyait dans la salle ainsi qu'une raquette. La flûte, et le violon, le basson, le cornet, poussaient chacun leur cri naturel, presque sauvage, et qui les faisait reconnaître sans qu'on eût besoin de les voir, comme il n'est pas nécessaire, si on l'entend, de constater l'oiseau qui lance un son dans les branches touffues, pour affirmer à coup sûr: «C'est un merle,... une mésange.» Et, au fur et à mesure que les spectateurs entraient plus nombreux, le rideau se rengorgeait, si l'on peut dire, et donnait des marques croissantes de paisible agitation.

A droite et à gauche, il était percé de deux petites ouvertures rondes et grillagées, qui semblaient être ses yeux, et qui certainement les étaient, puisque l'on pouvait par moments distinguer des prunelles qui luisaient avec avidité... En même temps, poussé de l'autre côté par un souffle du large, le souffle des passions toutes prêtes et maquillées, qui venaient le battre plus fort, le rideau remuait, oscillait, paraissait vouloir s'enlever et quitter le sol comme un aérostat qui ronge ses amarres. Et, soudain, la rampe éclatait tout du long, par en bas, le baignait de clartés, embrasait ses crépines, lui cousait, à grandes aiguillées, des volants de lumière. Son robuste tissu, inondé de sang frais, ruisselait d'une pourpre plus pure, s'imbibait de carmin. La toile ressuscitait en velours. Les ors jaillissaient, brodés et rappliqués à neuf. Les torsades, les cordelières, tout l'enchevêtrement classique et solennel des câbles fastueux qui retiennent mal, sans les empêcher de s'échapper et de crouler, les tentures de vingt mètres, prenaient leur aspect et leur volume d'apparat. La minute approchait. Le rideau allait se lever... Il le savait lui-même. Tout se taisait... Mes yeux ne décollaient plus du bas de la frange enflammée, qui déjà, une ou deux petites fois, s'était détachée de quelques centimètres du sol. J'avais vu--oh! à peine le temps qu'il rentrât, telle une souris--dépasser le bout d'un pied de satin. Et puis le silence se fit profond, retenu, étranglé... Une espèce d'attente intolérable étreignit mon coeur... qui reçut alors, l'un après l'autre, les trois coups... Ah! ces trois coups!... La première fois que je les entendis, ils me bouleversèrent comme un pressentiment qui ne devait pas me tromper.

C'est d'ailleurs bien autre chose qu'un bruit... c'est terriblement plus et mieux! C'est une sensation splendide et douloureuse, une épreuve de choix à laquelle rien ne se peut comparer. Sur la nuque, l'échine et le rein, au travers du jarret et sur les genoux, dans les tréfonds de la tête et du coeur, cela vous tombe dessus, massif et dru, à la volée, à la façon du marteau de forge et de la hache du bourreau, de la cognée du bûcheron, du bélier qui bat la tour, et vous avez la pleine certitude d'être à la fois l'enclume, l'arbre, la victime et la muraille sur laquelle s'abattent trois fois ces masses de fer et de plomb. Cela tient encore de la rossée de bâton, de la trique sèche et bien en main, de la porte qu'on enfonce, et aussi du coup de hampe de la hallebarde sur un parquet pour annoncer le passage d'un roi. Il y a dans ces trois coups de la force et de la cruauté, de l'irrévocable, quelque chose de brutal et de solennel, qui sent la lutte ouverte, l'attaque violente, et l'instant suprême. Et le rideau part.

Il quitte les planches, rapetissé, et grimpe, s'élève, comme si, au lieu de s'enrouler, il filait tel quel, bien tendu en grande largeur, et traversait le plafond pour monter au firmament et s'y perdre, frise de la nue.

Jamais je n'ai pu assister à sa lente et grave ascension sans me reporter à l'époque enfantine où je tournais la manivelle grinçante de mon opéra. J'ai vu beaucoup de rideaux depuis, dans ma vie. On en fait à présent des bleus, des blonds, des roses, des verts d'eau... de toutes les couleurs... On en invente qui figurent des mythologies, des bacchanales, de l'antique «à la persane». Les uns, fendus par le milieu, s'écartent comme des portières sur une tringle, les autres sont tout à coup brusquement hissés et cargués pour retomber à la fin de l'acte, en paquets de peluche, soulevant des flots de poussière... mais rien, jamais, vous m'entendez, n'atteindra la pourpre du vieux rideau de France, la pourpre qui pend du cintre ainsi qu'une chape et qu'un manteau sur des épaules et qui s'entasse en bas, devant la rampe et l'humble tabernacle du souffleur, comme sur les marches d'un trône,... la pourpre sans doublure et qui a pourtant son envers, symbolique et touchant, son vilain envers de toile à voile, nue, pas peinte, où on écorche, en l'y frottant, son front moite et plein de rêves, le rideau de théâtre enfin, d'or et de soie par devant, et par derrière plus rude qu'un cilice.
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

La maison de campagne d'Horace retrouvée à Licenza, dans
la Sabine; vue d'ensemble des fouilles, dans leur état actuel.

Phot. Robert Vaucher.--Tous droits réservés.