UN COMBAT VU DE PRÈS SOUS LE FEU DES BULGARES
19 juillet.
La pluie a cessé au milieu de la nuit en même temps que l'orage et, comme si ce fût un signal, la canonnade a repris, violente, hachée, plus proche que jamais. Nous n'y tenons plus d'impatience quand, grâce à Dieu, l'autorisation de se rendre au front nous est accordée. Le temps de seller nos chevaux et nous disparaissons hâtivement par la sortie nord d'Egri-Palanka; nous remontons la Kriva en suivant la route qui en longe les bords et qui mène au col de Deve-Bajir et à Kustendil. Au confluent de la Kiselitza nous l'abandonnons et, par un chemin en lacets que s'efforce d'améliorer une compagnie du génie, nous montons à Zedilovo. En bas, sur la route, passent deux compagnies d'infanterie qui appuient vers la droite pour renforcer la chaîne de tirailleurs; un peu au delà, une section de télégraphistes réparent la ligne télégraphique d'État dont: les poteaux arrachés pendent lamentablement au-dessus du lit de la rivière. A notre gauche, trois ou quatre shrapnells fusent au-dessus d'un coteau boisé où crépite la fusillade. Nous continuons à monter, péniblement, car le chemin est dur et la pente fort raide. Mais notre ardeur est stimulée par les détonations qui semblent très proches sur l'autre revers de la hauteur que nous gravissons. Parvenus au sommet de notre ascension, nous nous apercevons qu'un ravin très profond nous sépare encore du sommet même de Zedilovo où nous distinguons des pièces en batterie et quelques sections d'infanterie déployées tout autour. Après avoir abandonné nos chevaux, nous dégringolons dans un thalweg parsemé de caissons et, à nouveau, nous remontons vers la crête, au milieu d'un petit bois dont, les arbres, marqués de trous ronds et hachés par places, indiquent la, violence du combat qui s'est livré là. Au milieu du bois, deux ou trois chaumières abandonnées achèvent de brûler, répandant une odeur fade de cendres chaudes. Le long du chemin, des artilleurs serbes gravissent eux aussi la pente, portant chacun deux cartouches à obus. La longue théorie qu'ils forment ainsi relie d'une chaîne continue les caissons du parc d'artillerie que l'on a dû laisser en bas avec les attelages, aux pièces montées là-haut, à la bricole, dans un terrain impossible, avec leurs caissons de premier ravitaillement.
Nous arrivons à la batterie postée légèrement en arrière de la crête. Les quatre pièces sont là, mais, à notre grande surprise, au lieu de rester dans les encastrements construits avec soin pour elles et où demeurent encore leurs caissons, elles ont été poussées en crête, à peine au défilement de l'homme debout. La raison nous en est bientôt donnée par le très distingué commandant de la batterie. Imperturbable, pendant que quelques balles bulgares passent en sifflant autour de nous, il nous explique les phases du combat qui se termine. Zedilovo forme en avant du confluent de la Kriva et de la Kiselitza une espèce de coin qui s'enfonce entre les deux lignes des armées adverses. Sa possession est d'assez grosse importance, car elle permet à celui qui le tient d'assurer sur les flancs de la position ennemie une convergence de feu en concordance avec les éléments moins avancés de la ligne. La carte parle d'elle-même aux yeux. En résumé, cette hauteur jouit de tous les avantages et de tous les inconvénients d'un saillant.
Combat de Zedilovo (19 juillet). La croix près de la côte 1142
indique le point de stationnement du correspondant de L'Illustration.
Shrapnell bulgare éclatant au-dessus d'une
tranchée serbe, à Deve-Bajir.--Phot. A. de
Penennrun.
Avant-hier, 17, les Bulgares en étaient encore maîtres, quand, par une attaque brusquée, les Serbes, profitant du défilement que donnent les nombreux angles morts d'un pays aussi découpé, se jetèrent sur les avant-postes bulgares au moment d'une relève et les repoussèrent sur la ligne frontière qui constitue leur position principale de défense. Immédiatement, de l'artillerie fut amenée sur Zedilovo, avec la plus grosse peine, il est vrai, mais, dès le 18, elle se trouvait en mesure d'ouvrir le feu et de gêner considérablement les éléments avancés de l'ennemi. Celui-ci ne se tint pas pour battu, et, cette nuit, à 3 h. 1/2 du matin, il dirigea une attaque sur Zedilovo, attaque prononcée par un régiment entier à 4 bataillons, appuyé par 3 batteries de campagne et une batterie d'obusiers en position sur les crêtes de Sivri-Tépé. On nous les montre d'ailleurs, et à la jumelle je distingue notamment très bien l'une d'elles, dont les quatre pièces se silhouettent sur le revers d'une pente descendant vers le Karakol de Deve-Bajir.
Funérailles du lieutenant serbe Marinkovitch, du 9e d'infanterie, qui eut la tête broyée par un obus au combat de Zedilovo (19 juillet). Le couvercle du cercueil est porté derrière le corps, qui reste découvert pendant la cérémonie.--Phot. A. de Penennrun.
L'infanterie bulgare attaqua en deux colonnes, fortes de deux bataillons chacune, l'une venant directement de Sivri-Tépé, l'autre de Deve-Bajir et de la maison douanière qui, à la frontière bulgare, se trouve au haut du col que gravit la route d'Egri-Palanka à Kustendil.
Le terrain se prête merveilleusement à une action défensive, un véritable glacis en pente douce montant vers les tranchées serbes. Parvenus à 500 ou 600 mètres, les fantassins bulgares furent accueillis par un feu violent d'infanterie. C'est à ce moment que le commandant de la batterie, qui nous raconte tout ceci, fit pousser à bras ses pièces sur la crête où elles sont encore et fit ouvrir le feu en fauchant (1) sur la ligne de tirailleurs ennemis. L'effet fut décisif: les Bulgares s'arrêtèrent, puis refluèrent à quelque 300 ou 400 mètres plus en arrière, sur une crête intermédiaire où nous apercevons maintenant leurs tranchées.
Note 1: On appelle tir de fauchage sur une hausse déterminée, un tir où chaque pièce de la batterie tire trois coups en coulissant à chacun de deux tours de manivelle sur son essieu. Cela permet de battre ainsi une plus grande largeur de front et est par suite d'un excellent effet contre une longue ligne d'infanterie comme est la chaîne de tirailleurs.
De temps à autre, partant de là-bas, quelques coups de feu à notre adresse auxquels, d'un peu plus loin, à 100 mètres en avant de nous, répondent les Serbes. Nous désirons vivement aller voir les fantassins dans leurs tranchées. Nous nous y rendons, en profitant d'un moment d'accalmie. D'ailleurs, à peine dans la tranchée, quelques froufroutements caractéristiques qui claquent dans la terre comme des coups de fouet, marquent que notre arrivée n'a point passé inaperçue.
Dans l'abri merveilleux que la savante ingéniosité des Serbes a construit, c'est l'absolue sécurité. Un épais remblai, adroitement dissimulé par des mottes de gazon, des pare-balles transversaux pour protéger la tête des tireurs, assurent non seulement le maximum de tranquillité mais même un bien-être relatif à l'infanterie qui s'y trouve abritée non seulement des balles, mais encore de la pluie et du froid. Rassemblant mes faibles connaissances de la langue serbe, je parle avec les hommes qui causent et fument, parfaitement insouciants. Quand quelques claquements de fouet annoncent l'arrivée des balles bulgares, ils rient et plaisantent. Lorsqu'un peu plus tard je retourne en arrière, tous souhaitent au Français qui s'en va un cordial au revoir: «Sbogom! (Avec Dieu!)», me disent-ils... et je m'éloigne en répétant: «Avec Dieu! Sbogom!», tandis que des balles bulgares s'enfoncent dans la terre de la tranchée que je viens de quitter et s'enfuient en jurant dans l'air calme après avoir ricoché derrière nous.
L'attaque sur la droite, venant de Deve-Bajir, n'a pas eu plus de succès. Malgré une certaine supériorité numérique, les Bulgares ne réussirent pas dans leur tentative, arrêtés par le feu d'infanterie et aussi par le feu d'écharpe que les deux pièces de droite de la batterie de Zedilovo purent exécuter contre eux en opérant un changement d'objectif de ce côté.
Les pertes, serbes furent légères: la batterie eut un pointeur tué et un servant blessé. Vers la droite, elle furent un peu plus sensibles: environ une quarantaine d'hommes ont été mis hors de combat, parmi ceux-ci un lieutenant dont la tête fut arrachée par un obus. Mais, pour intéressant qu'il fût, ce petit combat ne présente en somme qu'une importance médiocre. L'attaque bulgare fut à tout prendre assez peu énergique, et je me demande quelle pouvait bien être ici l'intention de l'ennemi.
Nous vivons dans le noir le plus absolu que seuls un commencement de négociations ou une manœuvre assez osée des Bulgares peuvent expliquer. L'inactivité générale qui règne autour de nous permet toutes les suppositions.
En même temps que les troupes de la 12e division bulgare attaquaient ainsi Zedilovo, d'autres tentatives avaient lieu un peu partout à gauche de la première armée vers Golemi-Vrh, à droite vers Tsar-Vrh. D'après le communiqué de ce soir, la tentative de Golemi-Vrh n'aurait pas eu d'importance. Il n'en serait pas de même de ce qui a dû se passer plus au sud. Les Monténégrins ne paraissent pas avoir très bien tenu leur ligne, et ils auraient dû reculer sur Pobyem. Mais, secourus par un régiment serbe descendu de Tsar-Vrh et qui aurait pris l'attaque bulgare en flanc, les régiments monténégrins auraient repoussé l'ennemi et se seraient même avancés jusqu'à Siva-Kobila.
Quoi qu'il en soit, ces pointes de l'ennemi, ou ces reconnaissances, comme on voudra les appeler, prouvent à mon avis qu'il n'est pas aussi affaibli moralement qu'on l'avait d'abord pensé et qu'il est encore susceptible d'une certaine activité.
Ce que l'on pourrait regretter ici, c'est la trop grande somme de temps jusqu'alors dépensée par les Serbes dans leur concentration et leur préparation à la bataille. Je sais, il est vrai, que voici la première fois au monde que l'on exécute de la guerre de masses, de la guerre d'armées, dans un pays de montagnes où les, sommets dépassant 2.000 mètres ne sont pas l'exception, que les voies de communications y sont précaires, que mille raisons portent à ne rien hasarder... Mais c'est précisément ce que j'aurais voulu voir: hasarder quelque chose, sacrifier à l'audace et ne point laisser à l'adversaire un temps précieux dont il ne peut que profiter.
A cette légère critique près, tout ici semble en excellente condition, approvisionnements, munitions, moral... Le moral surtout est admirable. Depuis le capitaine, qui, posément, nous expliquait le combat du matin, où sa batterie venait de tirer près de 200 coups par pièce, jusqu'aux soldats que je voyais plaisanter entre deux coups de feu dans la tranchée tout à l'heure, tous manifestent non seulement la meilleure bonne volonté, mais même le courage le plus ardent, l'enthousiasme le plus pur. Pendant que nous revenons vers Egri-Palanka, nous dépassons les blessés, qui reviennent du front: pas un cri, pas 'un geste, pas un murmure. Ce gens-là sont de vrais soldats, ils savent souffrir et mourir.
Alain de Penennrun.
Le camp des «Eclaireurs de France» et de leurs camarades
étrangers près de la Grande-Chartreuse. Phot. Matin.
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Eclaireurs dressant leur tente. |
La toilette du matin à la fontaine. --Phot. Ramtaud. |