UNE REINE DE LA CHANSON

On vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à 1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et je m'y sens trop vieille!» disait-elle.

Ce n'est pas que la créatrice de la Femme à barbe eût perdu, comme Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.

Thérésa, à l'Alcazar, en 1865.

Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «femme Valladon, mère de Thérésa», alors que celle-ci attirait tout Paris à l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les «Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire racontée par l'héroïne:

«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots, à plat! Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire mal.

«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après avoir eu une grande réputation.

«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 francs, la vedette, et mes premières économies!»

La cigale chanta pendant bien des étés aux Champs-Elysées, à l'Alcazar, à l'Eldorado, près de Darcier, son maître, qu'elle égala par l'expression dramatique. Puis ce furent les brillants engagements à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, au Châtelet et Thérésa se fit fourmi, thésaurisante et sage. Aussi, la vieillesse venue, avait-elle «de quoi», de quoi la recevoir, en bonne châtelaine, possédant pignon sur plaine, basse-cour nombreuse, jardin fleuri, verger-fruitier.

Elle aimait ce bourg pittoresque de Neufchâtel-en-Saosnois, voisin de l'adorable forêt de Perseigne, sous les ombrages de laquelle on la voyait, il y a six ans encore, conduire un élégant équipage, attelé de chevaux noirs. Parmi tout ce luxe, ce confort et ce calme, un chagrin l'obsédait: la perte totale, absolue, de sa voix.

--J'aurais tant voulu donner des leçons de Marseillaise aux gamins... et à leurs pères, disait-elle, désolée, chanter aux hôtes des «Lauriers» le Bon Gîte, ou simplement pouvoir d'une berceuse--sans paroles--endormir ma petite-fille. Mais rien, plus rien là... Et la grande artiste montrait sa gorge... Alors que tout est là encore!... Et la noble femme montrait son coeur! En parlant ainsi, Thérésa pleurait.

Thérésa, en 1907, dans sa retraite de la villa des Lauriers,
à Neufchâtel-en-Saosnois. Auprès d'elle sa bru, Mme Poëy-Valladon.

--Phot. A. Dolbeau.

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