LE MATIN AU BOIS
«Nous n'irons plus au Bois, déclarent quelques grincheux. Le Bois est envahi par trop de gens depuis que de Belleville on y peut venir, par le Métropolitain, pour trois sous. Et puis, les automobiles y soulèvent trop de poussière; et qui osera nous débarrasser de cette poussière-là? L'automobile est une reine dont on ne discute plus les volontés; on avait essayé de lui fermer deux heures par jour l'allée des Acacias. Ce fut un beau tapage! Non, non... nous n'irons plus au Bois.»
Un vieil habitué des allées cavalières.
Les grincheux ont tort, et c'est Lavedan qui a raison. Il nous disait, la semaine dernière, qu'il n'y a rien à Paris de plus délicieux que ces deux mois de fin de printemps, de fin de saison parisienne. Mai, juin... C'est vrai, mais encore faut-il choisir. Car il y a, même à Paris, dans l'instant admirable de l'année où nous voici parvenus, des coins privilégiés, et, comme eût dit Dumas fils, des minutes supérieures. Or, l'un de ces coins privilégiés, n'en doutez pas: c'est le Bois. Il faut aller au Bois. Et il faut y aller le matin. Oh! pas le dimanche, c'est entendu; pas le jour où le Métro déverse sur le Bois deux cent mille flâneurs; où, de la porte Dauphine et de la porte Maillot, jaillissent les cyclistes, en gerbes rasantes; où il pleut sur les pelouses des bouteilles vides et des papiers gras; mais en semaine.
En semaine, et pas trop tôt. Avant neuf heures du matin, le Bois n'a pas sa vraie physionomie. Le Bois n'est pas en beauté. Je veux dire que, pour la parfaite joie de nos yeux, il n'est pas ce qu'il sera deux heures plus tard; ce qu'il faut qu'il soit pour être quelque chose d'unique au monde.
Les chiens à la mode.
Avant neuf heures du matin, le Bois appartient aux arroseurs, aux jardiniers, aux chauffeurs qui viennent à grande vitesse chercher des clients dans Paris; aux gens d'écurie qui promènent leurs bêtes, aux hommes d'affaires qui font du cheval par hygiène, montent en chemise de flanelle et en chapeau mou,--en attendant le bain tiède et le chocolat... C'est entre neuf heures et midi qu'il faut aller au Bois; et c'est autour d'onze heures qu'il est exquis, si le temps est joli, de s'y attarder. Ah! qu'il est donc désolant que Verlaine ait eu le mépris du «monde», et que, pour n'avoir pas à s'habiller, il ait situé ses Fêtes galantes au temps de Fragonard et de Watteau! Car le Bois aussi a ses fêtes galantes qui sont, deux mois par an, des fêtes de tous les matins. Le Bois a ses dessinateurs et ses peintres; il a ses prosateurs. Verlaine eût été le plus spirituel et le plus tendre de ses poètes, et l'on y rencontre à cheval, à pied ou sur des chaises--à chaque tournant d'allée--des hommes et des femmes qui ont l'air de bavarder des vers de lui.
MATINÉE PARISIENNE AU BOIS.--Une gracieuse rencontre dans
l'allée des Acacias: le salut du cavalier. Dessin de J. Simont.
Le banc des «populaires»: une élégante vient de passer.
N'allez pas chercher trop loin ces cavaliers, ces tournants d'allée et ces femmes. Le bois de Boulogne est une «étendue d'herbe» qu'on aime principalement, comme la mer, à cause des petites plages qui la bordent. Ces plages s'appellent Maillot, Madrid, Bagatelle, Dauphine, la Muette... Chacune d'elles est formée de pelouses commodes, de clairières où l'on s'assoit et d'où l'on guette les cavaliers qui passent au long de l'allée toute proche, et qu'arrêtent des mains tendues, des sourires qu'on savait rencontrer là. On potine, on échange de menus propos tout à fait dénués d'intérêt, mais qu'importe? Est-ce qu'ici l'attrait du spectacle n'est pas tout entier dans la grâce des attitudes, dans la façon jolie dont se disent ces choses inutiles, dans cet art souverain que possèdent, à Paris, certaines femmes--celles, justement, qui vont au Bois le matin--de composer d'adorables aquarelles rien qu'en disant bonjour à un cavalier qui passe, ou en promenant sous le bras, comme un bibelot de prix, le plus aimable ou le plus ridicule des petits chiens?
Un poète populaire francfortois, nommé Stolze, écrivait un jour: «Une chose qui ne m'entrera jamais dans la tête, c'est qu'on puisse n'être pas de Francfort.» Je suis étonné qu'à l'exemple de Stolze aucun écrivain de chez nous n'ait encore publié cette opinion:
«Une chose incompréhensible, c'est que les Parisiennes aient pu plaire avant d'être habillées comme elles le sont aujourd'hui.»
Une aimable personnification de
l'entente cordiale: «Mademoiselle»
et «Miss».
Il est certain qu'aucune mode n'a jamais plus spirituellement aidé à faire valoir les séductions de la grâce féminine que celles où l'on voit se complaire, à cette heure, la Parisienne. La jupe est assez courte pour laisser libre jeu au petit pied qu'habille la bottine claire. Elle est collante et souple à la fois. Elle est un vêtement de précision et de complaisance. Elle ne crie pas ce qu'il faut taire, mais tout ce qu'il est décemment possible de dire, elle le dit. Et leurs chapeaux! De ce côté-là, c'est le désordre; c'est l'anarchie; mais quoi de plus avantageux que l'anarchie, quand il s'agit de parer un joli visage?
Point de consigne oppressive; nul ordre à recevoir de sa modiste. On se regarde dans la glace, et l'on choisit un chapeau pour sa figure: toque ou bonnet, cape ou turban, vaste ou minuscule, persan ou batignollais, il importe peu. Et tous sont charmants.
Il n'est pas jusqu'à leur allure qui ne soit devenue plus troublante... Entraînée aux sports, la jeune femme sait mieux marcher qu'autrefois; regardez-la suivre au Bois, vers midi, le chemin qui la ramène dans Paris. Elle marche droite, avec aisance et résolution, en petite personne qui sait où elle va et ce qu'elle veut.
Mais que celles-là ne nous empêchent pas de regarder les autres... tous les autres. Car le Bois, le matin, ne doit pas son attrait qu'aux productions de la Modiste et du Couturier; et sur ces petites «plages» qui le bordent il est d'autres figures intéressantes que les modèles d'Helleu et de Boldini. Il y a toute une gentille clientèle d'«habitués» qu'on serait désolé de n'y plus voir. Il y a le rentier «classe moyenne» qui vient goûter là l'exquise volupté des flâneries matinales et dont la devise est faite d'un distique de Galatée...
Ah! qu'il est doux de ne rien faire
Quand tout s'agite autour de nous!
Au bois de Boulogne: un brin de causerie sous les acacias.
Croquis d'après nature de J. Simont.
Il y a la miss; il y a la fraülein, qui ne semblent pas trop souffrir, en vérité, de l'exil auquel leur mission d'éducatrices les condamne; il y a le vieux cavalier, le sportsman ancien style qui veut bien reconnaître que la Parisienne de 1913 est une ravissante personne, mais qui cependant persiste à lui préférer celle de 1867, et pour cause. Il y a l'officier sur son cheval d'armes, le petit garçon sur son premier poney, l'amazone mûre, de belle prestance encore, qui fait du trot en pensant à sa corsetière et à son médecin. Il y a... il y a cent autres spectacles encore. Allons au Bois. Allons-y souvent. Le Bois est une de ces choses superflues sans lesquelles une foule d'honnêtes gens auraient, à Paris, l'impression de manquer du nécessaire.
E. B.
Venu de Paris à Johannistal dans la matinée, Brindejonc
des Moulinais, après avoir remplacé son casque d'aviateur
par une casquette, va se restaurer. Les gestes des personnages
retenant les chapeaux et les plis des vêtements soulevés
témoignent de la violence de la bourrasque.